Tag Archives: Top Hebdo 2018

HÉRÉDITÉ ****

21 Sep

4sur5  L‘horreur mêlée au surnaturel est la variante la plus prisée aujourd’hui (avec Conjuring en mètre-étalon et de nombreuses cash-mashines comme Paranormal Activity, les Ouija), peut-être la préférée depuis cent ans ; le slasher a eu son heure de gloire, courte, d’autres titres fracassants sont restés des exceptions sentant le souffre, le gore pour lui-même ne crée l’événement que chez les amateurs. Avec le surnaturel viennent généralement les bondieuseries, l’hystérie, des manières sensationnalistes et une narration à peu près aussi démente que les pauvres personnages. Si vous n’êtes pas client du genre, mais avez aimées les incursions de Polanski, vous devriez apprécier Hérédité.

Enfin un film de genre (et surtout un à base de possession) efficace, immersif, bien que peu démonstratif. C’est une réussite intrinsèque qui pourrait très bien atterrir dans un autre domaine ou rester indéterminé (sauf bien sûr pour basculer vers la farce – le grotesque est là mais même en étant d’humeur sinistre on y trouverait pas une comédie accidentelle, sauf peut-être si on refuse les audaces et étrangetés de la fin). Comme les ‘chefs-d’œuvre’ de l’horreur et du thriller sombre, avec lesquels il flirte, Hérédité est riche du poids des souffrances de ses protagonistes. Cette richesse de fond s’exprime davantage par les détails de caractères, de dialogues et d’humeurs, que par l’action.

Les originalités ne tiennent par sur le scénario ou quelques avatars – elles paraissent dans l’interprétation, les personnages. Elles s’expriment dans le ton (cet affreux drame familial) – davantage que via le style (cette sorte d’horreur psychique, paranoïaque). La mise en scène très formaliste est subordonnée à l’agenda (l’obscur et le conscient) des protagonistes et en particulier d’Annie (interprétée par Toni Collette). Elle introduit l’empathie, l’attente et l’anxiété, peut aussi amener l’ennui ou l’agacement chez ceux qui ne seront pas embarqués ou intéressés par ces gens à l’agonie, déjà ou bientôt abîmés. On frissonne par désespoir plutôt que par simple peur ou surprise (tout de même au rendez-vous, au-delà de la moyenne). Charlie, en tant qu’individu et ‘cas’, inspire l’effroi et la sympathie. Comme beaucoup de tarés ou déviants ordinaires, elle est un démon en proie à la panique, isolé, à découvert.

Le personnage le plus attractif reste celui d’Annie. Elle aurait pu être un père décent, elle fait une mère difficile. Trop accablée pour pleurer ou gérer sa colère, elle éprouve des difficultés à faire ou dire les bonnes choses aux bons moments (son rôle dans Japanese Story n’était pas si éloigné). Ses faiblesses en font un demi-monstre, sa culpabilité est largement justifiée, pour autant ses malheurs ne sont pas mérités. Sa détresse, son intensité, son hostilité et sa peur péniblement inhibées en font un des individus les plus attachants vus sur grand écran – très différent de ce qui se donne à voir, peut-être simplement car plus profond et sans compromis. Gabriel Byrne en père Graham apporte un peu de sécurité – il est calme, solide, réprimé ou lisse au point de passer pour prosaïque. C’est simplement une pièce rapportée : en-dehors de cette filiation maudite, il est aussi étranger que si nous étions soudain projeté dans cette réalité. Annie, Peter, Charlie n’ont décidément pas d’alliés fonctionnels ; par sa mollesse et d’autres raisons le dernier aura un temps échappé à l’essentiel des troubles.

L’accumulation de pathologies sévères dans la famille proche aurait pu orienter le film vers la foire clinique, le ‘freak show’ façon American Horror Story. Les spectateurs sont bien conviés à la foire mais elle est émotionnelle et, de façon incertaine (puis primaire) spirituelle. Les manières glacées du film, ses travelling lents, ses panoramas aux insinuations tragiques, font sa force – ou seront employés à charge contre un film si restrictif, trop habile et calculateur pour que ses légèretés lui soient pardonnées, ou que son ampleur ne paraisse pas exagérée par rapport à ce qu’il doit nous raconter. L’écriture n’est peut-être pas brillante par elle-même, mais le langage des images est presque parfait. Le spectateur reçoit tous les indices nécessaires et rien n’est gratuit dans le développement.

Des anecdotes, parfois microscopiques, trahissent tout l’édifice sans qu’on les reçoivent depuis le bon étage – avec le recul on constatera leur pertinence psychologique ou scénaristique après avoir deviné seulement l’un ou l’autre. La séance s’embrase dans sa seconde heure grâce à l’apport du paranormal et au secours de Joan (Anne Dowd déjà sensible aux sectes négativistes dans Leftovers). Le gain n’est toutefois pas total ; les explications du dénouement sont irréprochables, mais l’éloignement de l’humain et la résolution express des traumas sont un peu frustrantes (pas vraiment décevantes). Tout ce que je regrette de ce film, ce sont quelques scènes à la tournure prévisible et particulièrement des ‘tropes’ au début : la classe de pré-adultes américains, l’oiseau crashé contre la vitre. Le commentaire littéraire du prof en écho au film est un comble de lourdeur.

Note globale 78

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Ne vous retournez pas + Les Innocents + Get Out + Rosemary’s Baby + Shining + It Follows + Mise à mort du cerf sacré + Mother ! + Split + Mister Babadook + Ghostland + Sans un bruit

Scénario/Écriture (7), Casting/Personnages (8), Dialogues (8), Son/Musique-BO (7+), Esthétique/Mise en scène (8), Visuel/Photo-technique (8), Originalité (7), Ambition (7), Audace (7), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (8), Pertinence/Cohérence (7)

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ERASE AND FORGET ***

6 Août

4sur5  Portrait plus fin que son enrobage et ses accroches le laissent paraître ; documentaire d’1h28 présentant l’homme dont le parcours militaire et les exploits ont inspiré Rambo (‘Hannibal’ de L’agence tous risques et le colonel Kurtz seraient dans le même cas). Les concepteurs (et promoteurs/relais) ont une approche gauchiste critique qui heureusement n’affecte que peu le résultat, car Bo Gritz est de quasiment tous les plans, les faits. Le ‘reportage’ et les archives écrasent (en volume et par leur force, par le charisme de l’homme) les considérations idéologiques ou extérieures.

La dénonciation de la violence peut s’exprimer en citant simplement ; par exemple, en incrustant à charge la bande-annonce d’Apocalypse Now (ou en énumérant et passant en accéléré la centaine de morts de John Rambo – excellent film au demeurant). De cette façon nous pouvons apprécier l’objet sans trop subir le commentaire, qui est trop mince voire carrément impuissant face à ce que nous avons à l’écran. Le film est un peu moins vivant dans le dernier tiers avec la profusion de vidéos et de tribunes où Bo Gritz est apparu ; c’est aussi le moment où son scepticisme face aux valeurs guerrières, à l’ordre américain (et même aux gens) s’affiche ouvertement – sans hargne ni violence, sans ‘omission’ ni renoncement. Il regrette notamment les sacrifices inutiles, les jeunes enthousiastes ou ‘demandeurs’ qui s’envoient et sont envoyés à la mort, en ayant conscience d’entretenir ces élans.

C’est un héros – et un homme se regardant ‘héros’, avec le rapport d’un responsable, d’un comédien peut-être, pas celui d’un type ravi ou narcisse. Voilà ce que la réalisatrice excelle à montrer et valoriser indirectement ; c’est peut-être ce qui la préoccupait le plus pendant ces quelques années d’enregistrement, mais il aurait été plus difficile pour le film de paraître (dans les festivals, voire de paraître tout court) sous cet angle non-binaire et non-hystérique – car l’ancien candidat du Parti Populiste, proche des suprématistes blancs et des survivalistes, ne saurait être considéré qu’avec dégoût ou en faisant l’objet d’une investigation chargée de le blâmer. Le point de vue sur l’aliénation et la corruption par la violence, aux USA en particulier, y gagne beaucoup (alors qu’il perd avec les démonstrations soulignant notre fascination ou la médiatisation de cette violence militaire sublimée ou juste destinée à divertir).

Note globale 72

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario/Écriture (7), Casting/Personnages (8), Dialogues (8), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (6), Visuel/Photo-technique (6), Originalité (4), Ambition (7), Audace (6), Discours/Morale (6), Intensité/Implication (8), Pertinence/Cohérence (7)

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REVENGE ***

4 Juin

3sur5  Comme les autres sortes de films d’exploitations, le rape-and-revenge n’a jamais connu le prestige. C’est un genre grossier satisfaisant les basses demandes des spectateurs. L’Ange de la Vengeance de Ferrara ou même I Spit On Your Grave pouvaient être admirés par des cinéphiles, ils n’avaient rien pour obtenir une reconnaissance des officiels. Dans les années 2020 ils pourront saisir leur chance d’être des chefs-d’œuvre méconnus ou incompris. À la faveur de critères socio-culturels, nullement cinématographiques. Le retour de l’inspecteur Harry aura probablement plus de difficultés à ressurgir, car servant un filon ouvertement réac et sécuritaire, tout en s’inscrivant dans le ‘mainstream’ supposé de son temps, en tout cas étant alors largement visible.

Revenge sort en février 2018, pendant la crucifixion de Weistein, venue renforcer le besoin de qualifier la moindre initiative ou donnée vaguement pro-femmes à du féminisme convaincu et acharné. La réalisatrice a évidemment joué ce tour (je ne l’accuse pas de calcul, c’est probablement une réaction automatique ou une adaptation ‘positive’ pour régler les questions éculées) et des imbéciles de la critique officielle (plutôt pour torchons mous, des serviles de manière indistincte) ont trouvé des qualités et une lucidité remarquable à ce qu’ils auraient sinon considéré comme une série B tapageuse et racoleuse (d’ailleurs les rigoureux amis des femmes et du sérieux en société ont flairé l’arnaque – en France). Le film a ces deux espèces de vertus. Il est amusant à regarder tant qu’on ne lui demande pas d’être pertinent ou d’activer l’intelligence ‘de la tête’. S’il y a du féminisme chez lui, il est passif et non-militant – c’est donc le plus intéressant, pour arriver à ses fins (de manière élégante), sans refaire stupidement le monde par injonctions et prescriptions idéologiques.

La revanche ne s’effectue pas en allant frustrée scalper du mâle mais en élargissant le racolage. Le puritanisme même ‘néo’ ne passera pas par Revenge (c’est d’ailleurs ce qui le limitera malgré les efforts normatifs de sa promotion). Les scènes dénudées sont équitables (partiellement et souvent pour elle, totalement et ponctuellement avec lui). Le mélange soft érotico-gore culmine sur la fin avec un homme-objet au ventre déchiré. Le cynisme complet du film lui permet une certaine assise, sa fantaisie écarte définitivement toute noirceur (sans sombrer dans l’inconscience). Les comportements sont extrêmes, mais vraisemblables, les psychologies se tiennent, un calendrier est respecté – sans quoi le caractère loufoque de l’environnement aurait peut-être eu raison de nombreuses patiences. Les trois hommes sont d’une lâcheté ou d’une bêtise jubilatoires, le gros avec une apparence de chasseur belge atteint des sommets d’inconsistance, l’amant un beau score sur l’échelle de la psychopathie – si cette notion doit avoir du sens, il en est une illustration claire et normale. Jen l’américaine est victime de son faible instinct de conservation – elle pèche par naïveté, manque de réactivité, absence de cuirasse ou de principes. Elle consent à la culture, non du viol, mais de la femme objet, bonne pour se rincer l’œil – voire plus. Elle n’a pas su instrumentaliser cette réalité, y a été avec enthousiasme et sincérité.

Une part de banalité rattrape quand même Revenge, enfermé dans un programme (il est prévisible sur l’essentiel, sur le dernier survivant). C’est un défaut (ou ‘angle mort’) mais pas un échec, car la réalisatrice se soucie manifestement plus de l’intensité et de la mise en scène (tant mieux car alors la valeur dépend de soi et non des discours, qui permettent aux autres de faire ou refaire une œuvre). Non-sens tranquille et symbolisme déjanté pointent notamment en seconde partie – les apparitions de lézards seront difficiles à défendre, le cauchemar est très opportuniste. Au moins on ne s’ennuie pas comme face aux dernières tentatives arty de Cattet et Forzani (dont le premier jet [Amer] était si réussi). La poursuite des sensations fortes amène quelquefois le film à déborder. Le cas fantastique ou au moins magique de l’insecte est généralement responsable, sinon le pourrissement et la cicatrisation accélérés, ou les souffrances décalées, sont en cause. Les déluges de sang, la violence outrancière, douloureuse et ‘comique’ (surtout sur le violeur, jamais contre la fille) rappellent les exploits gore du bis 70s-80s type Street Trash ou Braindead (ou Evil Dead). Heureusement Revenge n’a pas leur lourdeur – il a la sienne, vouée à faire plaisir, ensuite à jouer avec de la patte humaine.

Note globale 68

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Necromentia + Only God Forgives + Haute Tension + Dream Home + Ils + Kill Bill + Mad Max 2 + Grave + It Follows + Commando + Three Billboards + Old Boy + Rambo

Scénario/Écriture (5), Casting/Personnages (6), Dialogues (5), Son/Musique-BO (7), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (7), Ambition (7), Audace (7), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (8), Pertinence/Cohérence (4)

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