Tag Archives: Zulawski

LE DIABLE ***

12 Oct

4sur5  Quand vous gesticulez dans le vide ou l’obscurité, vous êtes un peu un personnage de Zulawski. De Mes nuits sont plus belles que vos jours à Possession, ses protagonistes sont pris de convulsions, à tous degrés. Le Diable, de 1972, est un de ces monuments d’hystérie du cinéaste polonais. La dimension théâtrale occupe tout l’espace et devient systématique, s’étendant à chaque manifestation de vie.

Zulawski prend l’invasion prussienne de la Pologne en 1793 pour cadre de cette aventure apocalyptique. Il montre l’écroulement d’un monde et la plongée catégorique vers la folie de la population, nobles et notables en particulier, les autres ayant disparus ou étant inclus dans les festivités. Cette phase de décadence et de grotesque morale apparaît comme une transition vers le néant ou vers la survie. Plus que jamais chez Zulawski, le chaos et le tempête servent de mise à l’épreuve, voir d’initiation au nouvel ordre, ordonnée par une humanité déchirée entre volontarismes individuels et torpeurs collectives.

Zulawski donne à ce chaos une esthétique libertine, moralement grotesque et sulfureuse. Le Diable offre ce plaisir unique d’observer une civilisation en ruines mais un monde plein de ressources, avec la Nature à perte de vue, un horizon à conquérir. Il y a la possibilité de construire comme celle de jouir, toutes deux sans prendre de précautions. Le Diable, c’est l’Enfer sur Terre, ici et maintenant : l’exotisme permanent et l’abondance malgré la désolation, avec la possibilité de tout perdre à chaque instant pour devenir une âme en peine ou un esclave.

Note globale 73

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Suggestions… L’Important c’est d’Aimer + Les Diables + Caligula + Marquis + Salo ou les 120 journées de Sodome

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SEANCES EXPRESS n°25

9 Sep

> La Malédiction d’Arkham*** (76) épouvante US 1963

> Mes Nuits sont plus Belles que vos Jours** (58) drame-romance France 1989

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LA MALÉDICTION D’ARKHAM – THE HAUNTED PALACE *** 

4sur5  Mis à mort par des villageois excédés, un nécromancien lance une malédiction sur ses bourreaux et leurs descendants. 110 ans plus tard, le descendant de ce sorcier s’invite avec sa femme dans le village maudit pour retrouver le luxueux château dont il est l’héritier. Mais au travers de Charles, son ancêtre orchestre sa vengeance, allant jusqu’à le posséder pour parfaire ses plans avec l’appui de domestiques demeurés patients et fidèles pendant un siècle. L’épouse, Ann Ward (envoûtante Debra Paget), est la grande victime de ce mauvais sort et de tous ces stratagèmes.

Censément et officiellement adapté de Poe, base plutôt traditionnelle pour le cinéma gothique de l’époque, The Haunted Palace s’est en fait bien davantage inspiré de Lovecraft (allant jusqu’à la citation du Necronomicon) et de sa nouvelle L’Affaire Charles Dexter Ward. L’affiliation à Poe a été soulignée pour l’exploitation du film, mais demeure circonscrite à la citation de ses poèmes.

La Malédiction d’Arkham est un opus de l’industrie Corman d’une rare qualité. Conçu avec ses collaborateurs les plus précieux (en particulier Floyd Crosby pour la photographie), réunissant Vincent Price et Lon Chaney, il éblouit par ses effets spéciaux et sonores aussi radicaux qu’affirmés, ses apparitions et élans fantastiques très élaborés voir impressionnants (les  »aveugles »). Le sens du baroque atteint un point culminant, plus directement spectaculaire et dérangeant avec l’inspiration de Lovecraft. Lyrique et flamboyant comme il se doit, l’ensemble jouit aussi d’un scénario solide, limpide et tortueux, ainsi que de son récit curieusement ancré dans le réel (en tirant un grand avantage dramatique). C’est une rupture là aussi avec le flegme fantasmagorique un peu désuet habituellement entretenu par ces productions, pour un résultat plus calculé et incisif. Corman tutoie la perfection esthétique.

Note globale 76

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MES NUITS SONT PLUS BELLES QUE VOS JOURS **

3sur5  A un moment Marceau lâche à Dutronc : « quand vous faites pas le con, vous êtes grave ». Pour une fois, elle a tout compris et parlé pour beaucoup. Dans ce film de Zulawski (Possession, L’Important c’est d’aimer), Lucas et Blanche assument leur passion la nuit alors que les jours de Lucas sont comptés. Dans sa peau, Dutronc ressemble à un Luchini sans humanité, pas moins spirituel, à la logorrhée continue, parlant pour comprendre. Pressé par l’imminence de la mort, il exprime une conscience chaotique, projetée et surtout capturée à l’extérieur. Il joue avec les points, on dirait un Las Vegas Parano littéraire, confinant souvent à l’absurde ou à la farce venteuse.

S’il est enthousiasmant la première demie-heure ; le manège est lassant par la suite, la tête n’en veux plus, les tripes n’y trouve rien, le cœur reste mou et contrarié, trop ballotté, ses suggestions étouffées. Les délires en appartement, en milieu de séance, accouchent d’une période dont la durée se fait sentir et l’agitation disgracieuse épuise. Pour autant, le film conserve un équilibre subtil entre lourdeur et poésie intuitive, stéréotype exalté et originalité aberrante.

L’ensemble est parsemé de réminiscences de traumatismes enfantins. On découvre que depuis toujours, Lucas affirme un égoïsme irrationnel et ludique pour se prémunir des chocs de la vie, des risques de l’amour perdu. Tant qu’à Blanche, dont les numéros de télépathe tendances drama-queen suintent la fièvre et exige la performance viscérale la plus crue, elle est incapable d’être équilibrée car inapte à reconnaître ce qui lui induit et lui veux du bien.

Ces dérapages et cette folie sous contrôle rendent paradoxalement le film malpoli et agressif. Ils en font le film le plus littéralement hystérique de la carrière de Zulawski, proche aussi de l’écriture et la mise en scène automatique. Parfois pénible, toujours d’une pureté héroïque, Mes nuits inspire un certain respect car il va au bout de sa logique, avec malice et authenticité. Son potentiel d’attachement en revanche est plus limité.

Note globale 58

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Séances Express : 28, 27, 26, 24, 23, 22, 21, 20, 19, 18, 17, 16, 15, 14, 13, 12, 11, 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1

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POSSESSION ****

7 Mar

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5sur5  Fruit d’un divorce pénible, à l’instar de Chromosome 3 de Cronenberg auquel il est souvent comparé, Possession précipite, sans attendre, dans l’intimité d’un couple volant en éclats et dans leur déchirement impossible. Extrêmement déroutante, l’œuvre peut être perçue de plusieurs façons : d’abord, prosaïquement, il s’agit d’une allégorie des effets d’une séparation familiale sur les enfants (et le final, avec le suicide et le père monstrueux en est la parfaite expression). On peut aussi juger que le film évoque la peur de la liberté et de l’impératif d’affronter son propre accomplissement, mais aussi l’impossible individualisme (se déchirer rend vagabond, se conformer rend inerte). Autour de ce constat étourdissant, précipitant ses personnages dans l’auto-destruction faute de victoire identitaire, Andrzej Zulawski fabrique un univers traitant, par les cris et un chaos rigide, de la dépersonnalisation et de l’aliénation, opérée aussi bien par un système (empirique ou social) ou par les autres (ou leurs croyances, leurs modes de vies).

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C’est par sa forme extrêmement intuitive, mais découlant manifestement d’un système complexe et étudié (à l’image du contexte politique suggéré – totalitarisme froid, rationnel, libertaire néanmoins), que Possession exerce d’abord son emprise. Alors qu’un défi notoire des personnages semble de se montrer capable de répondre à une image, jusqu’à accoucher ou céder la place à un double idéal de soi, la réalité est soumise à cette déstructuration baroque. L’étrangeté du film vient aussi de l’absence ou de la platitude agressive du monde extérieur ; celui-ci semble évaporé, inerte, les rues sont presque vides, les hommes absents, tout se prête et se plie à leur crise de couple puis les pérégrinations avoisinantes. L’extérieur est lointain, terne et inhumain ; les espaces gigantesques, les personnages sont des poupées égarées dans une ville et des appartements démesurés, gris et vierges, ballottés dans un quotidien dépressif, obsédé par le contrôle au point où les plus fragiles abandonnent.

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Possession affiche un monde à la fois dématérialisé et ultra-sensoriel, un monde de l’après où les ruines sont gonflées et la vie, comme déjà achevée, semble indésirable, en décalage, donc forcément violente, à la fois exaltée et immature. Sam Neill et Adjani, ainsi que leurs adjuvants et acolytes, y débordent en cherchant à éclore, ou à exploiter, mais ils ne sont que des fragments rebelles dans un décors indifférent.

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Alambiqué et torturé, Possession s’embarque dans des conversations et des séquences des plus opaques. Il y a une emphase verbeuse, liée notamment à la présence d’un histrion aventurier et adepte de New Age ; mais Possession est surtout un film physique et mystique. D’ailleurs ces élans de masturbation intellectuelle sont exhibés comme un cache-misère, une intoxication délibérée et un acte de déni ; le personnage qui les entretient est le plus excentrique dans son apparence, mais son originalité s’inscrit dans les normes socio-culturelles (aristocrate hippie) ; le bohémien flambant n’est qu’un simple junkie, c’est pour la médiocrité de sa posture qu’il a ici sa place et lorsqu’il sera confronté à l’étrange ou à la vérité, il sera le plus fermé et ignare. Ainsi, Zulawski étend son scepticisme à la contre-culture, dissocie les recherches égotistes et individualistes, raille la bourgeoisie et ses facéties : si le communisme a influencé l’environnement du film, ce mépris des cartes postales pseudo-progressistes et des pionniers labellisés est digne d’une pensée révolutionnaire et cynique.

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Cette dimension sociale, politique mêlée à une plongée dans les abîmes de la volonté, des intentions et des besoins humains concoure à cette sensation de complétude interne, de film définitif. Pour autant, Possession malmène le spectateur, jamais délibérément mais plutôt par souci d’intégrité, d’authenticité parfaite dans la restitution de son sujet. Parfois désagréable tant il flirte avec l’incohérence et ne fait preuve d’aucune retenue dans sa décomposition active du psychisme des personnages, Possession happe pour les mêmes raisons. On ne se sent pas à l’aise dans le film ni dans cet univers, mais on l’aime néanmoins, car il offre un confort, met en scène la réconciliation de paradoxes comme la régression et la croissance. L’impératif de réalité disparaît, en même temps le Monde devient plus concret ; les personnages perdent pied, en même temps leur vie prend du relief grâce à des expériences ne laissant plus de place au doute ; les masques tombent, les rôles sociaux ou inter-personnels perdent leur validité, c’est douloureux, mais c’est pour Adjani une délivrance, pour Neill un retour à la vie, pour l’amant new age une remise à place.

Possession est transparent (dans sa façon de se délivrer) mais complexe (la quête de sens est trop saillante, elle aveugle), difficile à cerner même dans son sujet de fond et sa trame générale, mais néanmoins limpide dans ses discours (et les laïus des personnages), humainement évident. Il faut assembler les morceaux du puzzle, se concentrer mais pas complètement, pour comprendre la volonté et les démonstrations du film. Possession fait partie de ces rares œuvres qu’il vaut mieux voir deux fois pour espérer, une fois la découverte assumée, remettre les éléments à l’endroit, tenter de donner un ordre et lisser l’ensemble, ce qui n’est pas si difficile, mais n’est pas concevable spontanément. C’est une prise de contact avec un autre inconscient laissé libre, mais il faut être patient et préparé pour intégrer combien il est nu, pourquoi il est généreux. Pour autant, l’oeuvre conservera toujours une large part d’opacité et de froideur, éreintant peut-être son auditoire, mais pas pour (au contraire de Stalker par exemple) le laisser exsangue et ennuyé.

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C’est un film sans équivalent, totalement fantasmagorique, à l’ancrage douteux dans le réel : il se déploie exactement comme un cauchemar, entre prise de contact extrême avec le réel et surréalisme sous contrôle.

Note globale 92

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Ennéagramme-MBTI : Adjani, INF (P ou J – Fi ou Ni-Fe?) et type 4 (sans ailes apparentes, plutôt 4w5 par défaut) en crise. Le premier amant d’Adjani est un INFP gargarisé de lui-même, un Fi exacerbé et tout-puissant, persuadé de son importance, de sa conscience pleine et de mériter un meilleur sort que le reste de l’Humanité.

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L’IMPORTANT C’EST D’AIMER ***

29 Août

3sur5 Avec Possession, L’Important c’est d’aimer est la plus célèbre réalisation du cinéaste polonais Andrzej Zulawski. Tiré du roman La Nuit Américaine de Christopher Frank (sans rapport avec le film de François Truffaut), ce long-métrage a connu un grand succès public et critique. La postérité en retient les performances de Romy Schneider et Jacques Dutronc, mêlés par un amour impossible, qu’aucun d’eux ne sait assumer – avec Fabio Testi pour compléter le triangle de frustrés obstinés.

D’un parfait romantisme asexué et masochiste, leur relation se joue autour du monde du spectacle où ils se découvrent, elle en actrice ratée à la trentaine mélancolique, les deux autres en amants inaccomplis. Cet univers du show-business est peint sous un angle névrosé, fougueux et pervers (Klaus Kinski est présent) ; Romy et Dutronc (et le photographe embarqué) y trouvent une prison à leur mesure, où ils peuvent laisser libre court aux contraintes et aux privations dont ils ont besoin, tout en s’exposant à la violence du milieu et en rendant leur passion d’autant plus perturbante qu’ils la muselle.

C’est un film curieux, hystérique, imprévisible et dépaysant ; et en même temps, un produit relativement classique [lisible]. Le film français de Zulawski (las des censures en Pologne, il s’installe provisoirement dans l’Hexagone) ressemble rétrospectivement à une version parodique de son œuvre, de sa propension à exalter le bizarre et la crise psychologique. Le tout, sans trop dépareiller dans le sillage des héritiers de la Nouvelle Vague et en cultivant des provocations (représentation d’une partouze) parfaitement vaines vues aujourd’hui, le temps et les mœurs ayant entamé leur pouvoir corrosif.

Zulawski l’a appelé son film « bourgeois » et il y montre des individus sans racines mais soucieux de vivre dans le confort, répétant qu’ils n’ont rien ou si peu, tout en déambulant dans des lieux à la hauteur de leurs caprices, en compensation de leur détresse et leur incapacité à se construire sans se mutiler. C’est le mélodrame de la rétention de l’authenticité, quand la confusion et les envies impérieuses se répandent sans entraves. Là où les comportements se libèrent sous le joug de riches producteurs ou metteurs en scènes, où les acteurs mettent en scène leur illumination, tous semblent s’acharner à nier le drame permanent qu’ils entretiennent par ailleurs. Joli film élégiaque, laissant une emprunte, un goût amer, tout en semblant lui-même pas totalement accouché, comme si ses auteurs aussi n’étaient pas, dans leur conscience, au clair avec ce qu’ils trament ; pas prêt à tout exposer mais s’y prêtant néanmoins avec dévotion, l’esprit vacillant, le cœur inhibé et en charpie.

Note globale 70

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Suggestions… Les plaisirs de l’enfer/Peyton Place
Note passée de 69 à 70 lors de la publication sur SC et suite au remaniement du barème.

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