ALLEMAGNE ANNÉE ZÉRO ****

30 Sep

4sur5  Après Rome ville ouverte et Paisa, Allemagne année zéro vient fermer la trilogie de la guerre de Rossellini, fondatrice du néo-réalisme italien. Ce mouvement se rapproche de la forme documentaire, suivant des protagonistes sur le vif, en général sur de longues séquences où l’Histoire est vue par le prisme de la vie quotidienne. Comme dans Rome, l’action se déroule au sortir de la guerre, cette fois à Berlin, dévastée par les bombes. Le film est tourné dans les ruines de la capitale allemande (dont les restes de la chancellerie du Reich – Neue Reichskanzlei) à la fin de l’été 1947, puis sort en salles à partir de fin 1948. Le spectateur suit principalement Edmund Kohler, un garçon de douze ans, dont la famille s’affaire pour survivre et soutenir un père mourant.

C’est un film amoureux de ses personnages et compatissant envers l’Allemagne. Déjà Rome ville ouverte n’était pas une déclaration d’orgueil politique (pendant la guerre au contraire, Rosselini a tourné trois produits respectant la propagande : Le Navire blanc, Un pilote revient, L’Homme à la croix) ; c’était un film avec des membres de la Résistance, poussés presque malgré eux à une forme d’héroisme qui par ailleurs ne débouchait sur aucun succès social. Allemagne année zéro lui aussi se place au-dessus de perspectives normatives et observe la place des petits acteurs avec emphase (en mettant tout sur le même plan). Les règlements de compte s’opéreront ailleurs, ici l’enjeu est de trouver un peu d’oxygène dans un monde saccagé, endeuillé et pourtant coupable. Allemagne année zéro raconte une lutte désespérée, du moins pour ces temps-là ; l’avenir est trop loin et tous les gens présents, quelque soit leur rôle véritable, sont salis et entravés par la faute morale de leur pays.

Les jeunes générations héritent du fiasco ; responsabilité fatale sapant les forces vives dès l’aube de leur existence. Dans les quinze dernières minutes, Edmund erre sans trouver de soutiens. Incapable de rejoindre sereinement les autres, inapte à se lancer dans quelque activité constructive, impuissant à se raccrocher à un monde dont les derniers repères le blâment et s’avachissent ; même pas en mesure de redevenir un enfant. Poussé à la faute par un porte-parole de l’ordre fraîchement rétamé (« Il faut avoir le courage d’éliminer les faibles » déclare l’instituteur), il devient l’incarnation, au mieux d’un rêve qui a échoué, au pire de la honte à refouler. La mise en scène le montre étouffé, étriqué. Il est perpétuellement sollicité, pressé à relever des défis d’un autre âge (les ados dans la rue), à soutenir des adultes immatures dans leurs devoirs, à prendre en charge des valeurs ou des besoins face auxquels il est démuni. Il est entouré mais seul, harcelé mais sans oppresseur précis, dénié tout en étant responsabilisé.

La séance est courte (73 minutes), forte en émotions et protagonistes chargés de sens, presque symboliques : Rosselini a calculé l’arrière-plan, autrement dit fourni un cadre pré-défini pour mieux laisser opérer tout l’attirail « néo-réaliste » (dont font partie le montage alterné, l’absence d’acteurs professionnels – à l’exception de Ermst Pittschau en fin de carrière, interprétant le père ramolli). Le film a une valeur documentaire au sens propre, montrant les forces s’exerçant sur l’Allemagne, évoquant le partage de la ville, affichant la présence des Alliés, soulignant les mœurs de cette période, le climat politique ‘confus’ et restrictif (le rationnement appliqué à de nombreux aspects de la vie sociale). Au fond le néo-réalisme est d’abord une conception morale de ses sujets, ensuite il devient ‘logiquement’ une démarche esthétique.

Les thèmes traversant le film (pédophilie, prostitution) sont très audacieux, mais traités selon les circonstances et non pour eux-mêmes. Si Rossellini affirme qu’il désirait « ré-apprendre aux enfants à aimer la vie », son film présente un univers où cette tâche est devenue quasi impossible. Autour de ce gamin portant le poids du déni collectif, des résignés et des dinosaures à l’agonie ; une atmosphère post-apocalyptique d’où la reconstruction psychique est exclue, les réparations matérielles et institutionnelles laborieuses et loin des vivants. L’année zéro n’est pas celle d’une nouvelle ère, c’est celle d’un gouffre, au mieux le commencement d’une parenthèse harassante, dont tous les membres sont sacrifiés ; c’est le moment fatidique où l’Histoire écrase ses petits membres et leur ôte toute énergie propre. L’avenir consistera à s’effacer en laissant, peut-être, ceux d’après naître dans une Allemagne blanchie, toute dissociée de son passé.

Note globale 80

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Le mariage de Maria Braun + Prison de cristal + L’Enfance d’Ivan

Voir le film sur Vimeo (VOST, ST anglais)

Scénario & Ecriture (3), Casting/Personnages (5), Dialogues (4), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (4), Ambition (5), Audace (5), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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