THE WOODSMAN ***

5 Avr

4sur5  Universel : le terme est galvaudé, aussi il faut absolument l’énoncer lorsqu’enfin il s’applique. La pédophilie est l’un des vices générant le rejet le plus passionné ; elle l’est partout et en tout lieu. Dans The Woodsman, un homme, au passé pédophile, reprend le cours de la vie, sous liberté conditionnelle et sous suivi (avec possibilité d’intrusion à n’importe quel comment), après douze ans de prison.

Mais The Woodsman n’est pas universel simplement parce qu’il s’empare de ce thème ; il l’est car il dépasse tous les préjugés, toutes les fabrications saines ou élémentaires, pour allez droit à l’essentiel, en montrant le quotidien d’un coupable, non sans souligner ses contradictions ou relier à la morale, mais en lui offrant les rennes du récit pour se montrer à nous, tel qu’il est : un homme ordinaire, triste comme nous le sommes tous lorsque la liberté nous est privée. Par son sujet et le traitement qu’il lui accorde, The Woodsman est donc universel à deux titres : celui de son cas particulier de déviant refoulé par la société (légitimement et lui-même le sait et le valide, sans gloire secrète ni masochisme) et celui d’atome dépressif ayant quitté le monde commun tout en y restant vissé – et conscient que tout ce qu’il touche risque de dépérir par sa faute. En effet, il y a pour lui un renversement de la réalité tel qu’il n’a même pas de personnalité propre, car tout est compressé, subordonné, interdit : cette donne écrase tout.

Avec sobriété et profondeur, Nicole Kassel signe un film calme, puissant ; un drame qui signe toute la lourdeur d’une condition d’adulte perdu trop loin (un peu comme les personnages de Family Portraits sont allés trop loin dans la perception de leur absence de perspectives). Forme à l’appui (on dirait que le jour pourtant si gris ne va jamais s’ouvrir, ni sur la nuit ni sur un rayon de soleil), The Woodsman fait ressentir la mélancolie d’une vie impossible. Dans ce cas présent, d’une vie de sursis ; où plus rien ne peut être innocent et plus rien ne peut être osé. Bref, ce n’est pas une réinsertion (ça ne l’est que pour un regard extérieur) ; c’est juste une tentative de vivre sans (trop pouvoir oser) exister.

Nicole Kassel ose montrer cet homme ordinaire, se battant le mieux possible contre ses tendances honnies, s’en rapprochant dangereusement (il consacre du temps à justifier ses actes indirectement, en orientant ses analyses comportementales des autres) ; souffrant dans l’ombre, presque sans auditeurs, sans soutien et même, avec toutes les raisons contre lui ; mais restant aussi ce prédateur, ce faux-monstre livide et neurasthénique, dont l’essence à tout jamais sera sous le sceau de cette part d’humanité dangereuse et socialement impure. C’est un rôle courageux de la part de Kévin Bacon ; difficile de se donner dans une telle représentation ; prendre les traits d’un dictateur eugéniste serait moins lourd, car tout de suite plus lointain, figé dans l’Histoire, impropre à toute humanité triviale.

Le film a toutefois ses limites, survolant son sujet tout en sondant intensément ses personnages, croqués avec attention et subtilité. L’autre faille, c’est de retenir (sans le bannir) le jugement, par décence et souci de ne pas caricaturer certes et tant mieux ; mais un point de vue plus incisif, plus  »social » serait intéressant. Car et ce n’est pas totalement malgré lui, The Woodsman pose des cas de conscience sur la place à donner à certains déviants susceptibles de devenir des criminels ou des pervers ; y a-t-il une rédemption possible ? Peut-on prendre le risque de laisser un  »loup » potentiel (et déjà avéré) hors des barreaux – alors que lui-même porte ce fardeau et peine à trouver sa place ? Et puis tout simplement, jusqu’où peut-on tolérer la sortie de piste dans ce domaine : peut-on faire du cas par cas, peut-on se dire que les choses sont moins laides là où nous ne percevons qu’une source de dégoût voir d’horreur ? Ce coupable n’est pas une victime ni un bienfaiteur : il est parfaitement malsain. Mais le plus insupportable, c’est qu’il n’a aucune mauvaise intention. Ça n’empêche pas la punition, mais nous désarme intérieurement.

Note globale 74

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Une Réponse to “THE WOODSMAN ***”

  1. Voracinéphile avril 14, 2015 à 21:09 #

    La pédophilie est certes le crime qui entraîne le plus de réactions passionnées, je n’hésiterais pas à dire démesurées ou hypocrites. C’est encore une mécanique impulsive qui est à l’oeuvre, avec une approche toujours fondée sur les sentiments (alors qu’ici, on a davantage de recul sur ces derniers, ce qui laisse apprécier davantage la situation, la psychologie…). Une proximité sans déshumanisation et assez objective, bien qu’elle tende évidemment à souligner l’existence impossible de Walter.
    Pour le coup, j’avais fondé ma vision de la pédophilie sur une interprétation personnelle, qu’elle était une pulsion universelle particulièrement inavouable qui pouvait devenir une obsession et entraîner un passage à l’acte. J’ai depuis vu le documentaire « Are all men pedophile ? », qui soulève de très nombreux points polémiques intéressants (caricature de schéma, pression sociale sur les hommes en oubliant les femmes pédophiles, contextes sociaux pouvant favoriser ces comportements, décalage entre maturité sexuelle et âge légal…) pour façonner une approche psychologique de la pédophilie (d’ailleurs répartie en 3 classes : infantophilie, pédophilie et hébophilie (c’est encore plus drôle quand on voit que la correction automatique des commentaires ne connaît pas ces deux nouvelles classes)), qui fonctionnerait davantage comme une orientation sexuelle (comme l’homosexualité). D’où le côté inéluctable du trouble, mais pas de condamnation sur ces simples constats, une part très importante des pédophiles déclarés et suivis psychologiquement étant passive et ne passant jamais à l’acte (clin d’oeil à Nymphomaniac partie 2). En fait, une grave méconnaissance du statut de pédophile empêche de réagir de façon rationnelle et d’interagir intelligemment avec les personnes concernées.
    Quant aux questions sur la récidive dans le cas des crimes sexuels, effectivement une bien dure question. Les traitements psychiatriques ne garantissant rien et la prison ne réglant rien du tout… Il me semble quand même parfaitement stérile de refuser à quelqu’un le droit de vivre en brandissant son passé et le spectre de la récidive (doublés d’une incompréhension (ou d’une mauvaise foi)) là où il n’a tué personne et où il fait manifestement des efforts d’intégration. C’est le meilleur moyen de forcer la récidive.
    L’impact sur les victimes étant difficile à évaluer, j’éviterai de prononcer un jugement sur les façons de réparer le traumatisme, c’est là aussi délicat (un sacré statut de victime, à gérer aussi avec l’entourage). Mais là encore, des issues sont possibles (nombre de témoignages d’enfants battus ou violés qui s’en sont relevés). Si il y en a d’un côté, au nom de quoi n’y en aurait-il pas de l’autre (sachant que les pédophiles ont aussi un cerveau et une compréhension du monde, en faisant du cas par cas, ne serait-il pas possible de faire comprendre les impacts et d’instaurer un contrôle personnel) ?

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