Tag Archives: showman & politique

CALIGULA ****

21 Avr

4sur5 Un budget immense pour autre chose qu’un naufrage : pour une catharsis. Aujourd’hui encore Caligula demeure controversé, raillé, déconsidéré. Pourtant ce film est l’une des meilleures représentations de la décadence que le cinéma ait engendré. Sa genèse commence en 1976 lorsque Bob Guccione, directeur du magazine Penthouse, décide d’investir 20 millions de $ (somme, alors, astronomique) pour produire un film sur Caligula, l’empereur barbare.

 

Pornographe et avisé, Guccione confie à d’autres la conception et recrute des maestro : Gore Vidal, le scénariste de Ben Hur ; le décorateur de Fellini, Danilo Donati ; et moins reconnu, le réalisateur Tinto Brass dont le Salon Kitty était une sorte de Salo nazi, en plus guilleret. Côté casting, rien de moins que Peter O’Toole (Lawrence d’Arabie), Helen Mirren et surtout Malcolm McDowell (Alex de Orange Mécanique) pour interpréter ce jeune prince tête à claques se muant en despote fou.

 

Puis tout se concrétise en catastrophe. Le réalisateur et Bob Guccione entrent en contradiction et ce dernier va s’immiscer pour tourner de nuit des scènes autrement explicites que celles conçues par Tinto Brass. Ce dernier s’attarde sur l’étrangeté et cherche à concevoir une œuvre métaphorique, remplie d’éléments et de personnages grotesques. Guccione tire le produit vers la pornographie pure, réservant même une orgie en fin de métrage.

 

Il en résulte un des pires échecs commerciaux du cinéma italien, un produit culte que peu de cinéphiles sont prêts à louer. Caligula n’est sorti qu’en 1979, rejeté par son réalisateur et objet de nombreux procès. C’est un grand péplum et une tragédie inhabituelle, relatant l’implosion du pouvoir. Cet objet hybride nous montre des élites en proie au vice. Il nous montre comme le pouvoir meurt de ce qu’il engendre : des enfants démiurges n’aspirant qu’à tout engloutir pour mieux jouir ; laissant la réalité, le progrès et le devoir dehors, avec le peuple et toutes les contraintes.

 

Alors que César était devenu un accompagnant critique mais cynique, complaisant, Caligula arrive au sommet sans aucune structure, ambition ou morale. Sans être spécialement débauché, il est l’égal de cette déchéance romaine et va l’officialiser. Démagogue, dépensier, il purge la moindre parcelle de bon sens, de conscience et de loyauté. C’est un troll morbide au pouvoir, mettant en place un ordre basé sur la dégradation, y compris de sa propre personne (allant jusqu’à chasser et anéantir ses proches, sauf sa sœur).

 

Il fait des processus pervers de nouvelles normes établies. Il se joue de son rôle et envoie l’armée combattre des papyrus. De cette manière, il ridiculise sa propre puissance, mais en emportant dans sa démence toutes les ressources. Et surtout en souillant tout. Les non-conformistes déclarés, les ennemis invétérés de l’harmonie, les amoureux de l’illogique vont l’aimer, de même que les exploiteurs quelque soit leur niveau. Les autres vont adorer le hair, ou tout rejeter en bloc.

 

Ce n’est pas l’art aux commandes, c’est bien la désintégration, avec son cortège de baises et de vices, consommés sans plus aucune précaution. Caligula n’est pas un sur-homme, c’est un petit homme pathétique qui s’est déclaré Dieu et fait la guerre à toute sagesse. Heureusement que les bras armés du fatum sont là pour faire le ménage.

Note globale 79

 

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BORGEN ****

28 Sep

4sur5  Phénomène au Danemark avec 1.4 million de téléspectateurs fidèles pour une population de cinq millions, Borgen met en scène une femme premier ministre. Pas de polémique, c’est une  »politiquement correcte » déclarée et elle est issue du Parti du Centre. Cela ne l’empêchera pas de connaître des situations délicates, de voir son idéalisme mis à rude épreuve, de déclencher des affaires lourdes et des secousses médiatiques. Les médias justement occupent une grande place dans la série, presque équivalente à celle des stratégies et décisions : ils font partie de l’agenda et du rythme, sont des contributeurs et des agents d’influence de la vie politique, laquelle, par le prisme danois, est abordée à fond.

Série stimulante, passionnante, Borgen présente un panorama exhaustif et fait le choix de décliner les exigences de la realpolitik, celle qui conditionne et nuance les idéologies, les blocs partisans, les prises de paroles publiques et les réformes à conduire. La série invite dans les coulisses du pouvoir d’une part ; explore également les ressorts d’un système politique et de la démocratie représentative, avec une grande place pour le Parlement (plus importante dans les démocraties du nord de l’Europe, modèle de maturité) et les confrontations orchestrées de façon limpide et engagée. Des thèmes fétiches se dégagent, comme la liberté de la presse, l’accent mis sur la probité et la transparence des élus, la diplomatie intérieure et internationale.

La série atteint parfois une ampleur dramatique rare. Après avoir disséqués les rouages, analysé un système, mis en relief la fonction de tous ses acteurs, elle pénètre une zone plus commune mais non moins complexe en s’attachant à traduire des sensations d’adultes aux engagements ingrats. Sans cet angle de vue, Borgen aurait été un chef-d’œuvre avec sa petite part de non-complétude. Ce n’est donc pas le cas. C’est inouï, mais tout l’essentiel y est ; et avec, le regard social, systémique, psychologique, politique ; mais aussi, intime et sentimental. Tout ça dans l’équilibre, sans jamais de lourdeurs – ou alors, les seules qu’on y trouve tiennent à un certain lyrisme ponctuellement accordé à Birgitte, mais surtout à son exercice de la fonction. En effet, pas de leurre dans Borgen : tout est passé au crible, mis à nu dans sa vraie nature, pour sa vocation authentique et en dévoilant l’ensemble de ses implications.  .

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Diffusion finale à venir

Bouclée avec bientôt ses derniers épisodes dévoilés en France, la série compte trente épisodes consistants d’une cinquantaine de minutes, étalés sur trois saisons. Borgen sera, pour moi, un des grands repères de la décennie dans le monde des séries. La série est diffusée en ce moment par Arte et d’autant plus facile à trouver en streaming – y compris sur son serveur replay pour les épisodes du vendredi écoulé. La diffusion entre-temps sur une chaîne suisse aide aussi – c’est de cette source que sont tirés les épisodes que vous retrouvez ici (intégralité de la série). Arte lancera l’ultime saison 3 le 3 octobre. x

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BORGEN – SAISON 1 **** 

5sur5 La saison 1 est extrêmement dense, passe tous les éléments de l’univers politique et sa pratique au sommet en revue. Là où les deux saisons suivantes pourront s’aventurer dans les détails privés et publics, il est encore question de tout sonder : Borgen ressemble alors à un grand plan sur lequel on zoomerait de l’infiniment petit (la gestion de leur carrière par les personnages, les conséquences sur leur vie privée mais aussi leur place d’individu dans ces circonstances) et l’infiniment grand (le quotidien de ces personnages est tourné vers le sommet, les préoccupations les plus transcendantes, urgentes et possessives). En fin de saison, le climat se fait plus lourd, éreintant. Birgitte vit toujours sou la menace, avec son intégrité que personne ne valorise et que le public ne voit pas. Elle accumule les sacrifices et subit la pression des médias, de la rumeur, de l’opinion. Elle est écrasée par sa fonction, sans retour, sans compensation. On la voit devenir plus froide, sèche, cassée mais responsable. Le nez entièrement dans les dossiers, l’esprit absorbé par des détails et les charges qu’elle prend à ses ministres.

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BORGEN – SAISON 2 ****

4sur5 Les intrigues intimes gagnent du terrain, tout en se laissant envelopper par les affaires publiques et ayant trait aux grands sujets. Autour du Château, le rayon personnel a pris l’ascendant : les actualités, les guerres médiatiques, deviennent en quelque sorte la partie émergée de ce monde privé (celui des journalistes, de ceux qui arpentent les coulisses du pouvoir ou gravitent autour de la première ministre). C’est un vrai retournement qui permet une lecture plus  »serial » du système. Et curieusement, c’est une bonne chose, car on y perd rien en consistance tout en gagnant en psychologie et en authenticité. Par contre, la série allège ses sommets d’intensité dans le portrait d’une situation politique ; les bagatelles, la  »vraie vie », le vrai rythme de ces univers, ont pris le pas, pour le meilleur et pour cette petite part limitative. Plus que jamais, Borgen est axé sur la place justement des individus et des petites histoires dans la grande (la photo de Laugesen – l’ex-leader Travailliste ; la philosophie de Hanne Holme). Seule fausse note, un point de détail (et pas un problème intégral de toutes façons) : le passé de victime de Kasper Juul (spin-doctor de Birgitte) prend trop de place, avec flashbacks sordides et naïfs dans la forme. .

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BORGEN – SAISON 3 ****

4sur5 La saison 3 démarre sur le retour de Nyborg après son abandon de la politique suite à l’élection anticipée qu’elle avait convoquée. Dans un premier temps, elle affronte le leader du Parti Centriste au moment où celui-ci s’aligne sur la politique du gouvernement et inhibe ses valeurs profondes (il est question notamment d’immigration). Cette méthode échouant, elle se lance dans la création de son propre parti. La position de Nyborg permet d’adopter un nouvel angle avisé. Après la gestion au sommet, la fabrique d’un mouvement politique et son ascension apportent un complément. Les rapports entre les personnages connus de la série se resserrent, tandis que les stratagèmes et les impératifs catégoriques occupent le terrain. L’élaboration d’une identité politique est au cœur de cette dernière saison, là où il s’agissait plutôt de la définir auparavant ; et alors qu’il suffisait de l’assumer, ici il faut la revendiquer, la booster. Ce combat pour trouver sa place dans l’échiquier, faire ses preuves, trouver les bonnes armes et ressources (à tous niveaux : matériel, humain, conceptuel, programmatique) est passionnant.

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  . . . Parlement_Borgen_1_&_2 L’échiquier politique

Borgen met en scène un échiquier politique reflétant fidèlement la réalité, de manière accessible mais néanmoins pointue. Elle brosse l’ensemble des tendances tout en les bornant aux partis représentatifs. Ces formations s’inspirent de la réalité des pays nordiques, amalgamant les noms réels et la nature des formations existant au Danemark, au Pays-Bas et en Scandinavie. Il y a ainsi une série de  »Parti du Centre » (à vocation agrarienne, au moins au départ) dans le nord de l’Europe.

Le regret qu’on peut émettre, c’est que les deux partis de droite (Parti Libéral & Nouvelle Droite) apparaissent comme des jumeaux (ce qui rejoint cependant le choix d’associer leurs deux leaders et montrer leur co-dépendance) sans que la Nouvelle Droite ne prenne d’initiative dans les différentes confrontations (sinon lors des affrontements plus directs à échelle humaine entre Nyborg et la leader de ND).

Voici le positionnement des sept formations :

  • 1) d’abord un plan d’ensemble sur le Political Compass
  • 2) ensuite une évaluation au cas par cas en utilisant l’échiquier à triple-dimension du Politest

crow Borgen

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L’économique et le social  
Les manières de vivre  
L’identité et la responsabilité  
Parti du Centre (sous Nyborg) = centre/centre-gauche
L’économique et le social  
Les manières de vivre  
L’identité et la responsabilité  
Parti du Centre (post-Nyborg) = centre/centre-droit
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L’économique et le social  
Les manières de vivre  
L’identité et la responsabilité  
Nouveaux Démocrates (Nyborg II) = centre-gauche/centr
e
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L’économique et le social  
Les manières de vivre  
L’identité et la responsabilité  

Parti Travailliste = gauche modérée

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L’économique et le social  
Les manières de vivre  
L’identité et la responsabilité  
Parti Libéral = droite
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L’économique et le social  
Les manières de vivre  
L’identité et la responsabilité  
Nouvelle Droite = droite
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L’économique et le social  
Les manières de vivre  
L’identité et la responsabilité  
Parti de la Liberté = droite « populiste » et « EXD »
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L’économique et le social  
Les manières de vivre  
L’identité et la responsabilité  
Parti de l’Environnement = gauche
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L’économique et le social  
Les manières de vivre  
L’identité et la responsabilité  
Rassemblement Solidaire = gauche radicale
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Axe 1= RS-PT-PE-NDem-PDC/PPL-ND-PL
Axe 2= PE-RS-PT-NDem-PDCPL-ND-PPL
Axe 3= RS-PE-PDC-NDem-PTPL/ND-PPL
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Les personnages
Birgitte Nyborg (héroïne et PM – leader Parti du Centre & Nouveaux Démocrates)
Le personnage est parfaitement croqué et l’auteur en totale empathie avec elle au même titre qu’avec les autres. Il montre aussi son conformisme post-moderne, y compris dans les détails. Par exemple, alors qu’elle n’a pas le temps de choisir les tableaux pour son bureau officiel, elle se contente de la consigne « non-conventionnels et modernes ». Dans la lignée de ses accents  »politiquement corrects », ce modernisme compassé est relativement conscient chez Birgitte. Il est montré tel quel, sans esprit de dénonciation ou critique, mais la finesse du portrait l’emporte sur l’adhésion par les valeurs.  borgen-image-mike-kolloffel Katrine Fønsmark
L’un des personnages-clés, le plus attachant. Katrine est journaliste à TV1 et se montre assez farouche par rapport à sa direction ou aux invités politiques, tout en gardant toujours l’esprit clair. Son tempérament idéaliste va l’emmener loin. Elle va même collaborer avec Nyborg dans la saison 3 !
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Kasper Juul
Un autre pilier de la série, moins présent dans la dernière saison. Spin-doctor de Birgitte, un temps congédié. Il a eu une liaison avec Katrine, qui va se poursuivre de façon erratique.
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Hanne Holm
L’autre personnage le plus réjouissant. Elle aussi journaliste à TV1, Hanne est d’abord rivale de Katrine avant de devenir son amie et alliée. Nous la découvrons d’abord dans sa pente descendante, comme une gloire sur le départ. Analyste politique reconnue, elle se distingue par son ton incisif, son indépendance d’esprit, sa critique facile et ses saillies pour le moins  »couillues ». borgen2 Bent Sejrø
Le mentor de Birgitte.
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Torben Friis
Le rédacteur en chef du département politique de TV1. Un personnage affable mais bien pleutre, frileux et manipulable. Il se laisse conditionner par son supérieur dans la saison 3, va parfois jusqu’à adopter les mots des autres pour se montrer à l’aise ou conquérant, alors qu’il est totalement faible et dépendant, tant du point de vue intellectuel que pratique.
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Lars Hesselboe (leader du Parti Libéral)
Leader de la formation dominante de droite, il a l’ascendant psychologique, numérique et même  »sensoriel » sur son allié naturel, la Nouvelle Droite incarnée par Yvonne. Assez irritant dans la saison 1 (où il paraît fade par rapport aux autres chefs de partis et notamment son adversaire travailliste), il est évoqué de façon plus profonde et magnanime par la suite.
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Amir Diwan (leader du Parti de l’Environnement)
Un profil fidèle, mais en plus institutionnel, pour les écolo-progressistes. Il fait partie, avec les Travaillistes et les Centristes, de la coalition menée par Nyborg.
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Yvonne Kjær (leader de Nouvelle Droite) Quel dommage qu’elle soit si rare ! On sent qu’Yvonne incarne  »la droite » pour laquelle on éprouve une pointe de désir dans le monde de Nyborg. La droite des bons conservateurs, élégants et disciplinés, qui voudront bien céder si on les prend par les sentiments en inhibant tout ce qui pourrait chez soi faire terroriste (au bon goût ou à l’ordre public). Et en même temps, la « bonne droite » parce que celle effacée, trop idéaliste et minoritaire pour être dérangeante. borgen yvonne Michael Lauqesen (leader du Parti Travailliste puis patron de L’Ekspress)
Il n’est leader politique qu’au tout début de la série. C’est alors le plus cynique d’entre tous et bien qu’à la tête du parti de gauche dominant (Parti Travailliste), il est proche des fameux  »populistes (de droite) » dans son raisonnement et ses propositions favorites. Il est par la suite un patron de presse, dirigeant un tabloïd où seront un temps engagées Hanne Holm et Katrine.
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Hans Christian Thorsen (leader du Parti Travailliste)
Le rondouillard ministre de la Défense sous Nyborg. Personnage assez neutre, effacé et pourtant omniprésent. C’est lui qui est désigné Premier ministre par intérim, lui qui domine le grand parti de gauche, lui qui est chargé de donner la réplique. Un tempérament discret et aucun charisme, mais incontournable néanmoins.
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Svend Åge Saltum (leader du Parti de la Liberté) Cas particulier. Le Parti de la Liberté est clairement l’incarnation du « camp du mal », de la poubelle de l’échiquier politique : c’est le parti populiste personnalisé par son leader monstrueux, sorte de Jean-Marie Le Pen bucolique. La série amalgame les courants dits  »populistes » et anti-immigration avec une droite ultra-conservatrice, démagogique et franchement xénophobe mais aussi rurale, orientée vers les  »petites gens » (et signe par là le mépris de camps tenus pour plus modérés à l’égard et à l’écart de ceux-là).
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borgen svend
Le Golem de service, un fantasme de centre-gauche ?
Les débats et confrontations de groupes partisans, de logiciels politiques, occupent une place importante dans la série. Elle est toutefois encadrée par une lecture, ici-même,  »centriste ».
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Ainsi, lorsqu’on vote pour Svend Åge par « compassion », c’est une bêtise (c’est le cas de la mère d’un personnage secondaire –Sanne, assistante au  »Château »– qui le déplore en passant) : pourtant lorsqu’on l’accable et s’emporte sur lui, possédé par des émotions soudaines et envoyant des arguments d’autorité ou des références creuses ( »les études »), on est dans la déraison, avec pour seule légitimité un rejet irrationnel et émotionnel d’une ligne politique, mais aussi d’un univers et d’un personnage, dont on fait le procès sur ces motifs ! La série est toujours réceptive à l’ensemble du panel des idées – et les lire au travers de leur organisation dans les partis, si c’est arbitraire, est aussi la meilleure façon de les planter dans le réel de la démocratie parlementaire. Par contre et alors qu’elle assume le cynisme (sans s’en glorifier, mais avec justesse), avec notamment les options et les dispositions que doit embrasser Birgitte Nyborg ; l’écriture trahit un certain blocage dans sa perception de ces courants, où qu’elle les loge sur l’échiquier, mais en particulier pour le camp « réactionnaire ». En même temps, elle lui accorde la parole et montre les contradictions des autres lignes par rapport à elle. Mais en faisant de ses héros des chevaliers blancs sortant de leurs gonds seulement face au Parti de la Liberté, Borgen se complaît dans cette position limitative et légèrement, pour le coup,  »politiquement correcte », là où justement nous sommes réunis devant cette série pour voir levées ce genre de barrières de circonstances, peut-être utiles pour la forme et l’usage, mais désuètes lorsqu’on est engagé dans une immersion si habile et avertie des arcanes de la pratique politique.
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Sauf que tout cela, on peut le lire d’une façon contraire et complémentaire : de cette manière, Borgen montre les limites de cette neutralité, de l’ouverture ou du pur sens stratégique revendiqué par une société, par ses médias, ou par ses acteurs et dirigeants.
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Nyborg, entre pragmatisme intègre et émotionalisme formel
A la fin de l’épisode pilote, Birgitte participe au débat comprenant les leaders des sept grands partis politiques. Le Parti du Centre est en piteuse posture, mais cette soirée va tout changer. En effet, en révélant une  »affaire » concernant son adversaire Hesselboe, Lagausen va plomber la campagne pour eux deux. Autrement dit, les deux grands partis mainstream vont tous les deux subir la polémique ; le Parti du Centre en profitera, dopé de surcroît par la prestation de Birgitte à l’occasion. C’est ici le point de départ de la série et de la domination de Nyborg.
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Lors de cette soirée donc, elle prononce un discours émotionnel, légèrement lyrique et comportant des bribes de  »vision d’avant-garde » (selon son mentor et associé Bent Sejro) ; tout en s’avérant finalement assez fumeux, passe-partout – et sa  »vision », simplement complaisante ; alors que le ton est parfaitement populiste (la démagogie se porte jusqu’aux rondeurs  »normales »!).
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Surtout qu’elle n’a rien redéfini après sa « rupture » (abandon du soutien au Parti Travailliste – et puis il faut bien décoller d’une façon) ; et que son programme politique est absent (sinon qu’elle se fie aux valeurs du parti, exprimées simplement sur le terrain de l’immigration). D’ailleurs elle clame qu’elle ne fait « pas de la stratégie » ; mais assume plutôt sa spontanéité. Or c’est faux et cela demeure de l’authenticité aussi frivole que fabriquée pour un usage ponctuel. Pourtant Birgitte y croit.
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Ce moment est très révélateur de la personnalité de Birgitte et de son idéalisme particulier. Pour autant celui-ci cohabite avec un sens des responsabilités et des réalités prononcé, ainsi que des principes très clairs. Simplement en marge, Birgitte  »fait du sentimental », non par hypocrisie, mais par manie. 
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ROUGE A LÈVRES & ARMES A FEU

29 Juin

Roselyne Bachelot s’est lancée dans la promotion de son livre A feu et à sang et envahit les écrans, les journaux, s’investi dans des débats-express souvent niais ou sentencieux. Ces allez-et-venues ne sont curieusement pas traités comme une affaire politique ; c’est que Rozzy ressemble plus à une communicante, presque à une journaliste ou une consultante. Muée depuis quelques mois en madone glamour classiciste, elle est omniprésente, toujours sous une nouvelle forme (du rigorisme au fluo, du costume épuré à la chemise à fleur).

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Avec son titre so kitsch et hypertrophié, totalement inapproprié pour traiter une campagne présidentielle et notamment celle de 2012, Roselyne tire ouvertement contre son camp. Elle se plaint néanmoins d’être attaquée et pointe les « attaques ad hominem ». Les attaques à la personne : que feraient-on sans elles ! Voilà l’éternelle politesse sacrée derrière laquelle se planquent les fourbes et les menteurs, les bourreaux implicites et leur équivalent les notables complaisants. Pour compenser l’outrance de ses propos écrits à l’égard de la fin de règne de Nicolas Sarkozy, Rozzy prétend en plateau défendre son bilan, ce qui lui permet de s’installer d’autant plus aisément dans le rôle de victime illégitime. 

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Sauf qu’affirmer et répéter son soutien à un bilan ne peut contrebalancer tant d’attaques, puisqu’elles ciblent l’état d’esprit même du personnage Sarkozy, sa fougue populiste et ses inspirations droitières, qui étaient des fondamentaux de sa politique. Bachelot n’assume pas la filiation à Sarkozy, ou plutôt cherche dans l’abstraction un moyen de la trahir, une porte de sortie. C’est d’autant plus hypocrite que Bachelot est restée au gouvernement jusqu’à la fin, se contentant de faire la fine bouche ou de paraître absorbée par son futur ou des sujets du moment – sans par ailleurs engager de quelconques chantiers ni participer aux brainstorming de ses camarades gestionnaires.

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Sous les yeux de consommateurs indifférents, Roselyne commet un acte de trahison d’une roublardise exemplaire. En effet, l’ex-Ministre des Solidarités suit le cortège des lâches nuançant soudain leur ancienne fidélité au Gouvernement Fillon, invoquant leur différences personnelles – certains vont même jusqu’à réclamer un « droit d’inventaire » probablement voué, à moyen-terme, à rester sans suite ou tirer des conclusions brouillonnes. Mais leurs initiatives sont rares, leurs compétences limitées, leur vision absente, aussi ce particularisme que les repentis de Sarko revendiquent est généralement une aversion catégorique du FN et de toute thèse remuante en général. Leur argument commercial est d’être lisses et effacés, c’est-à-dire de devenir la relève de « la Gauche » d’opposition standard, qu’ils exècrent en périodes électorales ou de polémiques accrues : observatrice, « humaniste », compatissante quoique sans proposition, conservatrice.

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Rozzy est l’émissaire la plus facétieuse de ce groupuscule de techniciens béats cherchant à annexer pour leur compte une droite molle. A l’instar des représentants des Gauches, ce petit troupeau bruyant évoque sans cesse la « droitisation ». On croit rêver : ces individus nient la droite, la rejette et la diabolise, alors même qu’ils en sont des composantes. Chacun aligne le slogan « Buisson a voulu faire gagner Maurras », le concepteur du « nationalisme intégral » devenant une sorte de caution culturelle pour analystes et politiciens au faible bagage idéologique ou conceptuel. Maurras représente l’axe du Mal, tout ce que  »la droite » peut avoir de plus traditionaliste donc rance, sévère et autoritaire : c’est en quelque sorte le fardeau d’un héritage dont il s’agit de se défaire. Pour faire montre de sa bonne foi : mais à qui ? 

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Pour autant, Rozzy affirme que sa famille n’est pas le centre, mais bien la droite et le centre-droit. Elle pourra donc s’entendre avec Copé, ils sont sur des lignes voisines au même endroit. Si la droite façon Copé passe moins bien, en raison de contours vaporeux et du tempérament de son chef, la droite « sociale » et « humaniste » est promue partout. Et si elle tisse tant de liens affectifs avec les médias généralistes et grand-public, c’est parce qu’elle se couche devant les idéaux de la gauche libérale, c’est-à-dire laxisme économique et complaisance sociétale masquée derrière un réformisme à courte-vue.

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Bachelot veut incarner cette nouvelle droite aseptisée, moderne dans le style et vierge dans le ton ; cette droite consensuelle et résolument attentiste, puisqu’elle opposera aux errements et hypocrisies  »socialistes » un aplomb doux et éternel. Elle se veux « gaulliste sociale » et pour étayer, cite les valeurs « atlantistes » et « fédéralistes ». Or ces références sont celles de l’ « UMPS » dénoncé par Marine Le Pen. C’est du sarkozysme avec le dogme mais sans le Sarko. Bachelot a raison de rappeller son admiration du bilan de Sarkozy, elle récupérera sa place en mettant l’OPA sur les restes tout en les dédaignant – et elle fera d’une continuité passive et opportuniste, une remise à jour modérée et bienveillante.

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