LE FANTÔME DE LA LIBERTÉ ****

6 Avr

4sur5  Ceux qui s’aventurent à sa découverte doivent être prévenus de la nature profondément déroutante du Fantôme de la Liberté. C’est un inclassable authentique. Il est passionnant mais pas plaisant. Il ne faut pas l’aborder comme un divertissement ou un passe-temps quelconque sous peine d’être trahi, peut-être dégoûté. Quoiqu’il arrive on sera médusé, mais quitte à se pencher sur un objet si curieux, autant être prévenu qu’il ne saurait être avalé tout cru ; savoir rend disponible à la rupture.

Vers le surréalisme explicite et ultime
Avant-dernier métrage de Bunuel, lequel y introduit des éléments biographiques (les cheveux dépassant du cercueil, le sophisme grossier d’un moine) ; c’est un film à la narration non-linéaire, alignant plusieurs saynètes liées à la scène d’ouverture, une adaptation directe du tableau Tres de Mayo de Goya (fusillade par des soldats napoléoniens de prisonniers espagnols). La séquence s’achève avec le cri « à bas la liberté », qui revient à la fin de la poignée de sketches. Quand au titre, il est tiré de la première phrase du Manifeste du Parti Communiste de Marx et Engels, « Un fantôme (le communisme) parcourt l’Europe ».

Le Fantôme de la Liberté est fondamentalement une prise de conscience de Bunuel sur lui-même, de l’effet de son art et du détournement de son nom. A titre extérieur, c’est la perception de l’annexion des valeurs contestataires par le pouvoir ou les normes besogneuses : là où 1984 montrait la résistance organisée par un pouvoir omnipotent, Le Fantôme de la Liberté établit un constat plus subtil mais aussi plus représentatif de l’ère contemporaine : tout ce qui dérange peut être liquéfié ; la contestation est corrompue malgré elle. Les retournements surréalistes du Fantôme de la Liberté, comme celui de la scène où toilettes et salle à manger échangent leur fonction, mettent en relief comme on peut troubler la forme sans contrarier l’ordre établi ; ce n’est pas simplement un propos sur le pouvoir et ses abus. C’est au contraire l’expression d’un éternel retour à l’ordre (ou à l’endroit, selon votre sensibilité), quelque soit les manières empruntées par le contexte. Troubler la forme sans contrarier les structures établies ; voilà ce que tolère une société nonchalante et rigide. Plus terrifiant, l’idée que les Hommes renoncent toujours et ne peuvent se défaire des mêmes habitudes crasses et stériles lorsque leur situation est trop facile.

Monstrueusement ironique, parfois hilarant (il l’est de toutes façons dans son état d’esprit), rempli pourtant d’amertume, mais une amertume salvatrice, rassérénante. Avec Le Fantôme de la Liberté, le Bunuel adolescent en colère et vieillard blasé font fusion. Et c’est ça aussi, une pensée intégrale et vivante. Naturellement, Bunuel écorche au passage la bourgeoisie, la religion ; et Le Fantôme de la Liberté peut être vu comme une synthèse des grands attributs de son œuvre, une sorte de carrefour en fin de piste. Toutefois ces critiques s’opèrent à l’intérieur de la philosophie propre à ce film ; c’est la même chose pour les personnages, qui n’ont pas d’existence intrinsèque et se donne à la représentation d’archétype sociaux. Et ce manque d’indépendance est à l’image de la confession terrible du Fantôme : la liberté ne sert qu’à encadrer ce qui pré-existe, ne laissant d’autonomie qu’au niveau de l’enveloppe.

Par conséquent, les adultes sont des enfants perdus, s’accrochant par réflexe aux rituels extérieurs rendus inertes et idiots. Ils sont dans le dépit et croient que c’est lui qui les rend grands. En fait, ils sont juste de trop et leurs effets sont de trop eux aussi ; pour leur personne d’abord, puis pour cet environnement que leur somnolence entretient ; mais qui, enchaîné à leurs errances, semble perdre de son sens. A l’extrême, c’est comme si ces humains flottants, ces fantômes à la liberté futile, détruisaient le charme et la valeur organique de ce qu’ils aliénaient ; comme si leur confort excessif couplé à leur mental trivial et fonctionnel, sapaient la moindre parcelle de fluidité et finalement, excluait l’exercice d’une liberté réelle, instinctive, élégante.

Le flash final de Bunuel
Au moment où il est adoubé, Bunuel devient lui-même une institution, pire : une référence lénifiante. Il assume aussi et c’est une pensée qui, si elle était comprise, ne saurait être défendue par tous les amateurs de sa prose « libertaire » et « anti-bourgeoise », que la liberté présumée et proclamée est toujours un vœu creux. Et Bunuel affronte alors le réel enjeu de son époque, au moment de la chute des idéologies : l’hégémonie d’une morale pessimiste (elle aussi, mais par choix et non par analyse) et conformiste, opérant par l’annexion des valeurs dissidentes, relativisant au point de cacher la nature de la situation. La liberté, le concept vide, le masque des renoncements ; mais aussi, l’impossible conquête de la vérité, intrinsèquement liée à la liberté ; car chaque prise de conscience intense met face à sa propre aliénation, ou au moins à la fatalité de toutes conditions : ainsi, il n’y a pas de possibilité de dépassement (sauf par des montées au créneau héroïques – ou plus encore, dans un dépouillement sélectif) ; et finalement, la fameuse bourgeoisie ne fait que s’accommoder d’une place intermédiaire entre le manque (de ressources) et la profusion délétère de sens (c’était particulièrement le cas dans Le Charme discret, mais ça l’était déjà dans Belle de Jour). Personne ne sait s’emparer de la liberté ; la promettre ne peut donc qu’être une farce ou une manipulation.

Souvent perçu comme une figure de gauche, en tout cas et à juste raison comme un dissident, Bunuel souligne pourtant avec Le Fantôme de la Liberté l’échec constant des Hommes à s’émanciper ; échec surtout à s’approprier leurs esprits, à s’assumer rationnellement. L’absence d’usage de l’intelligence est compensé par une rigueur, l’adoption psychologique et physique de postures conventionnelles ; et les nouvelles générations sont aliénées par ce spectacle. Et tandis qu’on prétend se préoccuper d’elles, on nie leur existence propre, on l’enchaîne à des lubies adultes qui ne sont en fait, eux-mêmes, que des enfants desséchés en plein délire.

Maturité et pessimisme amusé
Bunuel voit les hommes comme les pions de leurs destins ; les rites sociaux comme une fatalité. Il voit que l’appel de l’homme, c’est de se liquéfier ; et trouver la satisfaction dans l’aberration, car plus il est loin de la vérité, plus il se tient au chaud en sécurité ; et plus il peut se leurrer sur sa liberté. Sur le plan artisanal et spirituel, c’est un Bunuel annonçant sa retraite ; qui regarde les hommes comme des animaux crispés imitant le sérieux. Mais leur erreur n’est pas d’être nés ; c’est d’être voués à accepter d’intégrer cette marche unique, cet élan vital cadenassé, vicié par la paresse et l’indifférence.

La démonstration est géniale, le propos est brillant (comprendre que la liberté est un simulacre est un aspect essentiel de la maturité – pas nécessairement de la résignation, elle en revanche est un choix), l’humour permanent ; peut-être, la seule limite tient à la mise en scène parfois traînante. Si elle évite de s’appesantir sur des détails superflus, elle peut montrer trop d’emphase à ausculter l’absurdité des agissements de ces animaux fonctionnels et rébarbatifs ; la cruauté et la profondeur en sont redoublées, la farce aussi, en revanche, le film en devient encore plus hermétique (ce n’est pas un défaut qualitatif, mais strictement pédagogique). C’est aussi une forme radicale de méta-language : le film se consacre à mettre en scène le fil d’une pensée, avec cet indicible mélange de froideur et de facéties.

Définitivement, il faut aller vers Le Fantôme de la Liberté comme un accomplissement du surréalisme explicite ; n’écoutez pas ceux qui vous garantissent une comédie surréaliste. Le Fantôme de la Liberté est très drôle, mais pris comme tel, c’est juste une accumulation bancale et virtuose de gags proches de l’onirisme. Il prend sa valeur (et devient, accessoirement, d’autant plus amusant) pour le regard porté par un cinéaste au bord de la retraite (à tous niveaux) et de la conscience pleine. Dans l’autre cas, il ne serait qu’une répétition du Charme discret de la bourgeoisie, du Chabrol fou à psychanalyse ouverte, or : croire cela est une connerie. Quand on ne vous le dit pas et se contente d’acclamer la grandeur et la subtile drôlerie de ce film, on est justement dans ce dont Bunuel se moque ; cette complaisance, cette vanité, cet affichage ridiculement personnalisé d’un accessoire conformiste maquillé en parure de bon goût, ne consistant qu’à célébrer la surface d’un objet. Bunuel l’a compris ; lui aussi, avec son art sincère, devenait malgré lui un fournisseur de label de raffinement, employé par les esprits étroits et exaspérants… qu’il ridiculise pourtant dans ses film ! Et c’est bien le cas, il est un de ces cinéastes appréciés par principe tout en étant anesthésié par sa standardisation et l’ignorance de son propos (souvent réduit à des  »analyses » surfaites ou empruntées, des « c’est beaucoup plus que cela » ne renvoyant à rien) ; le pire destin pour une intelligence, un destin triste et sécurisant aussi. Et puis, si la mémoire reste, peut-être que le message pourra traverser les compte-rendus insipides pour que l’œuvre se revigore.

Note globale 80

Page Allocine & IMDB

Voir le film sur YouTube

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 Voir l’index cinéma de Zogarok

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