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L’AGE DU CRISTAL ***

22 Fév

4sur5   À l’image de l’improbable Zardoz, L’Age de Cristal est un chef du file du cinéma de science-fiction kitsch et visionnaire. Adaptation libre du roman Logan’s run de William F.Nolan, ce film de Michael Anderson (Orca) plante son action au XXIIIe siècle. L’humanité post-cataclysme vit dans une société hautement rationalisée mais aussi orientée vers la jouissance et le plaisir. Chaque citoyen doit mourir à 30 ans, par refus du déclin organique et pour éviter la surpopulation. La mort se déroule lors du Carrousel, une cérémonie au terme de laquelle les sacrifiés sont présumés renaître.

La dystopie de L’Âge du Cristal est originale et assez téméraire puisqu’elle porte ses coups sur l’idéal accompli du totalitarisme libertaire. Anderson met en scène un monde où le jeunisme et la superficialité règnent sans partage. Sous couvert de la satisfaction immédiate et sensorielle qu’elles apportent, les valeurs prescrites sont aliénantes et la société uniforme. Le bonheur obligé et systématique, la jeunesse, la consommation, le luxe, constituent les normes de cet ordre moral. L’homme qui réfléchit est dans la négativité, parasite inadapté à ce monde aux allures de jolie galerie commerciale. Il n’y a pas de naissance normale et seulement des bébés-éprouvettes dans les crèches. La désintégration de la famille, émancipation ultime pour certains, est ici une réalité banale ; c’est justement cette absence qui rend les individus si peu autonomes, si résolument soumis à la tyrannie du mainstream.

Entre décors rétro-futuristes et retour vers une nature rayonnante et triviale où trônent les ruines de la civilisation, L’Âge du Cristal donne chair à son sujet. Avec toute sa radicalité idéologique, le film est un périple et non un pensum, une exploration même plutôt qu’un hymne. Dans le fond, à l’optimisme borné de cette société sous dôme, un scepticisme salvateur se pose en antidote. La prise de conscience de Logan 5 (Michael York) grâce à sa rencontre avec Jessica 6 (Jenny Agutter) se concrétise par une redécouverte de la Nature, refoulée mais jamais vaincue ; et finalement, les retrouvailles avec la liberté. La liberté sans le libertarisme, la liberté réelle, où on se retrouve face à la sensation de la mort, face à sa solitude, galvanisé aussi par la plénitude d’une vie pure et transparente, sans fictions aberrantes, sans surcompensations ridicules. La vie où l’amour et la cruauté existent, où il faut être plutôt que se liquéfier, où même la souffrance est constitutive.

C’est donc un grand repère de ces 70s pessimistes, toutefois L’Âge de Cristal n’est pas si désespéré. Son point de vue écologiste et conservateur est positif et envisage une issue, un dépassement des aberrations : il prétend que la vérité éclate, fait le pari que les instincts reprendront toujours le dessus pour ajuster l’Homme, qu’il place donc plus haut que ses vanités.

L’Age de Cristal est le premier film utilisant la  »laser photography », ce qui renforce son aura kitsch. Le style graphique est à la fois sublime et parfaitement ancré dans son époque, avec notamment une séquence psychédélique (la « salle d’amour ») anticipant Enter the Void. Ce mélange d’outrance, de couleurs chaudes et de grâce a naturellement séduit Nicolas Winding Refn qui pourrait signer un remake. Notons enfin que L’Âge de Cristal, récompensé par le Saturn Award du meilleur film de SF en 1977, a engendré une série éponyme de 14 épisodes, l’année même de sa sortie.

Note globale 76

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Suggestions… Soleil Vert + Rollerball + La Planète des Singes

 

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SWEET MOVIE **

14 Juil

2sur5 Le cinéaste Dusan Makajevev est l’une des figures notoires de la Vague Noire Yougoslave, un mouvement critique, pessimiste et surtout incendiaire des 60-70s. Son film Wilhelm Reich – les Mystères de l’organisme, probablement le fleuron du genre, l’a contraint à un exil prolongé jusqu’en 1988 et la chute du régime. Trois ans plus tard (1974), Sweet Movie, tourné notamment au Canada, mais aussi en France et en Allemagne de l’Ouest, contrarie de nouveau la censure : comme le précédent, il est interdit dans de nombreux pays pour ses scènes à caractère sexuel et violent.

Un film de dissident

Deux grands espaces dans Sweet Movie : un premier aux USA, un second à Paris, cadre idéal pour la désinhibition la plus totale, comme chacun est présumé savoir. Une Miss Canada interprétée par Carole Laure (le rôle la poursuivra, notamment pour la scène finale du bain de chocolat) est élevée au rang de Miss Monde suite à l’examen de son hymen par un milliardaire ; certains verront là une prémonition des reality show obscènes. Il se rapproche de l’élue mais face à ses mœurs inquisitrices, elle fuit pour la France, autre lieu de péripéties fantasques ou servages ne disant pas leur nom, c’est selon.

Le postulat de Sweet Movie : montrer, mais prétendre à la parodie. Enfin, ôtez ce masque et assumez ! Il y a cent mille façons de le dire, celle-là est la plus directe : Sweet Movie se cache derrière les dénonciations sociales ou idéologiques pour pratiquer de l’expérimentation trash. Ce masque est dérangeant dans ce contexte car il sert une complaisance pour la régression, entassant les provocations infantiles poussées à leur terme.

Sweet Movie est un pur film de hippie, aile libidinale, ne tolérant que la logorrhée ; dans cette optique, sa nature de foutoir général est cohérente puisque c’est une expression de l’audace et de la victoire de ses impulsions, contre toutes les oppressions formelles parcourant les esprits. Il reprend d’ailleurs les slogans de 68 (« soyons réalistes (camarades) demandons l’impossible ») et dénonce simultanément le communisme dévoyé, à l’idéal déchu (les communistes ont dès le départ vu en Mekevejev un ennemi, à raison) ; et le capitalisme libéral, en entretenant un parallèle avec les deux, puisque chacun est en interaction avec le triomphe du trivial, à la fois récupérateur, promoteur et initiateur. Globalement, il s’inscrit à merveille dans l’atmosphère des 70s, à la fois folles et désespérées, agressives et exaltées : dans tous les cas, transgressives ou contestataires ; et notamment marquées par une libération sexuelle engendrant des spécimens sans égal dans la dépravation ou le goût du scandale.

Un film impudent

Passée la première demie-heure, le film dans l’abandon complet et rotatif, dans le champ des dégénérés, avec blasphèmes à tous les étages pour dissiper la petite gamine catholique importée. Mekevejev se consacre à une montée dans le non-conformisme obsessionnel et l’anti-contrôle. C’est aussi un rejet de tout idéalisme et aspiration à la vérité.

La séquence à table, où les personnages se crachent dessus ou bouffent comme des cochons, traduit bien cette incapacité à dépasser le stade de l’enfant dissipé, pour lequel le climax est dans la vulgarité la plus crasse et spontanée ; mais aussi le rejet de ce qui provient tant de l’inspiration intérieure que des règlements extérieurs. C’est un lien à l’objet impulsif et jouisseur, haïssant tout ce qui pourrait faire sens.

Cette dissidence à la morale commune consiste finalement à accumuler, comme des animaux sans gouverne, comme des enfants vaniteux et stupides car exclusivement définis par l’objet extérieur et les lourdeurs les plus évidentes de la condition humaine.

Ce n’est pas une rébellion. C’est un refus de sortir de la couche maternelle et du liquide symbiotique à l’intérieur duquel nous pouvions flotter près des déjections en tous genres tout en étant dépossédés de nous-même, simples boules de chairs et fabrique à fiente purulente dans l’harmonie et la toute-puissance de la non-conscience exaltée.

C’est ce que ce sont ces hippies : des zombies, mais des zombies libertaires. Sweet Movie révèle explicitement cette focalisation sur les stades puérils avec une séquence entière où un homme est considéré et choyé comme un bébé. L’attitude de cette troupe  »libérée » (et pourtant enchaînée à la matière grasse qu’ils adorent et qui tente Mekevejev, lequel croit y trouver la libération finale) concoure à des situations évoquant Salo et effectivement, la posture du hippie libertaire sans compromission au costume d’anarcho-communiste abouti aux mêmes fascinations et pratiques que celles chéries en secret par les fascistes livrés à leurs instincts pathétiques et burlesques – toutefois ceux-là avaient un parfum d’interdit et une sensualité monstrueuse ; normal, ils étaient adultes, bien trop adultes.

Un film de merde

Ces postures critiques grossières, démontables en un instant, ne sont que les leurres putrides d’un dissident qui a choisi la voie qu’il attribue à ses ennemis théoriques (les modèles d’aliénation capitalistes et communistes) ; l’introduction d’images du massacre de Katyn (point Godwin à peu) au milieu de l’érotisme crasseux caricature ce caractère putassier, truiste et pitoyablement pédant. Makavejev avait envie de barboter ; au mieux, il accepte et accueille la désintégration parce que la tentation de l’évaporation est la plus forte… et peut-être même, celle qui motivait tous ses combats.

C’est de la prose niaise, s’inscrivant outrancièrement, avec même un esprit compétitif dans la provocation, dans la lignée des renoncements à toute affection pour l’Homme ou la civilisation, que chérissent les parasites de toutes sortes. Le goût du chaos est une chose naturelle, il participe aussi à construire des œuvres d’art débarrassées de toutes limites. Mais célébrer cette tendance, pire en mimant la réflexion ironique pour mieux se permettre de l’embrasser, ce n’est qu’accomplir le rêve des esprits les plus fébriles. Sweet Movie est peut-être anti-capitaliste et anti-communiste ; il est surtout, c’est vrai, anti-fasciste, car tout ce qu’il perçoit comme norme est une aliénation, donc un -isme (et le fascisme est le plus odieux des -isme), tandis que l’amour des impulsions les plus sauvages et quelconques l’emporte sur tout autre forme du réel. Le seul fasciste qu’il tolère, c’est le grognement animal ; qu’il porte haut, comme si c’était celui de la révélation des hommes, dans toute leur authenticité. Il restaure l’être divin, qui n’est jamais qu’un être sensoriel et enfantin. Qui chie dans les bottes avec une naturelle délectation.

Mais comme le fascisme, il ne supporte pas l’objection, le surgissement de la conscience ; à sa différence, il n’essaie pas de poursuivre un idéal ou un ordre ; mais il s’agit encore d’affirmer, de façon folle et illuminée, la plénitude d’un seul : dans le fascisme, celle d’un pouvoir étreignant la masse ; dans ce contre-fascisme, qui n’est anarchisme que pour dépasser le fascisme dans son délire, celle des pulsions passagères de chacun étreignant tout leur être.

Liberté, ton nom si vite galvaudé

Sweet Movie se fonde donc sur une ambivalence toute relative et surtout, adhère en dernière instance à ce qu’il présente, flirtant avec l’esprit  »poudre aux yeux » et  »no-limit » de Jodorowsky (El Topo, La Montagne Sacrée), sans en avoir le génie ou encore moins la créativité – à moins que l’amoncellement des fonctions primaires des êtres soit un coup d’éclat. S’il l’est, c’est par l’intensité et la crudité des représentations, puisqu’ici la coprophilie, l’émotophilie (paraphilie du vomissement) et la pornographie se sont pas nécessairement simulées.

Par ses dérives mortifères ou amorales, Sweet Movie sabote sa revendication nihiliste (il a envie de clamer  »voilà ce que nous sommes, des machines pures, regardez-le bien à fond ») mais son défi échoue car il prône, en vertu de cette conviction de la déconfiture humaine, l’idéal du libertinage hardcore et absolu (quitte à sacrifier la volonté ou les envies des plus sceptiques) ; et en même temps, l’écorne en montrant son issue inévitable : la mort, l’exploitation, l’aberration ; et finalement, surtout, l’aliénation la plus intransigeante. Sweet Movie a cette honnêteté et Mekevejev, cette posture malade, cependant il voudrait tout cumuler (le relâchement et le propos de fond, le procès des idéologies pour leurs conséquences, mais l’amour de la dégénérescence qu’elles contiennent ou accompagnent) or le calcul malin n’en est que plus criant. On pourrait même dire que Mekevejev, exaspéré, décide de se faire martyr de ses censeurs en se montrant le plus insolent possible ; et là encore, nous en revenons au repli vers l’état de gamin débraillé tout heureux d’exposer son mépris de l’autorité et son affection pour le libre-démoulage de bac à sable.

C’est donc un magnifique témoignage sur l’anti-conformisme absolutiste, vu de l’intérieur, avec acuité et vérité, mais aussi avec complicité ; dans le sens positif, c’est décider qu’à une vie étriquée, on préfère la consumation la plus stimulante, exaltée et instinctive ; dans le sens négatif, c’est choisir la dégradation et porter tout outrage à la vertu et toute initiative pulsionnelle, notamment antisociale ou grotesque, au grade de révélation sublime, sous le prétexte de la seule loi : notre authenticité sans entraves et pour seule valeur, ne tolérer aucune norme en quoique ce soit, pas même celle que par hasard nous pourrions entretenir.

Et c’est à cet endroit que le film trouve une certaine consistance, au moins dans sa démonstration ; puisque lorsque ses libertins se réclamant communistes et entonnent les chants traditionnels de l’école de pensée, c’est finalement au service (outre de leurs passions – en substance, Mekevejev leur reproche d’être comme les autres et comme il est, mais avec la prétention socialiste) d’un petit microcosme de personnages riches (le black qui vit à leur proximité grâce à leurs rentes ; la communauté parisienne qui la récupère pour être remise à l’endroit). Et comme eux ces riches (les milliardaires du début et du show des Miss) n’acceptent aucun principe sinon celui du rejet de la raison ; ils pourchassent les conventions ou les croyances et condamnent ceux qui voudraient les rejoindre ; dès lors ils sont prêts à noyer une jeune fille aspirer à se marier et regrettant que la pensée n’occupe pas davantage d’espace. De cette manière le film montre de façon doublement subversive la cauchemardesque emprise de ceux dont le but ne consiste qu’à saboter ou détruire ce qui n’intègre pas leur cynisme, ainsi que leur sens de l’oisiveté et de la vulgarité tonitruante. Pour ces régressistes nantis ou progressistes illuminés, la psychiatrie est d’ailleurs l’une des seules références de valeur et ils ont recours à cette institution pour corriger les cohortes de victimes, parfois dans l’acceptation voir la revendication, parfois dans l’inconscience à leurs yeux, de tous les déterminismes, les codes, les traces du passé, les traditions ou attachements quelconques. Là, précisément, Sweet Movie est réellement courageux. En même temps, il s’extasie de cette mentalité ; peut-être Mekevejev, lassé par les combats contre l’ordre moral et communiste de sa Yougoslavie, est-il tenté par les démons les plus expéditifs. En tout cas, ce mépris pour la matière humaine, dès qu’elle n’accepte pas la fête animale et mesquine, est acquis, ou au moins exerce sur lui un attrait, qui compte tenu de ce Sweet Movie, est vécu dans l’allégresse.

sweet movie 1Expérience lourde, borderline, ratée surtout

D’une part, on est satisfait que ce film existe car il signe la possibilité pour toute chose d’être accouchée et présentée ; et c’est parce qu’il contient toutes les audaces et tous les échecs que le cinéma est un réceptacle disposé à l’intégralité de ce qui se pose dans l’esprit et l’expérience humaine. Pour autant, l’acharnement de la censure apparaît recevable ; bien sûr, il est formidable qu’à une époque (les 70s) tout ait été permis et il ne faut pas désespérer, ce sera à nouveau et généralement le cas. Pour autant, que cette opportunité ne serve qu’à la débauche d’expérimentations puériles qui semblent émaner des injonctions d’un enfant scatophile, ne saurait être justifié et acclamé au nom du principe de  »libre-expression ». Le film existe et c’est tant mieux. Mais c’est de la merde. Et il montre, par son sujet comme par sa motivation, que la liberté peut n’être mise qu’au service de la destruction ; que les doigts accusateurs pointant avec une virulente penauderie des ennemis évidents peuvent être le cache-sexe d’une religion de la dégénérescence et de toutes les médiocrités. Qui plus est, sans nourrir leur accusation, pire, en transformant un déversement gratuit en assertions imagées ou, pour les puristes, mise en abyme critique.

Comme le crie une passante : tout ceci est une « tragédie optimiste ». Dans le fond, Sweet Movie, c’est l’uppercut d’un esprit blasé construisant un chapiteau sur les ruines de sa propre lâcheté. Au moins, il a mis tout ce qu’il fallait pour se faire remarquer et se rappeler à la mémoire. Alors on se dit que c’est heureux, puisque sinon il était bien vide et d’ailleurs il demeure totalement creux. Mais il l’a fait, on en garde un agacement ou un souvenir médusé, on peut même être charmé ou dégoûté : dans tous les cas, oui, difficile de passer à côté.

Note globale 46

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Note arrondie de 45 à 46 suite à la mise à jour générale des notes.

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MADAME JOLY, JE COMPATIS

6 Fév

Une figure élitiste inappropriée

Madame Joly, vous m’avez fait pitié à plusieurs reprises récemment et notamment lors de votre passage dans Dimanche+ face à Anne-Sophie Lapix, ou quelques sondages venaient rappeler l’absence de crédibilité et le rejet qui sont les seules réponses qui aient fait écho à votre candidature. Votre problème peut se résumer de façon lapidaire ou en quelques axes, aussi je ne raterais pas une telle occasion.

Madame Joly, vous assumez depuis le début le rôle de la candidate dite « de témoignage », dès lors la faille est double. D’abord, vous n’agissez et ne vous exprimez pas comme quelqu’un se proposant aux suffrages des Français, mais se portant devant eux pour exécuter une performance pré-rédigée par d’autres (et dans cette perspective, les Français peuvent venir tamponner, chaque voix est un bonus – bonus de témoignage). Vous vous permettez de nombreux écarts, mais vous ne pouvez vous émanciper ; aussi, vos « exploits » idéologiques déroutent et chacun en reste là, puisqu’il n’est pas question de persévérer ; donc, vous suscitez des polémiques en vain et elles ne servent qu’à vous plomber (au lieu de conforter vos atouts, vos dogmes).  Vous êtes alors, simplement, une candidate originale remplissant une fonction moribonde.

Mais surtout, cette « originalité » justement, se nourrit davantage des excès d’une vision « politiquement correcte » que de la synthèse de pensées contraires ou voisines, ou d’innovations quelconques. Ainsi, vous incarnez avec brio la gauche autoritaire, l’idéalisme punitif, prônant des valeurs moribondes et toxiques, sous l’apparat de la liberté et de l’ouverture (d’esprit – certainement pas politique) ultime. Le personnage contrasté mais aux traits saillants et caricaturaux que vous campez tient un peu de la méchante infirmière de Vol au-dessus d’un nid de coucou (même si vous avez une perception du monde « miroir » de la sienne) et de la mamie un peu destroy, progressiste et sans tabous, c’est-à-dire celle qu’on voudrait tous avoir, mais dont on n’est pas sûr qu’il serait avisé de la soutenir dans une compétition politique plus décisive qu’un scrutin local.

Il n’y a sans doute pas chez vous de mépris (en tout cas délibéré) du peuple, mais ce que vous dégagez sera forcément qualifié ainsi, parce que vous êtes dissuasive, castratrice (c’est aussi cette droiture et ce goût de la vérité tranchant qui ont séduit dans un premier temps) et coupée des peuples.   Le problème, c’est votre amour d’une vision du Monde abstraite, fantasmée et presque adolescente ; vous vous y complaisez en faisant mine de croire que chacun peut s’y confondre ; en attendant, vous êtes le laquais de la gauche « démocrate » (alors que vous savez bien qu’elle-même n’existe que parce qu’elle fait écho à l’UMP), l’acolyte excentrique, sensible et facétieux, mais toujours dispensable en fin de compte. Oui, le plus grave pour vous est là : vous êtes sous contrôle de personnalités qui vous méprise et vous utilise, vous poussant à exhiber vos défauts les plus gênants et à proférer les réformes les plus inappropriées.

Vous êtes l’outil permettant à EELV d’assumer sa proéminence sur l’échiquier politique sans que les leaders, officiels et officieux, de ce mouvement n’ait à se salir les mains. En d’autres termes, vous avez été sacrifiée par un jouisseur et une arriviste.

EELV comme tremplin (personnel) & instrument de paralysie (global)

C’est sans doute votre ambition d’entrer dans l’univers politique et d’en devenir un avatar (vous avez voulu percer en Norvège, au MoDem) qui vous a amenée à réprimer votre acuité, à nier la réalité avec laquelle vous alliez devoir composer. Cette volonté et cette ténacité à porter un projet personnel quelqu’en soit le prix ne sont pas seulement louables, ils sont admirables et montrent bien à quel point vous avez le cuir épais. Pourtant vous avez perdu.

Ce dont vous n’avez pas voulu prendre conscience, ou avec lequel vous avez estimé pouvoir jouer, c’est à quel point un programme fourni et un goût du combat se heurtaient, voir entravaient les stratégies internes de EELV et notamment des deux personnages piliers de cette plateforme, c’est-à-dire Duflot & Cohn-Bendit. Cette espèce de fédération électorale se borne à prôner le statut-quo, tout en donnant l’illusion d’une modernité audacieuse ; ce progressisme laborieux s’affirme par le biais de promesses de réformes sociétales mineures ou admises par l’écrasante majorité de la population civile et de la sphère politique (mariage homo, dépénalisation des drogues douces…).

Il faut voir aussi la logique et les intérêts des deux grands protagonistes ; les raisons de Duflot sont moins transparentes, mais aussi moins sournoises, sinon pathologiques et cruelles. La Présidente du parti s’est implantée et le temps du « Mme Souflot » est loin. Mais elle est encore trop récente, trop neuve sur les plateaux et il lui faut consolider son potentiel, afin d’être mûre pour l’avenir et pour envisager 2017 sous le statut de figure essentielle de la compétition. La limite de Duflot, c’est sa vacuité aberrante, son absence de projet, de vision et même de déduction flagrants. Pourtant, le personnage pourrait devenir l’un des plus plébiscités par sa génération, grâce à des prestations certes poussives, mais jouant toujours avec habileté sur la fibre émotionnelle. Mme Duflot se confond parfaitement dans les clichés du courant dans lequel elle s’est inscrit. Ses réparties pauvres et démagogues et ses démonstrations intellectuelles limitées (sens du raccourcis intellectuel d’une monstrueuse efficacité en tout cas) en font la parfaite candidate des nouveaux convertis aux urnes et à la citoyenneté participative. En d’autres termes, le côté petite conne savante de Duflot peut séduire les 18-25 ans (voir 18-34) désintéressés qui voteront par principe, mais peut-être aussi par nécessité (pression implicite du milieu) car il s’agit de se donner une conscience politique sans prendre le risque d’être exclu ou raillé par qui que ce soit.

Pour Cohn-Bendit, c’est très différent. Lui ne vise pas les hautes institutions, il se satisfait très bien de l’exercice d’un pouvoir plus concret : briller lui importe davantage que contrôler. Les présidentielles : il n’ira pas, jamais, il l’a promis et chacun veut bien croire que la fonction est incompatible avec ce qu’il est. Parce que Cohn-Bendit refuse toute affiliation, ne veut pas être encarté ; c’est qu’il lui faut jouir, il lui faut savourer sa liberté et même si elle n’était qu’un leurre (ce n’est pas le cas), il agirait de même.

EELV lui permet cela. Il peut ainsi avoir une place politique importante, satisfaire son désir de domination – dans le sens ou il a toutes les cartes en main et peut se moquer du jeu des autres, lui qui a assumé d’être le Gargantua poli de la scène politique hexagonale. Notre ogre libéral-libertaire s’en trouve ainsi marqué à gauche, son foyer naturel, en étant un agent indépendant mais actif : il peut tout faire chavirer alors même qu’il n’a qu’un pied dans le vaisseau.

Cohn-Bendit récupère donc tous les bénéfices de la puissance effective, sans même se mouiller, sans mettre les mains dans le cambouis, sans être engagé comme il le serait s’il était au PS. Il y a donc, chez lui, un refus de faire face, esquivé avec virtuosité. Accessoirement c’est sans doute ce qui le rend si détestable au regard de certaines populations « de droite » (celle du travail, celle patriote et celle des valeurs, de la morale et des traditions).

Dès lors, il apparaît évident que ces deux-là se soit ligués et camouflés derrière la candidature « Joly ». Sans doute la situation amuse-t-elle Cohn-Bendit, qui est l’importateur d’Eva Joly ; il lui a donné son ticket pour la gloire et la regarde se débattre. Ce sacrifice écoeurant, roublard et peut-être malsain n’est pas que l’oeuvre d’un hédoniste, c’est aussi le fruit de la philosophie libertaire, espace idéologique romantique par son goût du chaos, du consumérisme qu’on imagine forcément flamboyant. Mais ce n’est pas celle qui peut être en charge du Monde, sinon celui-ci devient une fête, mais une fête pour si peu.

Ce tandem, mais aussi l’ensemble des cadres de EELV, ont alors fait savoir qu’ils se rappelaient à leurs engagements d’alliés supposés. Mais le résultat est terrible, puisqu’ils ont fait de Madame Joly une assistée, donnant l’impression qu’il était nécessaire d’interpeller les personnages proéminents pour assumer la campagne, voir la faire exister. Pire, cette assistance n’est qu’un faux-semblant grotesque, puisqu’en vérité ces associés dénigrent toujours ce que leur championne présumée fait, dit, mais aussi est (« la république irréprochable, moi je sais pas ce que ça veut dire »). Les hypocrites y verront un modèle de démocratie interne ; les adversaires, une aubaine et un cadeau.

La stratégie du sabordage & des concessions confortables

Avant de tuer Joly, les figures de EELV ont démolit tout ce qui était susceptible de remettre en question, relancer, diversifier ou préciser les positions du parti. L’échec de Hulot aux primaires de 2011 est la stigmate de ce phénomène, de cette industrie de planqués. Une victoire de Hulot menaçait EELV d’une intervention, voir d’une prise extérieure sur le parti. Il y avait le risque d’une clarification, d’une unité et surtout, ô cauchemar, d’une vague populaire.

Deux chamboulements inadmissibles auraient alors secoué le mouvement ; d’abord, séduire un électorat « populaire », moins orienté sur la gauche et plutôt sensible au charisme (contestable sans doute, mais effectif) de Hulot ; voilà qui aurait entâchée l’image d’EELV (qui se veut élitiste et éclairé), aussitôt en position déceptive pour ses maîtres. Ensuite, bien sûr, un succès précipiterait le parti aux responsabilités, stabiliserait le mouvement et son action et obligerait ses membres à rendre des comptes. Car les écolos, ce n’est dans le fond qu’un petit club ; on s’y chamaille, mais c’est un tremplin au service de carrières, rien d’autre, sauf lorsqu’on a décidé, justement, de capitaliser sur un leader important, parce qu’il y a une occasion et que le ciel est clair pour la gauche (Mamère en 2002).

Au-delà des turpitudes minables du parti étiqueté « écologiste », cette stratégie du sabordage réduit encore la possibilité d’alternatives aux deux blocs « mainstream » et à la logique d’affrontement stérile de deux mastodontes gravitant autour de modèles similaires mais se disputant sur les axes et l’esthétique des postures. Par conséquent, ceux qui reprochent au FN d’être un recours toxique n’ont pas d’ « alternative républicaine ».

Las, la stratégie d’EELV consiste à empiler les succès aux élections intermédiaires pour glorifier quelques personnalités, leur donner un créneau ou ils excellent et une machine qui leur permet une certaine autonomie. Ceci, tout en étant affilié à une majorité évidente, qui assume pour eux le principe du réel (ou se dérobe, mais c’est à sa charge). Pendant ce temps là, la star montante (ou stagnante) a tout loisir d’animer les débats sans jamais trop s’investir et récupérer tous les thèmes que les autres ménagent, par prudence, raison, stratégie (électorale ou de gouvernement) ou pragmatisme. En somme, le modèle individuel de Cohn-Bendit s’est généralisé à EELV (mais l’action politicienne de Jack Lang ou Rachida Dati, voir Rama Yade ou Luc Ferry, est du même acabit).

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Voilà, madame Joly – je suis obligé de revenir vers vous pour conclure, parce que ceux qui devraient être vos sbires, vos bras droits et vos promoteurs occupent davantage le terrain que vous et ont pris l’ascendant sur le petit bloc vert dont vous êtes la porte-parole bizutée. Vous serez probablement zappée en vitesse, surtout que vous ne touchez aucun public particulier : vous ne captivez pas un profil spécifique, en dépit de votre allure et de votre style pourtant assez hors-normes. C’est dommage, mais c’est aussi de votre faute, car vous êtes, peut-être malgré vous, le prototype d’une forme de dérive du progressisme (le « fascisme » de gauche) qui s’avère être le cheval de Troie du Mondialisme.

C’est cet excès qui, par-delà les calculs politiciens, les performances et les parures rhétoriques ou stylistiques, est la raison profonde de votre inévitable échec.  Vous incarnez la ramification extrême d’une branche de la pensée mondialiste et c’est pour ce motif que vos partenaires vous renieront, prenant des distances avec tant de déviances multiculturalistes et procédurières – et même liberticides (ou quand le paradoxe émerge et menace de flanquer par terre toute une cohérence ténue). En quelque sorte, vous pourriez, si vous demeurez telle que vous vous présentez aujourd’hui, être la facette « extrême » gênante de ce que seront vos collègues dominants ; comme l’homme de gauche se justifie de sa position de gauche en mettant en avant, sans avoir l’air, qu’il est une version atténuée de son homologue radical (Mélenchon aujourd’hui par exemple – que Hollande commence à faire semblant de prendre pour un interlocuteur possible, vraisemblablement pour installer l’idée qu’ils sont tous les deux liés mais séparés par des nuances – façon de maintenir l’illusion d’une cohérence du bloc de gauche & même de la validité d’une « gauche »). Vous êtes un peu la Le Pen du centre-gauche ; une position enviable, mais… Bon courage !