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J’EMBRASSE PAS **

17 Juil

3sur5  Si Hôtel des Amériques ou Rendez-vous pouvaient sembler insaisissables, le neuvième long-métrage d’André Téchiné est loin de faire cet effet. Comme dans Rendez-vous, un provincial monte à Paris pour devenir acteur et va tutoyer les bas-fonds, ceux brillants et les autres crades, puis également fouler les parquets les mieux lustrés de la capitale. Téchiné creuse les aspects ‘anti naturalistes’ de son cinéma. La caméra peut rester plantée sur le sourire théâtral du jeune héros pendant de longues secondes ; dans un autre genre, la visite du frère Serge (nommé comme le premier amant de François dans Les roseaux sauvages) est édifiante. Le peuple de J’embrasse pas se compose de divas diverses, perpétuellement en train de se tailler des drames dans lesquelles elles se perdent. Elles ont beau s’y détruire par mégarde, leur absence si intense d’authenticité donne à leurs malheurs des allures de gaudriole. Leurs râles de souffrance génèrent presque une forme de soulagement, comme lorsque les bouffons ratés des comédies sont relégués au second plan.

J’embrasse pas est loin de la médiocrité, d’ailleurs le scénario paraît plus dense que d’habitude chez Téchiné. Le glacis romantique couvrant Hôtel et les opus antérieurs est dépassé : Téchiné n’a jamais été aussi ‘physique’. L’ouverture aux charmes de la démence n’en est que plus flamboyante. Les drames sont plus éclatants, les urgences plus fortes ; mais la sensibilité de leurs protagonistes est dévorée, même quand ils l’ont déjà prostituée. La fascination malsaine pour la perdition et les manques (intellectuels notamment) de Pierre (Manuel Blanc) est plus irritante que ses attitudes erratiques de fauve bourru. Emmanuelle Béart fait un très beau chaperon rouge même si son destin brisé et son caractère borderline manquent de chair. Le free leftism est envahissant : une pute se pisse dessus en prison et toute la domination est ébranlée, l’ignominie des forces de police révélée à la face du monde entier. Tout ça est un peu détestable, limite répugnant par endroits (les personnages le sont souvent, encore plus quand ils déchaînent leurs corps navrés – la vieille et ses besoins répugnants de décharge à la dérive) et tient largement du plaisir coupable.

J’embrasse pas est une caricature de fantasme, largement réaliste, des beautiful people libérés et soit-disant sensibles à la misère du monde ; sur celle-là ils n’oublient jamais de branler leur mélancolie, leur empathie et éventuellement eux-mêmes. Les bourgeois cultivés (et surtout intégrés, en étant accessoirement les patrons de la hype BCBG et les papes de l’intelligentsia) se divertissent et s’émeuvent pour les petits outsiders égarés dans les mondes de l’ombre de la capitale. Les plus vivants et courageux chérissent de près cette fosse exotique à disposition, utile pour s’enivrer et rassasier ses pulsions décadentistes ; sans avoir à s’y casser, comme ces charmants ouvriers – interchangeables pour la plupart (« une fois chacun » les putes mâles ont l’honneur de passer un quart-d’heure mirobolant avec un grand seigneur). Bienvenue dans le versant dark, folklo et grisant des univers chéris des rentiers pseudo-bohémiens et effectivement libertaires.

C’est sincère et justement car c’est fidèle, c’est fuyant et stérile ; il ne faut pas attendre d’énergies propres aux véritables arrières-mondes ou aux cultures de l’ombre, ou juste des bribes. Les plus dangereuses sont ces mafieux sadiques, un peu gamins (et plutôt gays). On est pas chez Butgereitt (Schramm, Der Todesking), du côté des tarés de l’âge d’or du glauque italien ou même de Clive Barker (Hellraiser, Imajica). On est dans l’antichambre des ténèbres mondains, rehaussée par le raffinement de l’auteur de Rendez-vous et surtout les suggestions du réel dur. En effet, avant l’autobiographie via Les roseaux sauvages, Téchiné s’inspire du vécu de Jacques Nolot. Le personnage interprété par Philippe Noiret (le plus ‘solide’ et le plus aimable finalement) est d’ailleurs inspiré de Roland Barthes, rencontre contribuant à son passage de l’activité de gigolo à la profession d’acteur. La pièce La Matiouette ou l’arrière-pays (1981) sera son premier grand succès personnel ; l’adaptation en court-métrage deux ans après marque le début de la collaboration avec Téchiné.

Note globale 57

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Suggestions… Vinyan

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (2), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

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RENDEZ-VOUS (Téchiné) ***

14 Juil

4sur5  Ce Rendez-vous est le film-clé de Téchiné. Plus transparent et torturé que la plupart des autres opus, il marque un dépassement. Jusqu’ici Téchiné a livré des réalisations très ‘propres’, voire somptueuses, mais où la contrainte se sentait trop fort (comme Les sœurs Bronte et les autres avec Huppert). Avec Rendez-vous (co-écrit avec Assayas) la patte Téchiné devient limpide, le travail et les thématiques du moyen-métrage La Matiouette (pourtant un film de commande) étant poussés à terme. Pas d’homosexualité ici (elle sera déjà au cœur du prochain long, Le Lieu du crime) mais la montée d’une provinciale à Paris pour devenir comédienne (comme dans J’embrasse pas six ans après), l’émergence de fièvres transgressives, la notion d’apprentissage, les rencontres comme cadeaux empoisonnés, comme des purges essentielles pour un grand sursaut, mais douloureuses et déstabilisantes.

Comme toujours chez Téchiné, il n’y a pas de portraits purs ou de focus sur la psychologie ; mais des protagonistes enflammés, se déchirant et se recomposant en écho (Le lieu du crime est le plus éloquent à propos de ces constructions). Les personnages chez Téchiné sont comme les membres de chorale sans référent ni direction. Tout est affaire de relations et d’avancées dans l’inconnu. Avec Rendez-vous cette sensation d’étourdissement maîtrisé et grisant atteint son comble, avec les revers apparents : les ‘tarés’ se pressent, leur bizarre manque de profondeur pourrait inspirer du dédain mais ils demeurent magnétiques. Téchiné a confié que sa rencontre avec Deneuve l’avait amené à reconsidérer les acteurs, ne plus les considérer comme des jouets ; Hôtel des Amériques, le précédent long, était marqué par cette rencontre. La structure était peut-être trop envahissante, prompte à réduire les mouvements (comme plus tard l’écriture trop saillante de Ma saison préférée, sans entraver l’épanouissement des personnages, donnera l’impression de leur faire porter quelque chose de plus lourd et figé qu’eux-mêmes) ; maintenant ce temps semble révolu.

Le triple rendez-vous d’Alice/Binoche apparaît comme une réflexion sur le métier d’acteur et les traversées nécessaires à l’accomplissement d’une telle vocation. La désintégration semble nécessaire ; après tout, ce qui est le plus éloquent chez le commun des acteurs, c’est leur vide éclatant, meublé par un déni qui semble si petit mais si plein de conviction. Wilson se sacrifie en étant l’initiateur pour Binoche (au minimum, un passeur efficace) ; son costume est clinquant et mystérieux, le personnage est reput par son désespoir. L’angle mort est décuplé par la performance de Wilson : le sado-maso stérile, sombre et illuminé, génère des sentiments ambivalents. L’arrogance manifeste de l’acteur sous les traits du personnage crée un trouble pertinent ; Wilson et Quentin sonnent faux et en deviennent vite agaçants ; en même temps Quentin est parfaitement dans son élément et dans son ‘destin’ de cette manière. Destin intenable, traînant un avenir impossible comme un boulet : on le sait dès le départ et il faut souhaiter s’enchaîner à une souffrance, se dépouiller soi-même, pour arriver à le suivre – ou le tolérer.

La mise en scène est étouffante, mais on imagine pas les habitants de Rendez-vous trouver ailleurs de l’oxygène. Les protagonistes de second rang semblent passer sans difficulté ; ils ont l’air pressés, insensibles et doivent habiter ailleurs. Ceux liés à Alice sont déracinés et piégés entre bas-fonds et lumières, dans les couloirs, sans tenir de place. Le vampire fait exception, avec son QG dans l’arrière-cour et son exhibitionnisme trivial et maniéré pour tout boucler. Lui emmène Alice vers la dégradation, mais constitue une étape nécessaire ; pour ça aussi il doit mourir pour de ‘vrai’, à moyen-terme. Obsédée par le vampire même après sa disparition, Alice se perd, inéluctablement, pour triompher autrement ; et puis pour grandir il faut aller assez loin pour ne plus jamais pouvoir en revenir. Passée de la naïveté conquérante aux cavalcades dans la médiocrité, Alice est une convalescente, courre dans un tunnel dont elle ignore la finalité véritable ; ses ambitions et ses rêveries sont dépassées, comme elle-même est devenue obsolète ; et soudain, toute sèche, rasante et malheureuse, si puissamment intoxiquée qu’elle n’arrive pas à se voir telle quelle : en panne. À l’agonie tant qu’elle s’accroche à sa peau. Le passage à l’âge adulte est rude : il pousse vers la sortie des lubies, des volontés et puis carrément des personnes.

Même s’il doit faire douter ou saouler, ce Rendez-vous exerce encore une fascination à cause de ces tourbillons emmêlés dont Juliette Binoche devient l’aspirateur. Ce film assura sa révélation, après quelques rôles peu remarqués et juste avant sa rencontre avec Léo Carax (pour Mauvais sang en 1986). Wilson était déjà plus connu mais sa carrière va alors s’accélérer puis ‘exploser’ à la fin de la décennie. Wadeck Stanczak (dont la fonction sera plus nette -et corruptrice- dans Le lieu du crime), qu’on prenait pour le centre de gravité au lancement, quand tout semblait encore plutôt conventionnel, interprète finalement une espèce de raté ambigu, authentique planqué avant d’être victime ; une nature tiède, faussement crétine et faussement ombrageuse, un amoureux transi et sincère qui n’a plus l’air, dans les circonstances, que d’un niaiseux perplexe venu s’encanailler. Enfin les seconds rôles, sans être profonds, savent se faire entendre : notamment Dominique Lavanant en agent immobilier dure. Le film obtient le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 1985, première récompense de ce type pour Téchiné.

Note globale 75

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Suggestions… L’Amant du Pont-Neuf + L’Important c’est d’aimer + Le Général de la Rovere + Le Conformiste + Le Chocolat + Le Patient Anglais + XXY

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (3), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (4), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

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LES ÉGARÉS (Téchiné) **

27 Jan

3sur5  En France pendant l’exode de 1940, une institutrice et ses enfants se détachent des cortèges de réfugiés livrés aux balles allemandes. Avec un adolescent sorti de nulle part, ils trouvent rapidement une maison abandonnée. À l’abri des allemands, de la foule et de la société, ils s’installent dans ce sanctuaire plutôt luxueux. Au lieu de poursuivre la fuite ou trouver de l’aide aux alentours, ils procrastinent et deviennent une famille recomposée, avec répartition des rôles ambiguë. Ce retrait et cette liberté ne sauraient durer, mais d’ici le rappel aux réalités collectives et le rattrapage par les autorités (noires allemandes, grises françaises), l’autarcie libertaire vivra.

Cette agréable prison est l’occasion de rabattre les cartes ; c’est une planque pour lâcher prise et réaliser l’obsolescence de ce qu’on a pu être ou interpréter. Le personnage d’Odile (Emmanuelle Béart – ce rôle a pu l’indiquer pour Vinyan) est l’objet d’une attention toute particulière, sans être iconisé ou flatté. La situation ébranle tous les principes de cette femme « si sévère et si perdue en même temps » comme le remarque un nouvel arrivant. Les conseils qu’elle professait n’ont plus aucune validité, le portrait qui se dessine paraît décalé ; il n’en reste que la carcasse vidée, quoique dure, s’affichant impénétrable sans que ce soit plus ni crédible ni nécessaire.

Tourné par Téchiné d’après le roman Le Garçon aux yeux gris (de Gilles Perrault), ce 15e opus recoupe ses thèmes habituels (réunions improbables, bouleversements des mœurs, mondes intimes parfois en friche, apprentissages en accéléré) en leur donnant une tournure apparemment plus légère et une perspective morose. Le devenir du quator ne semble pas une anomie heureuse, mais l’impossibilité de développer leur petit ordre microscopique ; ils n’ont ni les ressources ni le caractère pour honorer des desseins survivalistes. Les égarés le sont sur tous les plans ; tirés de leur isolation, ils sont en même temps ramenés à un contexte historique net (en introduction et conclusion du film). C’est donc une escapade aux charmes vénéneux, stériles, la foucade de gens en sursis.

Les adeptes de Gaspard Ulliel pourront le retrouver dans la peau d’un sauvage adapté, juste avant sa grande heure de gloire (qui le mènera notamment à interpréter Hannibal jeune dans Hannibal Lecter : les origines). Téchiné retrouve ici Emmanuelle Béart, dix ans après J’embrasse pas où il la faisait interpréter une prostituée qui avait eu le tort de se croire promise au luxe. Quatre années après ses photos nues dans Elle, Béart s’expose à nouveau ; Téchiné l’emmènera plus loin dans Les Témoins, où elle jouera une quatrième roue libérée mais aux manies abjectes. Le film est tourné dans un cadre bucolique (dans le Tarn cette fois) comme souvent avec Téchiné : Le Lieu du crime, Les roseaux sauvages, Ma saison préférée se déroulent dans sa région d’origine et reflètent des émotions ou expériences d’enfance.

Note globale 66

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Suggestions… Swimming Pool + Tiresia

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

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LES TÉMOINS (Téchiné) **

15 Jan

3sur5  Les cinq témoins du film sont ceux de la découverte du Sida en 1984-1985. Ce 17e opus de Téchiné n’est pas un film choral conventionnel, ou une petite livraison à thèse ; en même temps, il reste prompt à honorer sa fonction de produit sur « les années sida », bon pour les soirées à thème du service public. Passionné mais abordable, Les Témoins est une alternative efficace aux films ‘phares’ sur le sujet : au mélodrame lisse Philadelphia comme aux Nuits fauves françaises ; celui-là était trop marqué et tapageur pour rester largement présentable ou même devenir un étendard bobo conquérant. En France il y eu peu d’autres essais : Merci la vie de Bertrand Blier (avec Blanc également), N’oublie pas que tu vas mourir de Xavier Beauvois, assistant de Téchiné dans 1990s (qui joue ici l’éditeur de Sarah/Béart).

Les Témoins est nerveux, sans place pour les caprices ; il n’est pas de ces films donnant à chacun sa scène pour briller. Le spectateur ne plonge pas dans l’intimité ‘pure’ et détachée de l’un ou l’autre, il suit plutôt les liens entre eux ; comme toujours Téchiné mise sur les échos contradictoires, pousse ses personnages à des prises de conscience intenses et rapides. Autour de Manu (le gamin ébloui et huileux – par Johan Libéreau, remarqué dans Douches froides de Cordier/2005), Sarah, Mehdi, Adrien et Julie sont confrontés à la perspective d’un bonheur finissant. Manu emporte avec lui des souvenirs, des repères et des espoirs. Cette disparition coïncide avec l’envol professionnel de Julie, qui aura bientôt liquidé tout ce qui gardait son passé vivant. Manu apparaît comme un enfant sacrifié, au bénéfice d’adultes manquant d’unité – et jusqu’ici du déclic nécessaire pour mûrir, considérer les limites et concevoir la fragilité des acquis.

Les protagonistes sont parfois mal-aimables ; Sarah en particulier (Béart, pour la troisième fois sous la direction de Téchiné – après J’embrasse pas et Les Égarés), peut-être censée paraître complexe et ironique, flirte trop près de l’exécrable (happy few vaniteuse, irresponsable et pleine de prétentions adulescentes, dont les loisirs deviennent un métier voire un substitut de vocation). Lui confier le rôle de narratrice est donc une idée saugrenue, surtout que ses talents dans le domaine laissent à désirer (banalités enrobées dans du lyrisme pataud). Les fans de l’actrice et surtout de son corps seront cependant ravis ; sur ce terrain la générosité des Témoins fait tomber en désuétude le souvenir des Égarés. Les amants, par Blanc et Bouajila, sont de loin les caractères les plus riches et estimables. Julie par la fille Depardieu a un mode d’affirmation fébrile et semble représenter une fonction davantage qu’un personnage plein.

La mise en scène était assez douce, ou ‘discrète’, sur les derniers opus (Ma saison préférée, Les Égarés, Les temps qui changent) ; ici elle apparaît plus criarde. La bande-son est virulente, les couleurs sont bizarrement pétantes (photo de Julien Hirsch). L’atmosphère générale est solaire et crépusculaire, l’expression assertive et candide (certains aperçus, les sentences des médecins). Téchiné montre les crispations de la société et surtout celles des autorités policières ; les orientations ou préférences sociales sont transparentes tout le long du film, sans être obscènes. Pour Téchiné, c’est le dernier opus à provoquer de vifs enthousiasmes et les acclamations unanimes de la critique. Suivront La fille du RER (adapté d’un fait divers), Impardonnables, L’Homme qu’on aimait trop (avec Deneuve).

Note globale 55

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Suggestions… Grosse Fatigue + Théorème

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (2), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

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MA SAISON PRÉFÉRÉE ***

13 Jan

4sur5  Jusqu’aux Témoins (après lequel il multiplie les adaptations de faits divers : La fille du RER, L’Homme qu’on aimait trop), André Téchiné s’est illustré par des créations romanesques (Hôtel des Amériques, Rendez-vous), plus ou moins intimistes, surtout lorsqu’ils tendent à l’autobiographie. Par conséquent Les roseaux sauvages (1994) est une sorte de consécration où les tensions de son cinéma sont résolues. Téchiné était alors de retour dans sa région d’origine, autour de Toulouse et dans le Tarn, pour un autre tournage : Ma saison préférée, son grand succès critique.

Dans cet opus découpé en quatre parties correspondant aux quatre saisons, il suit une famille et notamment un frère et une sœur, réunis pendant la dernière année de leur mère. La sœur est interprétée par Deneuve, collaboratrice préférée de Téchiné avec qui il revendique un lien de « frère et sœur de cinéma ». Le frère, joué par Daniel Auteuil, est une espèce de romantique contrarié, souvent par lui-même et son désir paradoxal d’être adapté ; toujours emporté dans ses élans, il a peur de s’emporter encore ; décidé à se réconcilier avec sa sœur et son mari, il sabote presque malgré lui leurs retrouvailles. Il en dit trop et se dérobe constamment.

Pour devenir de bonnes incarnations du mythe de l’ascenseur social, ils ont tous les deux pris le large à l’égard de la famille ; ils se retrouvent au moment où la solitude les rattrapent. Un déclassement en esprit, voire en ‘bonheur’ se profile : les voilà au sommet de leur existence sociale et professionnelle, bientôt ils reculeront ou se détacheront. La fin de leur mère les amènent à concevoir leur propre fin, en tant qu’individus à construire : elle fait remonter les souvenirs, l’identité profonde, les données gênantes. Il y a des évidences tellement rudes qu’elles sortent de la conscience, en dépit des faits (comme dans Le Lieu du crime ou Les Égarés, le climat est incestueux).

Ainsi lorsque la mère est conduite dans une maison de retraite, c’est bien un sacrifice égoïste et une condamnation, mais seule la victime accepte de le voir comme tel ; encore qu’elle aussi relativise puisque son acceptation comprend celle du temps qui passe et la reconnaissance des ravages du « monde moderne » à l’égard des familles et surtout des sujets comme elle. Même pendant cette période où Antoine et Emilie sont en train d’accompagner leur mère vers la sortie, la compétition entre eux reste de mise : la mère indifférente mais irréprochable (et qui sait le souligner) est devenue hors-jeu même quand elle est le trophée. Martha Villalonga a la fonction d’un pantin arbitre. Elle peut faire entendre sa voix et ses analyses, sa volonté et son autorité sont de toutes façons déjà évacuées, réglées par les définitions du droit.

Ma saison préférée est, au moment de sa sortie, le plus posé de tous les films de Téchiné, le plus classiciste a-priori. Il laisse de côté certains thèmes ‘retentissants’ chers à l’auteur (exit l’homosexualité), pour s’attacher à des préoccupations plus larges et indépassables (on pourra dire aussi ‘banales’), avec ces blessures, ces attachements et ces limites propres aux cycles traditionnels de l’existence et de la famille. Par rapport à Rendez-vous ou Le Lieu du crime, l’hypertrophie des sentiments (comme fin et comme méthode) demeure. Les dialogues sont parfois très ‘écrits’ (au début surtout), ‘trop’ sûrement même si le résultat est agréable et que la finesse des mots compense la lourdeur du procédé. La mise en scène est tamisée, recueillie, avec quelques bouffées dé-réalisantes (la femme du bar, l’apparition de Bruno Todeschini [La reine Margot, La Sentinelle] et son aventure avec Deneuve).

Note globale 71

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Suggestions… Nous ne vieillirons pas ensemble + Roberto Succo

Scénario & Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

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