PEPI, LUCI, BOM ET AUTRES FILLES DU QUARTIER *

17 Juin

1sur5  Avant de faire preuve de subtilité (Tout sur ma mère), puis de réussir à composer des produits neurasthéniques inspirant aux mondains l’étiquette de « maturité » (Parle avec elle notamment), Almodovar croupissait dans la mare de la Movida (mouvement culturel suivant la mort de Franco et la transition démocratique en Espagne). Il a accompagné ses débuts et en est devenu le fer de lance au cinéma, puis de façon générale (car la Movida englobe aussi la musique, la BD..) le symbole pour les étrangers. Pepi, Luci, Bom y otras chicas del montón est son premier long-métrage, sorti en 1980, tourné en 16mm avec un petit budget et des conditions minimalistes.

Ce film ‘culte’ et underground, rarement évoqué par les critiques et les cinéphiles, est une abjection complète. Folklorique et haut-en-couleur (costumes ‘rococos’, musique criarde, hystérie généralisée) il met en exergue tout ce que la carrière d’Almodovar contiendra de plus infect. Les personnages sont des abominations correspondant à certaines catégories « désinvoltes » de gens de Madrid selon Almodovar. Bouillants de désirs crus, forgés seulement par et pour l’obscénité, ils n’ont pour boussole que le contentement gras des sens ; tout au plus quelques pulsions hargneuses se cristallisent en objectifs mesquins, agressions physiques notamment. La joie semble en mesure d’embellir, ou au moins d’alléger la laideur, du quotidien de Pepi au départ, mais le stock de purin qu’elle a en réserve est trop massif pour autoriser l’espoir au-delà de dix secondes. Les filles du titre sont des boudins assertifs et aberrants, vulgaires mais avec des manières ; leur monde social est occupé par des flopées de gueux assoiffés de divertissements, des pédés expansifs et autres musicos rachitiques (exerçant leur art avec brio dans leurs bars pourris ou dans un semblant de cave). Cet univers est fait de paillettes rances et de lubies de pourceaux, le contact avec la réalité est celui des punks les plus décérébrés.

Le film ne cherche pas à être cohérent, consistant encore moins, sauf en terme de provocs, violences, gueulantes à cumuler. La ‘prof de tricot’ de 40 ans se laisse pisser dessus (urine bien jaune, couleur de la pleine santé) par une nouvelle venue et est ravie. Au minimum ces gens ont des facultés d’adaptation extraordinaires ; immédiates en fait, la stupidité, le manque de jugement et la gloutonnerie étant des atouts pour parvenir à ce niveau. Pepi Luci Bom peut donc être vu comme un reportage anthropologique valable. Sa cible : le reptilien mobile, open et centré seulement sur l’expression, c’est-à-dire avoir des envies charnelles et les accomplir : manger, courir, brailler, pisser – et le faire savoir (ou le faire bruyamment et sans la moindre précaution, pour les plus modestes). Quelques-uns sont des experts en monologues, à l’instar d’une grognasse tentant de stimuler la libido de son mari fan de trannies en se trouvant du poil au menton. À cause de la voix et des postures, la semi barbue fait penser à la pharaonne dans Astérix et Cléopâtre, en version mégère de caniveau se prenant pour Liz Taylor (sa bouche moisie commet une citation de La chatte sur un toit brûlant).

Le travail du film consiste à observer et nourrir le brouillage des genres, puis de manière plus absolue à célébrer une bestialité allègre dans un cadre collectif, avec la sous-culture appropriée en renfort. Atmosphère : le bonheur c’est d’être ensemble, se confondre dans un parterre de déchets excités et applaudir des concours ‘d’érections’. Almodovar ne s’occupe qu’à ça ; les personnages-référents ne sont tournés que vers leurs agissements de pourceaux. Les courts espaces entre les pratiques sont remplis par des mots tournant autour des mêmes passions, les rodomontades sentimentales elles-mêmes consistant à la fin à enlacer les poubelles. La seule portion un peu indépendante, c’est les quelques mots politisés du vieux con réac et anticommuniste de service (le flic violeur du début, figure paternelle perverse) ; à la fin une des truies du titre s’envole vers la consécration de ses rêves, approchant un mauvais goût banlieusard plus conventionnel et présentable, dans la veine d’une trajectoire naissante de type Un dos tres.

Un plan survolant des photos au mur (chez la lesbienne bipolaire au maquillage de Barbie alcoolique) s’achève sur Divine ou une quasi Divine – le travelo merveilleusement dégueulasse, muse de John Waters (défendant son titre de reine de l’immonde dans Pink Flamingos, se la jouant mère de famille intègre dans Hairspray). Divine c’est eux à leur zénith. Quelques kilos et une certaine détermination, une fermeté dans la démence, voilà la différence et voilà comment souligner le dégueulis général de ces humains devenus tas de boue expansifs. Enfin c’est encore une trop belle perspective ; ceux-là sont trop simplets pour avoir cette once de sens et de vocation, même en tant que potentiel endormi à tout jamais. Divine justement c’est trop gros pour eux ; mais ça serait un très bon symbole pour l’Humanité où ces crasses seraient une norme comme une autre, c’est-à-dire une Humanité où Pepi Luci Bom & cie passeraient pour des amuseuses réjouissantes et des apôtres de la liberté (un peu crades certes, mais ‘il faut que jeunesse se passe’).

Almodovar ne déploie rien de ses talents, n’a que la galerie de marginaux et de ‘divergents’ sexuels pour se mettre en lien avec les réussites de son futur (comme La Piel que Habito ou La Mauvaise Education). Il tombe dans le piège de l’excentrique en roue libre, plus motivé par l’affichage d’impudences que par l’expression éclairée de sa déviance ou de ses sympathies. Ce Pepi Luci Bom aurait peut-être mieux fait de rester non diffusé, comme sa première tentative de passage au format long : Folle, folle, folleme Tim ! (1978). Ce Pepi Luci Bom est un film paillard, débile et moche, au-delà des notions d’enthousiasme et de fête, ou alors absolument au bout de ça. Ça parle godes, déjections ou bruits humains divers. Ok pour jouir sans entraves mais alors mettons-y un peu d’ambition ! Rien de tel ici, l’avilissement est le seul processus et la seule récompense. Il faut tout ‘lâcher’ : chez certaines personnes ça donne des résultats catastrophiques. Pepi Luci Bom nous prévient malgré lui : qu’une société de gueux trop compressée se libère, voilà le dégueulis que ça donne ! Pas un début de miasme délicat, de digne subversion, d’aveu déchirant, dans cette déchetterie épanouie. Les fantasmes des puritains anglais avaient une autre allure, leurs refoulés et leurs contraintes n’ont pas été vaines. Toutefois vu le niveau ici, cent ans de ré-éducation, de domination et de contrition ne pourront suffire : quand le poison est à la racine, il reste juste à lâcher l’affaire et laisser les vilaines crasses user à leur guise de leur ‘liberté’.

Note globale 16

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Matador (1986)

Scénario & Écriture (1), Casting/Personnages (1), Dialogues (1), Son/Musique-BO (1), Esthétique/Mise en scène (1), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (3), Ambition (3), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (1), Pertinence/Cohérence (2)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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