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EDEN LAKE ***

8 Août

3sur5  Survival extrêmement percutant et objet tendancieux, le film de James Watkins inspire des sentiments contradictoires. Faut-il célébrer l’uppercut ou pointer le biais idéologique, reconnaître la puissance de ce film de genre ou émettre des réserves sur sa vision exceptionnellement pessimiste ? Toute évocation de Eden Lake serait faible et incomplète si ces aspects ne sont pas appréciés, eux qui peuvent rendre les délibérations impossibles ou créer un clivage insurmontable chez un même spectateur.

Contrairement à Détour mortel où ce sont des monstres au sens littéral, ou à Ils où leur identité reste mystérieuse et n’est qu’un atout pour le suspense et le choc, Eden Lake présente des antagonistes ancrés dans une réalité sociale concrète et connue. Il gagne ainsi une dimension supplémentaire au sein de son genre parfois étriqué, dont il emploie tous les ingrédients classiques avec une maestria exemplaire. Eden Lake ne recule devant rien pour s’accaparer l’essence du survival brut de décoffrage et illustrer son propos. Sur le plan de la mise en scène et de la technique, c’est un sommet. En tant qu’expérience, c’est une réussite impressionnante, générant une tension rarement atteinte.

Puis il y a toute cette dimension supplémentaire justement, permettant à Eden Lake de passer au-delà de l’exercice de style virtuose pour s’attribuer une valeur morale. L’affirmation d’un point de vue éthique ou philosophique est toujours la bienvenue, mais elle peut saper un film et même le rendre irrecevable, zone dont s’approche Eden Lake. Désabusé autant qu’alarmiste, Eden Lake est assurément dérangeant ; et il ne l’est pas comme un film conventionnel sur la violence. Ici encore le Mal naît de la misère. Des prolos s’en prennent à des victimes aussi innocentes que bien-pensantes.

Les assassins sont des jeunes à la lisière de la délinquance, hostiles et clairement dans le parasitisme. Leur bande est menée par une forte tête de cochon. Leur violence est gratuite et sans mobile, ludique et expérimentale. Enfants directs du beauf anglais medium, avec la bierre pour carburant et l’anti-intellectualisme pour credo, ces tueurs à peine pubère témoignent par leurs exactions de l’état de perdition d’une génération sacrifiée. Eden Lake traverse alors le terrain miné de la lutte des classes pour dresser un constat inquiétant, amalgamant réalisme et moralisme bourgeois.

Le couple incarne d’abord un univers libéral et accomodant, équilibré entre des acquis de conscience collectivistes et un conformisme cynique. La claque qu’ils se prennent (que se prend madame en tout cas), c’est celle d’un saut vers la réaction. Monsieur l’accomplis sans mal, lui qui n’a jamais été polarisé tout en se montrant agaçé par ces hordes dégénérées. Il se trouve dès lors légitime pour leur manquer de respect et exercer sur eux une certaine coercition, allant jusqu’à se conduire en despote et même, finalement, en délinquant.

L’attitude d’Eden Lake est double. D’une part, il y a l’idée du dog-eat-dog, du monde pourri jusqu’à l’os ; et puis la rengaine de Hobbes, avec cette nature destructrice à laquelle doit s’opposer un Léviathan souverain. Mais Eden Lake n’a pas seulement cette posture, il est aussi un film engagé, avec un appel à la répression, mais aussi un constat. Eden Lake nous dit en somme « les chiens ne font pas chats » et le cercle ne s’arrêtera jamais. Il légitimise donc une différence de traitement entre les catégories sociales, montrant des classes laborieuses indignes de recevoir la moindre aide, puisqu’elles sont incurables et reproduisent leurs schémas de génération en génération. Au contraire, l’origine du couple de bourgeois n’est pas interrogée, pas plus que leur univers.

Au-delà des ploucs intrinsèquement mauvais quand ils ne sont pas contraints à la violence par leur environnement (l’attitude charitable de quelques femmes à la fin ne peut inverser la tendance ; les enfants sont impuissants pour faire face au chef de la tribu), Eden Lake zoome aussi sur un phénomène britannique. La jeunesse y serait plus brutale et débauchée, c’en est devenue un marqueur culturel ; bien sûr les classes piteuses fournissent l’essentiel de ces légions et on en revient donc aux enjeux économiques et sociaux, mais le résultat est là.

Au fond, Eden Lake confirme la capacité de tout le genre horrifique à dépeindre l’état de son époque et de sa civilisation, en plus de délivrer un portrait sans fards des Hommes, en mixant complaisance et jugement. Le film semble compréhensif quand aux idées de l’héroine, gentille institutrice tolérante et modérée, tout en regrettant l’inefficacité de son tempérament comme de son humanisme. Il la montre aussi impuissante, gémissante et passie lorsqu’il s’agit de punir que de sauver concrètement. Puis il l’exhibe cédant elle aussi à la sauvagerie, plongée dans ce contexte qui n’est pas le sien.

Eden Lake est un gros pavé dont le point de vue n’est pas unilatéral mais dont des options émergent clairement, au mépris d’une certaine complexité et surtout de la condamnation, aussi, de ses deux protagonistes malheureux. Il excuse et justifie leur comportement en toutes circonstances (et met le spectateur dans leur camp), alors que leurs actions sont largement contestables. Par ailleurs, l’attitude de Monsieur est ridicule et contre-productive, en plus d’être odieuse, puisque celui-ci outrepasse les droits de ceux qui n’ont, initialement, commis que des incivilités. C’est son attitude irresponsable et arrogante qui met le feu.

Les angles morts de ces héros sont ceux du film. Il n’a pas la vision globale qu’un film à la morale autrement punitive comme Harry Brown présente ; dans celui-ci, partager les intentions du héros n’est pas gênant car il est lucide sur sa condition et celle des autres, il comprend la nature des situations – et ses choix en marge sont ce qu’ils sont. Mais ce sont ceux d’un individu conscient et assumant sa radicalité, pas d’otages se cachant derrière leur statut de victime.

Idem, La Dernière Maison sur la Gauche est une tragédie où les caractères sont mis en cause, mais les individus y sont reconnus responsables et la question de la filiation n’entre pas en compte pour les déterminer, alors qu’ici elle conditionne de A à Z l’attitude de ces délinquants, justifiant autant de les diaboliser que de ne pas les confronter un à un à leurs actes et ainsi continuer à se repaître de la situation tout en employant des méthodes définitives à leur égard.

Note globale 66

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Suggestions…  La Cabane dans les Bois 

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DE ROUILLE ET D’OS **

2 Déc

2sur5 Depuis le sacre d’Un Prophète, on sait que Jacques Audiard, fils de Michel, est un auteur sur lequel il faudra compter dans les décennies à venir. C’est plutôt bon signe car c’est un cinéaste au regard intense, affûté quoique plombé par un désir d’exhaustivité, emphatique jusque devant le trivial. De rouille et d’os, avec Marion Cotillard la princesse devenue handicapée et Matthias Schoenaerts le père indigne, est une immersion dans la vie des prolos. Audiard nous amène parmi les survivors, ceux qui vivotent avec les moyens du bords et l’assistance accessible, exultent entre deux portes et dans des coins sordides, font de l’argent sur quelques peccadilles. C’est à proximité de ce contexte-là et aux côtés d’un monolithe dévoué (hissé par Bullhead) que Marion Cotillard va redécouvrir la vie alors qu’avant son accident, elle la survolait, la consumait comme si c’était une parodie impersonnelle, comme si déjà elle était foutue. C’est une application concrète de la morale « ce qui ne te tues pas te rend plus fort », avec à défaut de force l’espoir et l’ouverture.

De rouille et d’os est un mélo sachant persuader de sa vérité, pourtant il laisse en définitive sur sa faim par un trop grand manque d’ampleur psychologique. Audiard préfère enchaîner les tracas que sonder la crise réelle ; ses personnages sont autant contrariés par les aléas du quotidien que par leurs véritables problèmes. Mais il réussit à confondre leur point de vue : comme eux, il croule sous tous ces coups du sort intempestifs, sans élargir sa focale, sans prendre conscience de son état. C’est à ce titre que De rouille et d’os est une réussite : il sait infiltrer la trajectoire et la condition de damnés de la Terre (plus que de purs marginaux).

C’est beau, c’est accrocheur, ça coule de source et ça passe sans laisser de traces. De rouille et d’os est aussi un drame impudique et sincère, assez lourd et pataud derrière la pose langoureuse et écorchée. Ainsi le dernier tiers s’oriente vers la surenchère dans le drame et la misère humaine paroxystique ; comme si cette galerie de personnages ne pouvait cumuler que les galères et les préoccupations sensorielles. On ne voit ni l’intention, ni les motivations de ces individus ; juste une jolie histoire racontée avec style. Pour ces grands enfants fragiles et écœurés en perpétuelle coma existentiel, Audiard est au niveau de la complainte solennelle ; c’est généreux même si a le goût de l’artificiel. A force de nier la confusion, on reste à scruter le grand vide, meublé avec beaucoup de tendresses et d’instincts crus.

Note globale 52

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