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MARTYRS ****

22 Mai

Martyrs.05

5sur5  Martyrs est trop fort. Trop fort pour n’importe qui. Trop fort pour qu’on le vive pleinement : c’est en tout cas un risque élevé, de le  »zapper », de l’amoindrir, de se détacher expressément. Il fascine, révolte, peut exercer une séduction, susciter des critiques en pagaille, morales ou techniques, mais dans tous les cas, il assomme.

Le film se divise en trois parties. La première présente Lucie, victime vengeresse poursuivie par des hallucinations et un sentiment de culpabilité, totalement détruite depuis sa détention par des individus malveillants étant enfant. La seconde est plutôt un lien entre les deux autres, où Anna découvre la réalité qui a fait naître la folie. La troisième est celle où cette réalité est vécue.

Pascal Laugier est un cinéaste jusqu’au-boutiste tenant ses promesses et dépassant toujours les artifices conventionnels. Si Saint-Ange n’était pas tout à fait réussi, Martyrs et The Secret qui ont suivis sont de véritables propositions de cinéma, avec un point de vue radical et original comme seule une poignée d’auteurs se le permet. Dans ce petit corps d’élite, il y a Argento et Martyrs emprunte à son Ténèbres, avec ces intérieurs immaculés et surtout cette sensation que ce coin-ci de la surface de la Terre s’est vidée, au profit d’un groupe de pionniers et de marginaux.

Toujours énigmatique et troublant, Martyrs a la franchise d’assumer tout ce qu’il pose et le règle étape par étape, au fil d’une construction d’une subtilité exemplaire (Hellraiser a percuté Laugier à bon escient). Chaque attente trouve une réponse, qui renvoie à un nouveau challenge. Il y a dans Martyrs une sorte de stoïcisme ardent, une façon d’être tendu vers l’avenir en permanence tout en refusant le non-sens ici et maintenant. Toutes les pistes ouvertes sont fondées : un peu comme dans Mulholland Drive, chaque bizarrerie, chaque aspect inédit, est là en vertu d’une vocation. Vient ce final, sur le podium des plus glaçants de toute l’histoire du cinéma, où avancer vers la résolution n’est plus possible. Justement, parce qu’on a été trop loin, trop haut, de telle sorte que l’existence devient une aberration.

Que voient les martyrs ? Qu’y a-t-il dans cet état extatique où se découvre la Mort ? Mais aussi, quelle est la valeur de la vie, quand il y a l’Absolu à atteindre ? Quelle est la valeur d’une individualité libre et chaotique, quand il y a la transfiguration ? Quelle est l’importance de la souffrance, de la privation, de l’horreur, quand on peux atteindre la révélation, s’abandonner et se défaire du monde commun ? Comme dans The Secret plus tard, ce qui obsède Laugier, c’est cette quête des structures invisibles de la réalité, ainsi que la morale de ceux qui sont nés ou accèdent au côté où on voit tout (par leurs connaissances ou leurs ressources, ou leur position sociale), toute la crudité des choses.

Note globale 88

Page Allocine & IMDB + Zoga sur SC

Suggestions… Hellraiser + Hellraiser II + L’Expérience Interdite

 

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HAUTE TENSION ****

20 Sep

4sur5 2002 : le cinéma horrifique est au point mort dans l’Hexagone et la tentative Promenons-nous dans les bois n’a pas su inverser la tendance, puisqu’au contraire et selon une symphonie de critiques accablantes, elle achevait de démontrer l’impuissance française à s’incruster dans le cinéma de genre. Alaxandre Aja débarque alors, après son discret essai Furia et va combler les attentes des cinéphiles. La critique ne va pas mesurer l’ampleur de la réussite en puissance, le public allègrement la snober ; à l’étranger, c’est un succès. Cela conduit Alexandre Aja à migrer aux Etats-Unis ou il tourne le remake de La Colline a des Yeux ; plébiscite mondial. Mais c’est trop tard ; la France vient de perdre un potentiel lieutenant de la vague horrifique qui s’apprête à timidement émerger avec des auteurs comme Du Welz ou Laugier, faisant le bonheur d’une certaine population cinéphage désespérée.

Mais revenons à Haute Tension et demandons-nous pourquoi celui-ci est parvenu à s’imposer comme une référence du genre. Le second film d’Aja est une oeuvre puissante et radicale, cultivant une esthétique du sang, du trash, rendant l’expérience aussi éprouvante que stimulante. La force de l’oeuvre, c’est d’embrasser l’horreur avec une absence totale d’allégeance pour ses codes contemporains ; elle monte sur le terrain comme si le genre était vierge, comme si l’horreur était à faire. Aussi, elle s’attelle à ses bases pour la croiser, elle, l’horreur absolue, et pas sa copie conforme. Aja fait ainsi se croiser une sorte de réalité gênante parce que triviale et une autre bien plus glauque et pourtant tout aussi rationnelle.

Cette approche, ce côté rentre-dedans, déshinibé, épuré et sans contraintes, cultivant l’essentiel pour aller droit à l’estomac, droit aux peurs primales, n’est pas loin de consacrer Haute Tension comme le survival parfait. Aja s’est nourri des classiques du genre (au plus explicite, Halloween et Massacre à la tronçonneuse) et retrouve une hargne qui manque cruellement au cinéma horrifique depuis des 70’s si offensives et impudiques. Son produit inspire une terreur viscérale et la mise en scène, sèche et soignée (l’esthétique, même lorsque le contexte est excessif, participe totalement du malaise), facilite une immersion totale au spectateur en le forçant à ne regarder qu’un enjeu et s’y accrocher quoiqu’il advienne.

Dommage qu’une réponse typique du genre intervienne en guise de twist. Le sentiment de l’auditoire est alors paradoxal : d’abord, il semble évident que cette issue soit un relatif gâchis (de l’excroissance monstrueuse on retombe sur des terres et des notions très codifiées, très familières, dont l’effet est neutre). Et il faut le reconnaître, cette conclusion sape tout ; sauf qu’en même temps, une telle résolution grandit les protagonistes du film et fait montre d’une cohérence (psychologique) imparable. Dès lors, force est de constater que l’idée d’un conflit intérieur (le tueur est comme le masque dénigré par la conscience qu’emprunte les pulsions interdites d’une jeune fille) a rarement été si bien exploité, notamment dans ses aspects graphiques. Le personnage pilier est donc suffisamment trouble pour éviter à ce qui aurait pu être un écueil de faire chavirer le film vers la banalité ; au contraire, c’est une démonstration de maître que de décevoir avant que le recul nous enseigne le comble de l’intelligence du procédé

L’inconscient collectif retiendra la performance de Cécile deFrance, dont la prestance singulière inspire très diversement les auteurs (lesbienne et grande-gueule dans Les Poupées Russes, enfant dans un corps de jeune adulte dans Fauteuils d’orchestre). Contre toute attente, elle se pare des atouts d’une icône horrifique dont la démesure et la sensibilité marqueront durablement. Un grief toutefois, la description de la réalité sociale des personnages, au début, apparaît un peu vieillie, notamment dans le phrasé des jeunes filles. Mais c’est souvent le cas, dans tout le genre en général, en France et dans le reste de l’Europe en particulier. En dépit de cela, les deux femmes suscitent directement l’empathie par leur simplicité ; le scénario évite d’en faire d’insipides insouciantes. Rien qui ne puisse donc entraver la consécration de Haute Tension en tant que meilleur film de la vague horrifique française des années 2000.

Note globale : 82

Film français de Alexandre Aja (2002)

Avec Maiwenn, Cécile DeFrance