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SÉANCES EXPRESS n°2

1 Mai

Trois films très différents pour ce second « Séances Express » : une enquête de Pierre Carles dont un extrait, celui impliquant Méluche et déjà diffusé sur ce blog, a fait le bonheur des médias (pourtant ciblés dans le même document) ; un hybride de docu-fiction mal assumé et de thérapie assez limpide ; enfin un bon vieux nanar transalpin du début des 80s, mi-giallo mi-slaher et totalement grotesque et racoleur comme les plus avisés l’auront deviné.

Fin de concession*** (68)

Lignes de front** (57)

Le sadique à la tronçonneuse** (49)

FIN DE CONCESSION ***

3sur5  Au milieu des 90s, PPDA s’approprie les questions d’une journaliste argentine lors d’une conférence de presse de Fidel Castro (ou il est présent mais ne parvient pas à se faire entendre) pour fabriquer une interview absolument factice, qu’il présentera pourtant dans le Journal de 20 heures de TF1. Pierre Carles repère et démontre la supercherie dans un sujet destiné à une émission de Ardisson, mais l’enquête est censurée par Antenne2. Sauf que le document fait parler de lui, au point qu’éclate un petit scandale et que le reportage est finalement diffusé. Carles acquiert alors une certaine crédibilité en tant qu’exécutant bourdieusien ; mais le prix à payer, c’est la marginalisation et le boycott des médias après Pas vu pas pris. Ses films, essentiellement financés par les entrées en salles, sont, comme lui, absents de toutes les chaînes de télévision, ni diffusés ni évoqués.
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Fin de Concession revient sur la privatisation de TF1 et son rachat par Bouygues en 1987. Ou plutôt, il y vient ; en effet, jusqu’ici, aucune enquête sérieuse ou d’envergure n’a été menée sur ce thème et le renouvellement automatique de la concession juridique en faveur de Bouygues depuis plus de vingt ans n’est contestée ou interrogée par personne. Pierre Cartes apporte un témoignage louable et salutaire ; voici une enquête réelle, c’est-à-dire incompatible avec le cahier des charges et les programmes de la TV hertzienne. C’est un travail fourni, solide et argumenté qui bientôt se mue en réquisitoire contre l’oligarchie médiatique concrète ; pas celle des théories vaseuses, celle des tyrans de velours dont chacun connaît les visages. Mais que traite Pierre Carles finalement ? Il reproche aux dirigeants de TF1 et aux acteurs de sa privatisation de ne pas avoir tenu leurs engagements et de vivre d’un empire sur lequel ils ont un monopole qui pourtant ne leur revient pas de droit. Pour étayer son propos, le documenteur avance des preuves décisives… mais aucune révélation.
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Et c’est bien ça le plus terrible et le plus alarmant : Pierre Carles est le dernier à relever des éléments relativement accessibles et à monter au créneau alors que des chansonniers institutionnels (type Guillon) se voient décerner les lauriers de la subversion. Elise Lucet par exemple balaie toute idée d’étude sur le leitmotiv de Carles en affirmant que ses équipes n’y ont jamais porté aucun intérêt, bien qu’elle pourrait s’engouffrer facilement dans cette voie. Fin de Concession, film à charges sans fioritures, est presque galvanisant par sa dénonciation car c’est aussi l’ébauche d’une autopsie concrète d’une certaine vision du monde, celle d’une haute bourgeoisie financière. Le bloc d’informations cruciales vaut moins que la prise en flagrant délit d’escrocs s’assumant pleinement ; Bernard Tapie est certes le plus talentueux dans ce domaine, mais il a de la concurrence et de jeunes novices et arrivistes serviles font le boulot avec mille fois plus de zèle. Fin de concession devient alors un défilé de menteurs, d’opportunistes, de veules au grand jour et aux yeux de qui le voudra – car il y a une certaine transparence dans cet univers-là. Voici un film qui atteste, comme peu d’autres, de cet espèce de totalitarisme conformiste qu’un cynisme devenu réflexe permet d’entretenir dans la plus grande des sérénités.
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Donc il ne fait aucun doute que Pierre Carles est un investigateur libre, un dissident dont la voie est condamnée, sinon à être étouffée, à être disqualifiée, réprimée. Carles lui-même, à son niveau, cherche la transparence et se veut honnête sur son propre compte ; lorsqu’il se laisse aller à la facilité, se laisse berner (ici par le brio de Cavada) ou se montre abusif ou incomplet, il l’admet et même l’exhibe. Mais c’est la grande limite et même la faille de son action, en plus d’être un profond motif d’agacement. Ainsi tout le troisième quart du film est ahurissant par l’accumulation de lâchetés et de ratés (Elise Lucet, Michèle Cotta) et cette manie de l’assumer vire, non seulement à l’auto-indulgence, mais aussi à la complaisance avec ceux qu’ils accuse. Face à cela, il est facile de croire que Carles envie et adore plusieurs d’entre eux, en même temps qu’ils les hait pour ce qu’ils sont, ce qu’ils font et aussi pour la carrière audiovisuelle dont ils l’ont privé il y a 20 ans. Tout cela bascule alors vers l’auto-analyse ou Carles réunit tous les bons ingrédients sans avoir les conditions favorables pour mettre en oeuvre une riposte à ce qui le submerge, le dépasse et le bouffe « éthiquement » et intimement.
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Finalement, cette impuissance terrible se solde dans la farce. Carles se trouve un allié et égal en la personne de Mélenchon. Le bon Jean-Luc est un des seuls personnages politiques et publics à s’en prendre à l’oligarchie médiatique et financière. Mais Méluche propose des alternatives de clowns dignes des antifas de Besancenot. Ses postures tranchées sont un cache-misère et parce qu’il est incapable de faire autre chose que froncer les sourcils et pointer un gros doigt punitif en braillant ou vociférant des principes de la révolution de 1789, Mélenchon est dévoilé dans toute son imposture, en tout cas dans toute sa (fausse ? volontaire, semi-consciente ?) naiveté. Celui qui se présente en grand rebelle, en ogre près à dévorer tout l’univers des néo-libéraux no limit, ignore l’existence du Siècle, organe majeur de la diffusion du modèle unique qui gangrène l’ensemble de nos sociétés.

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Ne soyons pas cyniques nous-mêmes pour autant, car on aurait tort de prétendre que Fin de concession est un coup pour rien. Au contraire, il montre bien cette contamination de la pensée normative aristocratique ; la reprise d’extraits de ce reportage diffusé sur Arte ou huit journalistes expliquait que leur profession est en crise est édifiante, car la vision de certains de ces journalistes est, en quelque sorte, assez téméraire. Ainsi nous pouvons y voir Pujadas raconter qu’une ‘bien-penseance » (c’est son terme) freine le progrès alors qu’il prône dans le même temps une privation des libertés, du droit à la contestation et à la reprise et l’analyse de l’information. Pour parfaire la démonstration, Carles aurait pu montrer les interventions de Chabot dans cette émission. Et là encore, Carles s’arrête en chemin, car il pourrait faire le lien avec cette pensée élitiste morbide qui veut que les peuples n’ont que ce qu’ils méritent et qui se lit dans chaque laius proféré par plusieurs des intervenants indirects de Fin de concession et notamment les deux journalistes de France2 évoqués ici. Mais est-ce que ces manières de faire de sale gosse ne masquent pas un doute, peut-être même une résignation partielle ou inavouée ? En dépit de ces remarques, il faut bien reconnaître que le « libérez Arlette » (assez largement relayé sur le Net) devant une Chabot tout à fait consentante lorsqu’elle rejoint la réunion du Siècle est un symbole fort, d’un grotesque ultime en même temps qu’il fait froid dans le dos. Il faut espérer que ce genre d’essais incitera les citoyens à la vigilance. Il faut espérer surtout qu’un jour, les citoyens auront un peu plus que de l’espoir, mais des moyens de réaffirmer les vertus de la démocratie, avant que celle-ci ne les emporte, eux et la ténacité de ce don Quichotte lucide et pas encore tout à fait désabusé qu’est Pierre Carles.

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Note globale 68
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LIGNES DE FRONT **

3sur5  Pour l’anecdote, mais elle est décisive, Lignes de Front est une thérapie. Son auteur a vu, en 1994, le génocide du Rwanda, sans savoir comment utiliser l’outil médiatique à sa disposition. Son reportage a été diffusé à de multiples reprises sur une grande chaîne publique, mais il ne servait qu’à rapporter des faits et permettre aux spectateurs de poser des images sur une réalité qu’ils n’avaient pas pour autant l’occasion réelle de maîtriser. Et encore moins de modifier. Sorti en 2010, soit quelques années après son documentaireKigali, des images contre un massacre, pour lequel Jean-Christophe Klotz est retourné au Rwanda, ce film interroge le rôle du journalisme pour aboutir à un constat d’impuissance.
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Klotz charge Antoine Rives, personnage interprété par Jalil Lespert, d’endosser son expérience d’alors et les blessures qu’elle a impliquée. Au début du film, Antoine part donc avec ses illusions de jeune journaliste naïf, prêt à saisir les opportunités, à dévorer le monde et à restaurer la vérité et la justice ici-bas. Il a convaincu un étudiant rwandais rencontré à Paris de se joindre à lui ; ce dernier tentera de retrouver sa fiancée pendant qu’Antoine le suivra pour confectionner son reportage tout en s’appuyant sur le point de vue de son acolyte. Leur périple inclut donc balade entre les ruines et les cadavres, conversations existentielles, débats éthiques et prise de conscience globale. Le noeud gordien de l’affaire se situe sur le terrain des aspects éthiques ; que faut-il filmer d’abord, puis est-ce que c’est juste ? est-ce que c’est utile, bénéfique ? Est-ce que cette dénonciation sera valable et aura des conséquences, ou s’agira-t-il juste de participer à une entreprise voyeuriste ?
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Bientôt, Antoine réalise que derrière les déploiements militaires de l’ONU, les renforts extérieurs sont cantonnés à une passivité devant le sordide égale à toute forme de complaisance. En effet, l’engagement des autorités françaises au Rwanda en 1994 était factice ; pas même des infirmières, elles étaient juste des observatrices au milieu du chaos, des spectatrices protégées et imperméables. Antoine doit admettre que sa mission est futile, alors que les enjeux sont majeurs et terribles. Il se rend compte que ses référents ne comptent sur lui que pour délivrer un reportage parmi d’autres, comme si ce qu’il avait vécu et ressenti pouvait se fondre dans le flot des actualités politiciennes, du Festival de Cannes et autres frivolités ou trivialités. C’est donc l’évolution face à la cynique réalité d’un jeune idéaliste envahi par le doute ; le principe se défend quoiqu’il soit basique. Le problème est plutôt que ce qui en émerge est très pataud, mal défini.
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Les questionnements sont une chose et sont entendus ; mais tout cela manque de structure, d’unité. La réflexion, la démonstration, les symboles et la reconstitution approximative s’enlacent mais sans que l’ensemble prenne un sens, une forme. Ce côté fourre-tout accroit encore le sentiment que l’oeuvre est là pour parler du réel, mais sans savoir trop quoi en faire ni comment le résoudre. Cet aspect déceptif dans le forme reflète avec fidélité le pessimisme du propos de fond, mais on peut alors s’interroger sur l’utilité, l’intérêt et les motifs du film. Le dépit et la frustration mis en scène et peut-être cultivés participent-ils d’une invitation à la résignation, ou d’une ambition de film coup-de-poing brisée par un manque d’assurance et de certitudes ?
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Le meilleur moment du film, c’est au contraire lorsque rentré en France et félicité pour son reportage, Antoine voit comme son sujet, bien qu’admis comme excellent, n’en est qu’un parmi d’autres. Le journaliste va chercher la réalité, mais, dans le fond, il est humainement voir politiquement inutile, ne servant qu’à être le premier témoin de l’horreur, le plus conscient de la passivité de toute la Société. S’étant heurté à cette aberration, à un abyme ou tout ce qui faisait sens est devenu vain, il réalise ce que Klotz regrette de ne pas avoir fait (on peut en tout cas l’imaginer voir l’interpréter ainsi) en retournant sur le terrain. Alors l’oeuvre bascule, devenant l’illustration brutale et saisissante de cet état ou le Mal, la Guerre et la souffrance se déploient sans emphase ni effets, sans ennemi tout-puissant ni résistance organisée, mais dans la banalité, presque dans une horreur tranquille. Finalement, le conflit et les tueries de masse sont sinon un fait du quotidien, une étape inéluctable pour ceux qui y sont impliqué et c’est là que le film est le plus significatif.
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Note globale 57
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LE SADIQUE A LA TRONCONNEUSE **

2sur5  Le film a commencé depuis deux minutes et c’est déjà n’importe quoi ; il faut la voir, la penauderie de ce gamin achevant paisiblement son puzzle après avoir tué sa mère, l’hystérique qui avait trouvée la cachette de ses revues porno (on frise l’anachronie puisque nous sommes alors en 1942). Le Sadique à la Tronçonneuse est, de bout en bout, fidèle à ce qu’annonce sa genèse : c’est censé être glauque, mais ça oscille entre le burlesque involontaire et une violence excessive qui en font un spectacle souvent trivial mais tellement haut-en-couleur.
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Vendu comme un ersatz de Massacre à la tronçonneuse (certaines déclinaisons du titre et la plupart des affiches tentent un rapprochement), Mil gritos tiene la noche est une série B italienne partagée entre le giallo et le slasher. C’est en quelque sorte un Bloody Bird du pauvre, mais néanmoins extrêmement débridé. Côté slasher, l’oeuvre flirte avec le teen-movie horrifique tel que les américains le propose à l’époque (l’intrigue se déroule autour d’une université), avec nudité récurrente (et une timidité moindre à celle du modèle US) et jeunes crétins (si crétines il y a, c’est mieux) envisagés comme de la chaire molle par un tueur assez insistant. Toutefois le film est davantage giallo dans ses sales manies ; éléments fétichistes lié à un trauma balourd et mal identifié (le puzzle du départ sera une balise et un pilier pour la mythologie perso du boucher à l’oeuvre), musiques kitschs (et souvent inappropriées – ou même simplement débiles), surenchère dans l’objetisation de la femme et le gore grand-guignolesque. Et, naturellement, tueur ganté, avec le petit chapeau de cuir pour l’originalité tout en restant conservateur ! C’est le traitement de la gent féminine qui trahit les origines culturelles du film ; ici les femmes sont toutes des dindes élancées, gentilles (spontanées et innocentes), sportives (équivalents de pom-pom girls zélées) ou glamours (femmes fatales discount, comme le personnage de Linda Day George).
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La trame est désuète et on ne croit jamais aux personnages ni au scénario (du genre : on se fait rapidement une idée sur l’identité de l’assassin) dans lequel se sont infiltrées quelques incohérences mineures. Par ailleurs, Juan Piquer Simon a un étrange sens du rythme ; les péripéties sont trop ressérées au début, au point que la déferlante d’informations et d’idées-chocs tourne à vide. Mais la matière est là, criarde, brouillonne, sauf que celui qui a quelques notions dans le domaine du nanar transalpin sera gâté par tant de candeur trash. D’ailleurs, à la construction erratique, voir désagréable, du film se substitue une relative maestria lors des scènes sanguinolentes, Piquer Simon se sentant vraisemblablement plus à l’aise pour les éclats graphiques, largement plus valables que le récit qu’il doit supporter (même s’ils sont bien ancrés dans les 80s, les effets spéciaux n’ont pas volé leur couronnement au festival fantastique du Rex de Paris – 1983).
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Il y a dans Le Sadique à la Tronçonneuse un côté bourrin plein de bonne volonté mais aussi d’inspiration ; l’originalité et le décalage des crimes sont remarquables et leur contexte souvent séduisant. De l’imagination (les meurtres « aquatiques » – les plus raffinés), quelques tranches de beauferie (humour potache rare mais néanmoins déplorable et surtout abus de « vous y avez cru hein » de petite catégorie), des longueurs certaines entre les performances, c’est vrai (mais somme toute assez peu) mais aussi quelques exploits nanardesques frontaux (« Bâtard ! »), voilà ce qui fait de ce film un parfait et sincère « plaisir coupable ».
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En dépit de dernières secondes d’une absurdité gratuite mais exemplaire, le final est plutôt niais et décevant, consacrant subitement Mil gritos tiene la noche en pastiche d’un cinéma plus « grand », plus voluptueux, mais tout aussi obscène et grandiloquent (déclamé de façon expéditive mais révélateur, un petit couplet sur l’homosexualité comme névrose bourgeoise voisine de maux plus directement pathologiques – on est en pleine caricature et Juan Piquer Simon délivre un sous-Ténèbres au moment même ou Argento sort ce dernier). A ce moment plus que jamais, Le Sadique est ramené à sa nature profonde de giallo américanisé, avant de se conclure sur une bouffonnerie digne de son titre français, mais lui ôtant définitivement toute crédibilité. Un produit à consommer pour ce qu’il est donc, c’est-à-dire le support globalement stupide de scènes de meurtres spectaculaires, généreuses tant par leur récurrence que leur inventivité.
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Note globale 49
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Précédemment…

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