Tag Archives: Sam Neill

HUNT FOR THE WILDERPEOPLE *

21 Déc

2sur5 Un tandem dépareillé est en vadrouille pour échapper aux services sociaux, chargés de recaser le petit, gros et enfant Ricky. Les grandes lignes sont prévisibles, les petites en forme clippesque. Les évolutions convenues, les caractères statiques et rabougris. Hunt for Wilderpeople est un savant mélange de platitude efficace et de clinquant très ‘professionnel’. Une fantaisie bien propre avec des grosses cartes pour bourrer allègrement la balance. Sam Neill présent, même muré derrière son costume de barbu pseudo ronchon et analphabète, ça en impose encore. Te Wiata Rama en maman de famille d’accueil, même pour une courte durée, ça vaut le coup-d’œil ; en plus son rôle est un miroir de celui qu’elle tenait dans Housebound (2014), où son jeu et son visage sont passés au domaine international. La technique ambitieuse (les choix musicaux et la photo) et le décors sauvage assurent un plancher qualitatif, grâce auquel tout est plus vif et digeste.

Finalement tout ce qui signe et encore plus non-signe ce film c’est son humour. Il se déploie via des musiques ou tonalités ‘cools’ en contrepoint de petites catastrophes ou gros moments de solitude. C’est une approche de poseur, sans élaboration poussée, jouant juste sur un contraste entre l’ambiance (froide ou de désolation) et l’attitude inadéquate des gens (enthousiasme mal placés ou implication vaines), qu’on laisse lourdement défiler pendant trois plombs pleines de blancs (et de petites phrases d’hébétés ou de taquins amorphes). Voilà le délire devenu ultra-rebattu, marqueur de tout le cinéma ‘d’auteur’ voué à une exposition massive (mais se sentant ‘indépendant’ par rapport aux chouchous des majors ou aux trucs gras pour la famille ou les jeunes), quand il s’inscrit dans une veine comique. En 2016, Swiss Army Man est probablement le plus imposant repreneur de cette attitude grâce à son supplément d’originalité.

Ces manières sont dans la lignée de cette distanciation délurée et maline utilisées avec brio par Dupieux (même si l’élasticité de la chose a souvent trouvé ses limites voire débouché sur des trous ‘blancs’). Hunt for Wilderpeople ne veut pas se contenter de gaudrioles et souhaite également être touchant. Il se place donc à équidistance entre le cartoon et le sentimental. Il préférera toujours flancher vers le second, sans prendre d’engagements ; l’autre bord est trop menaçant, les excès de gravité et de zèle de Paula (Rachel House) font le job suffisant. Un gentil fêlé ‘paranoïaque’ ajoute une touche d’excentricité franche, en restant dans la superficialité cotonneuse : Sam le survivaliste, un genre de plouc venu des États-Unis. Le réalisateur néo-zélandais Taika David Waititi, qui a travaillé pour la série britannique The Inbetweeners et tourné What We Do In Shadows, enchaînera avec la supervision du blockbuster Thor Ragnarok, troisième opus de cette saga Marvel.

Note globale 41

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… La Cérémonie

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (2), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (2), Ambition (3), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

Voir l’index cinéma de Zogarok

Publicités

POSSESSION ****

7 Mar

l

5sur5  Fruit d’un divorce pénible, à l’instar de Chromosome 3 de Cronenberg auquel il est souvent comparé, Possession précipite, sans attendre, dans l’intimité d’un couple volant en éclats et dans leur déchirement impossible. Extrêmement déroutante, l’œuvre peut être perçue de plusieurs façons : d’abord, prosaïquement, il s’agit d’une allégorie des effets d’une séparation familiale sur les enfants (et le final, avec le suicide et le père monstrueux en est la parfaite expression). On peut aussi juger que le film évoque la peur de la liberté et de l’impératif d’affronter son propre accomplissement, mais aussi l’impossible individualisme (se déchirer rend vagabond, se conformer rend inerte). Autour de ce constat étourdissant, précipitant ses personnages dans l’auto-destruction faute de victoire identitaire, Andrzej Zulawski fabrique un univers traitant, par les cris et un chaos rigide, de la dépersonnalisation et de l’aliénation, opérée aussi bien par un système (empirique ou social) ou par les autres (ou leurs croyances, leurs modes de vies).

*

C’est par sa forme extrêmement intuitive, mais découlant manifestement d’un système complexe et étudié (à l’image du contexte politique suggéré – totalitarisme froid, rationnel, libertaire néanmoins), que Possession exerce d’abord son emprise. Alors qu’un défi notoire des personnages semble de se montrer capable de répondre à une image, jusqu’à accoucher ou céder la place à un double idéal de soi, la réalité est soumise à cette déstructuration baroque. L’étrangeté du film vient aussi de l’absence ou de la platitude agressive du monde extérieur ; celui-ci semble évaporé, inerte, les rues sont presque vides, les hommes absents, tout se prête et se plie à leur crise de couple puis les pérégrinations avoisinantes. L’extérieur est lointain, terne et inhumain ; les espaces gigantesques, les personnages sont des poupées égarées dans une ville et des appartements démesurés, gris et vierges, ballottés dans un quotidien dépressif, obsédé par le contrôle au point où les plus fragiles abandonnent.

*

Possession affiche un monde à la fois dématérialisé et ultra-sensoriel, un monde de l’après où les ruines sont gonflées et la vie, comme déjà achevée, semble indésirable, en décalage, donc forcément violente, à la fois exaltée et immature. Sam Neill et Adjani, ainsi que leurs adjuvants et acolytes, y débordent en cherchant à éclore, ou à exploiter, mais ils ne sont que des fragments rebelles dans un décors indifférent.

*

*

Alambiqué et torturé, Possession s’embarque dans des conversations et des séquences des plus opaques. Il y a une emphase verbeuse, liée notamment à la présence d’un histrion aventurier et adepte de New Age ; mais Possession est surtout un film physique et mystique. D’ailleurs ces élans de masturbation intellectuelle sont exhibés comme un cache-misère, une intoxication délibérée et un acte de déni ; le personnage qui les entretient est le plus excentrique dans son apparence, mais son originalité s’inscrit dans les normes socio-culturelles (aristocrate hippie) ; le bohémien flambant n’est qu’un simple junkie, c’est pour la médiocrité de sa posture qu’il a ici sa place et lorsqu’il sera confronté à l’étrange ou à la vérité, il sera le plus fermé et ignare. Ainsi, Zulawski étend son scepticisme à la contre-culture, dissocie les recherches égotistes et individualistes, raille la bourgeoisie et ses facéties : si le communisme a influencé l’environnement du film, ce mépris des cartes postales pseudo-progressistes et des pionniers labellisés est digne d’une pensée révolutionnaire et cynique.

*

Cette dimension sociale, politique mêlée à une plongée dans les abîmes de la volonté, des intentions et des besoins humains concoure à cette sensation de complétude interne, de film définitif. Pour autant, Possession malmène le spectateur, jamais délibérément mais plutôt par souci d’intégrité, d’authenticité parfaite dans la restitution de son sujet. Parfois désagréable tant il flirte avec l’incohérence et ne fait preuve d’aucune retenue dans sa décomposition active du psychisme des personnages, Possession happe pour les mêmes raisons. On ne se sent pas à l’aise dans le film ni dans cet univers, mais on l’aime néanmoins, car il offre un confort, met en scène la réconciliation de paradoxes comme la régression et la croissance. L’impératif de réalité disparaît, en même temps le Monde devient plus concret ; les personnages perdent pied, en même temps leur vie prend du relief grâce à des expériences ne laissant plus de place au doute ; les masques tombent, les rôles sociaux ou inter-personnels perdent leur validité, c’est douloureux, mais c’est pour Adjani une délivrance, pour Neill un retour à la vie, pour l’amant new age une remise à place.

Possession est transparent (dans sa façon de se délivrer) mais complexe (la quête de sens est trop saillante, elle aveugle), difficile à cerner même dans son sujet de fond et sa trame générale, mais néanmoins limpide dans ses discours (et les laïus des personnages), humainement évident. Il faut assembler les morceaux du puzzle, se concentrer mais pas complètement, pour comprendre la volonté et les démonstrations du film. Possession fait partie de ces rares œuvres qu’il vaut mieux voir deux fois pour espérer, une fois la découverte assumée, remettre les éléments à l’endroit, tenter de donner un ordre et lisser l’ensemble, ce qui n’est pas si difficile, mais n’est pas concevable spontanément. C’est une prise de contact avec un autre inconscient laissé libre, mais il faut être patient et préparé pour intégrer combien il est nu, pourquoi il est généreux. Pour autant, l’oeuvre conservera toujours une large part d’opacité et de froideur, éreintant peut-être son auditoire, mais pas pour (au contraire de Stalker par exemple) le laisser exsangue et ennuyé.

*

C’est un film sans équivalent, totalement fantasmagorique, à l’ancrage douteux dans le réel : il se déploie exactement comme un cauchemar, entre prise de contact extrême avec le réel et surréalisme sous contrôle.

Note globale 92

*

Ennéagramme-MBTI : Adjani, INF (P ou J – Fi ou Ni-Fe?) et type 4 (sans ailes apparentes, plutôt 4w5 par défaut) en crise. Le premier amant d’Adjani est un INFP gargarisé de lui-même, un Fi exacerbé et tout-puissant, persuadé de son importance, de sa conscience pleine et de mériter un meilleur sort que le reste de l’Humanité.

*

Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC

*

Voir l’index cinéma de Zogarok

*

CALME BLANC ***

3 Fév

calme blanc

4sur5  Philipp Noyce est le réalisateur de nombreux thrillers et films d’action : il a connu son heure de gloire dans les années 1990 avec Sliver ou encore en mettant en scène Harrison Ford dans Patriot Games et Danger immédiat. Sa carrière décolle avec l’australien Dead Calm en 1989, où il dirige un trio magnétique dans un huis-clos en haute mer : Sam Neill, Nicole Kidman (l’autre révélation au rendez-vous) et Billy Zane. Les premiers forment un couple dont le tort est d’accueillir sur son voilier le seul rescapé d’un naufrage, alors qu’ils sont loin sur l’océan. Cette première démonstration se situe à la croisée entre Hitcher et Plein soleil.

Dead Calm bénéficie d’une gestion brillante, où tout est au service du suspense. Le spectateur ressent l’urgence et la curiosité, sans aucune latence pénible : pas de scènes bouches-trous ou de miroirs aux alouettes. Le spectacle est épuré, lumineux (à tous degrés), d’une grande finesse, l’écriture est précise, la mise en scène est viscérale tout en jouant sur la suggestion et quelques métaphores légères. Les portraits sont assez passionnants : nous avons à faire à deux parents orphelins, stoiques et à un être malveillant ; une tornade avide mais sans gouvernail, face à des morts-vivants amoureux et détachés (Neill en McGyver de la Marine -en restant crédible-, Kidman solide mais déchirée).

Lui (Billy Zane, le prédateur allumé) vient seulement de mourir en somme ; c’était un jeune aventurier, vraisemblablement fier et motivé, puis il a profondément été abîmé. La démolition de son ego le pousse à la désinhibition et lui offre une capacité de nuisance (et de jouissance) remarquables ; il en devient séduisant, il a l’illusion de la puissance et la répand. Il n’a pas les ressources ni les appuis pour s’en sortir autrement que par la fuite en avant, mais il est trop immature pour maîtriser les éléments : il a un pouvoir de mort primaire pour combattre un tandem de dissociés en voie d’acceptation. Ses masques se défont, sa vacuité sincère et implacable se révèle. Il y a toujours un doute entre la victime réchappée ou le psychopathe : il tient des deux.

Le film joue sur les tensions entre personnages, flirte avec l’érotisme, entretient le mystère tout le long sans le moindre recours gratuit. Son amalgame de concision et d’intensité, en tout, en fait un thriller remarquable, presque un modèle d’intelligence en la matière. Sans doute pourrait-il se trouver, quelquefois, plus de contenus à-cotés ; s’engager sur la pente des révélations massues. C’est ce qui lui vaut probablement sa réputation si mitigée (mais nettement supérieure à celle de crus comme Sliver ou Le Saint). Au lieu d’évoluer vers les rebondissements fracassants, Dead Calm se contente de l’excellence dans son domaine, délivrant explicitement la marchandise, avec goût et énergie. Seule la sortie, soignée en elle-même, se montre superflue.

Note globale 76

Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Abyss + Le talentueux Mr Ripley + Breakdown/Mostow + L’Aventure du Poséidon + World War Z + Violence et Passion + Possession/Zulawski + Twin Peaks le film + Jurassic Park + Basic Instinct + Les Dents de la Mer + Misery + A la poursuite du diamant vert + Copycat + Le Fugitif + Moulin Rouge + Titanic + Eyes Wide Shut  

Scénario & Ecriture (4), Casting/Personnages (5), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (3), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

Voir l’index cinéma de Zogarok

.

LES AVENTURES D’UN HOMME INVISIBLE **

27 Nov

2sur5 Soyons fixés dès le départ : c’est l’un des moins bons de tous les Carpenter et contrairement à un projet modeste et grand-guignol comme Ghosts of Mars, celui-là est plutôt déceptif ; autrement dit, légèrement raté et violemment à l’écart du niveau qui devrait manifestement être le sien. Pour enfoncer le clou, c’est même tout simplement le seul Carpenter qui ne ressemble presque pas à un Carpenter ; même Christine est plus représentative.

Le chercheur Griffin du roman d’Herbert George Wells a déjà inspiré James Whale dans les 30s et L’Homme Invisible était devenu une franchise dans la veine de Frankenstein (du même auteur et également prolongé par Universal Pictures). Dans les 90s, deux cinéastes de valeur reprennent le mythe : la version de Verhoeven, le licencieux et agressif Hollow Man, est très diversement appréciée ; celle de Carpenter, Memoirs of an Invisible Man, est ouvertement un film de commande, supervisé avec soin mais sans le talent du prestataire et tout juste quelques marques de fabriques.

Il démarre en comédie, mais avec un voile sinistre ; et ce personnage ingrat, ce Nick Halloway égoïste, un brin vaniteux et profondément désagréable. L’atmosphère est amusante avec une pointe d’angoisse et de tension, toutefois on se voit mal passer le métrage en une telle compagnie. L’entrée en scène de David Jenkins, décidé à poursuivre l’homme rendu invisible par un accident nucléaire afin d’améliorer sa carrière, réconforte ; il faut dire que la présence de Sam Neill, acteur récurrent chez Carpenter (héros du fabuleux L’Antre de la Folie), fait toujours des merveilles (Possession, Dead End). Toutefois, son magnétisme étrange ne suffira pas.

Le niveau est léger ; cherchant le grand-public optimal, le film tend à réduire ses ambitions en tous points. Or il n’y a pas plus criminel, sinon improductif, au cinéma que contraindre un génie du cinéma de genre intransigeant à rentrer dans le giron mainstream, même s’il s’agit de donner un supplément d’âme à un projet au goût quelconque. Par conséquent, le propos de fond est limité et proche de la niaiserie (sommet atteint avec le recours impatient à un nanardesque point Godwin), les personnages abusent dans l’explication de texte et les exemples miteux ; ainsi le film conserve des façons de série B sans en avoir ni le charme ni la témérité, malgré un certain culot dans la farce. La visibilité de l’objet du flux moléculaire (mais de façon normale, sans prendre la peine de donner une forme spécifique à l’homme invisible ou de changer l’habillage général) dans plusieurs scènes illustre ouvertement cette volonté de mâcher le travail au spectateur à défaut de s’engager à le dérouter.

Effet heureux, il a la flexibilité d’un comics, cependant il s’interdit les excentricités marquées et la profondeur. Malgré tout, Carpenter profite des opportunités ludiques et peut dispenser quelques scènes hautes-en-couleur (castagne et tricheries d’un homme invisible) et aligner une poignée d’anomalies folkloriques (l’homme invisible tirant un ivrogne endormi, comme une marionnette, pour louer un taxi). La romance est sympathique elle aussi mais elle consacre l’absence de but spécifique de l’ensemble et se montre digne de Ghost par sa candeur et sa vacuité. Les Aventures d’un Homme Invisible se regarde avec plaisir ; mais dans l’album de famille des rejetons de John Carpenter, c’est celui qui jette un froid.

Note globale 52

Page Allocine

Aspects favorables

Aspects défavorables

* bon usage des opportunités du statut

* humour saillant

* manque de consistance

* incohérences (et artifices grossiers) dans le principe et l’esthétique

 Voir l’index cinéma de Zogarok

L’ANTRE DE LA FOLIE *****

12 Avr

l'antre de la folie

5sur5  C‘est le meilleur film de John Carpenter, le plus génial à l’égal d’Halloween, peut-être plus jouissif et admirable encore, même si lui n’a pas marqué l’Histoire du cinéma. Refermant la Trilogie de l’Apocalypse (après The Thing et Prince des Ténèbres), In the Mouth of Madness réussit l’impossible adaptation : comment représenter « l’indicible » que l’auteur lui-même décrivait de façon détournée ? Carpenter y parvient et réalise le meilleur hommage alors recensé à Lovecraft, l’auteur de romans fantastiques américain le plus fameux avec Edgar Allan Poe.

John Trent, assureur indépendant connaissant le succès, est chargé par la maison d’édition de Sutter Kane de le retrouver. L’auteur prodige n’a jamais été vu et son agent aurait disparu. Ses derniers travaux sont plus déroutants, car il croirait à la réalité de ce qu’il écrit, toutes ces histoires de monstres faisant irruption dans la réalité. Trent doit éclaircir la situation, afin de presser la présentation du nouveau bouquin ou d’agir en conséquence si l’auteur est mort. Il s’élance avec Linda Styles (Julie Carmen), cadre dans cette maison d’édition (et seule personne avec l’agent à avoir lu le dernier livre de Kane), vers la ville d’Hobbs End dans le New Hampshire, où est censé vivre Kane.

Il est difficile de faire le compte-rendu de L’Antre de la Folie tant le film regorge d’idées, parfois autonomes et toujours géantes, nourrissant sa réflexion sur la fiction et l’imagination. L’hégémonie de celles-ci sur la réalité amène une redéfinition de cette dernière, des normes et de la folie. John Trent évolue dans des mondes auxquels il ne croit pas, pourtant ceux-ci sont sa nouvelle réalité : de cette manière Carpenter met en scène l’impact d’univers fantastiques comme ceux de Lovecraft sur ceux qui y ont jeté leur regard et leur âme. Ils en sortent affectés de manière irréversible et leur prise de conscience est une folie : l’ignorance est une folie dans le sens où notre compréhension est défaillante.

Avancer vers la connaissance des univers larvés dans notre réalité superficielle, découvrir leurs mécanismes profonds, c’est entrer dans une matrice où la folie règne, mais d’une toute autre manière. À mesure que nos perceptions gagnent du terrain, nous nous installons dans la folie, car la véritable nature de l’Univers se dévoile dans son infinie complexité, mais d’une manière limpide que notre esprit ne saurait dominer. La folie n’est pas de s’adapter ou de le refuser, c’est d’être, dans un espace où nous sommes un pion totalement dépassé, écrasé par le vertige, privé de nos certitudes pour être confrontés au règne implacable d’éléments omnipotents.

Nous savons déjà que ce vertige va gagner : mais est-ce vrai, à quel degré et surtout, comment arrive-t-il. Les germes de son triomphe sont déjà partout, la folie collective se prépare, avec l’hégémonie de cet au-delà dont Kane est le porte-parole. Avec lui le film illustre la nature épidémique de la fiction et des croyances, capables de faire bousculer la vision de la réalité chez les lecteurs ; au point de modifier celle-ci, croit-on d’abord, ou d’amener une perception plus conforme à ses caractéristiques, ce qui est terrifiant et plonge dans la nuit l’individu incrédule comme celui illuminé. Sans basculer encore, Carpenter arrive à figurer l’indicible, avec une certaine profusion. Cela donne une tonalité furieuse à l’attente de l’inéluctable, caractéristique de son cinéma et de son rythme.

L’atmosphère est hybride, l’effroi et le grand-guignol, l’humour et le désespoir s’associent avec bonheur en laissant à chacun son intégrité. La réalité du spectacle est mouvante, baroque, la séance est fascinante, extraordinairement intense tout en inspirant une certaine décontraction. Aller vers le monde de Sutter Kane est angoissant, mais délectable, comme se plonger dans une perception parfaite de l’état des choses, entrer dans un système explicatif sans failles, se perdre dans un dédale infini et grandiose. Que de promesses menaçantes mais exaltantes, où les illusions et les repères cotonneux vont voler en éclat pour céder la place à une force véritable.

Tout en frappant par son unité, L’Antre de la Folie semble inépuisable. La quantité d’intuitions que Carpenter fait passer en 1h30 et avec une telle fluidité est affolante. Halloween était un aperçu quasi parfait de l’horreur finale, L’Antre de la Folie l’est pour le fantastique. Il associe un concept ambitieux à une vivacité de chaque instant, pour une stimulation optimale sur toute la durée : c’est un sommet d’intelligence et un divertissement à tous les degrés, un film nous détournant de la réalité telle que nous la conçevons ou l’expérimentons, pour nous ouvrir à un univers d’une épaisseur et d’une cohérence parfaites. Il aura un épilogue monumental avec La fin absolue du monde, épisode de Carpenter pour les Masters of Horror, écrasant l’ensemble de ce que cette collection a fournie.

Note globale 98

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… L’armée des 12 singes

 Voir l’index cinéma de Zogarok

.