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L’IVRESSE DE L’ARGENT **

5 Mar

3sur5  Après The Housemaid, Im Sang-Soo poursuit dans la représentation d’une haute-bourgeoisie tyrannique. Do-nui mat, kitschissement et donc adéquatement traduit à l’étranger (The Taste of Money aka L’Ivresse de l’argent) laisse de côté toute prétention formelle au réalisme ou au moralisme – quoique son auteur estime que l’outrance « baroque » soit nécessaire pour peindre fidèlement ses sujets. Avec cet opus il frappe plus fort dans tous les sens du terme, en étant à la fois plus agressif et puéril, en voyant plus grand tout en se vautrant allègrement dans les facilités.

La famille de nantis jouit d’une position bien plus intéressante que celle de The Housemaid (à laquelle il est fait référence – après tout c’était le remake d’un film de 1960). Ses liens avec la société sont mis en valeur, les enjeux dynastiques sont complètement matériels, les préoccupations existentielles se sont tellement érodées que même la cruauté est plus douce. La confrontation à la mort devient bénigne : un accident regrettable en somme. Le lot de complications liés au pouvoir et à son exercice est tellement accablant que ses acteurs perdent de vue les côtés ludiques de la chose. Et surtout on s’entre-déchire entre riches, en famille : ça sent à peine l’apogée que le pourrissement est à l’œuvre.

En face les victimes et serviteurs ne sont pas plus valables. Les seuls membres de la plèbe parvenus ici sont attirés par le luxe et se verraient bien couvés par les grosses fortunes ou les puissants, sans plus. Dans Housemaid, les domestiques étaient là par défaut, éventuellement par candeur. Le successeur de la petite bonne un peu cruche, infantile, est un homme ambitieux et réactif, quoique manquant d’aplomb. Dès la première scène ce jeune chien niais est initié à la corruption. Il n’aura jamais d’états d’âmes ou même un début de jugement à propos de ce qui lui arrive, sinon pour réaliser qu’il est en train de se griller ou vient de se faire dominer en beauté.

Sang-Soo ne tombe pas trop dans les fantasmes triviaux sur l’élite dépravée et corrompue : il prend sa part mais a la sienne d’originalité. Néanmoins Do-nui mat reste une fantaisie un peu gratuite, ne prenant du gallon que dans la farce au fur et à mesure que les images défilent. Par conséquent le film est probablement trop long et manque de chair, de ligne de force. Il est émaillé de petites choses et d’anecdotes croustillantes, aux enchaînements cohérents dans la mesure où les urgences déviantes l’emportent sur la psychologie normale. On dirait un peu du De Palma aguicheur mais méchamment alourdi (plutôt celui de Passion ou Femme fatale).

Sang-Soo excelle dans la gaudriole sophistiquée mais tend à la répétition et souffre du manque d’ambition derrière l’artificialité de principe. Il devient prisonnier de sa foire et gavé par toutes ses ressources un peu comme ses affreux riches méchants. À défaut il dirige un super-soap scabreux, avec décors et costumes somptueux, techniques de maîtres malgré les mouvements de reculs et l’ironie, puis surtout casting en grande forme. Yoon Yeo-Jung, vieille bonne de Housemaid promue matriarche sordide et omnipotente, domine la concurrence à tous points de vue. Sauf sur le plan de l’attractivité, qu’elle n’a qu’a forcer, d’où le viol féminin, qu’il s’agit seulement pour Sang-Soo de rendre pittoresque.

Note globale 62

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… The Canyons + Stoker

Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (3), Dialogues (2), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

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THE HOUSEMAID ***

28 Fév

4sur5  Après des films politisés qui en ont fait un des principaux artisans de la ‘nouvelle vague coréenne’ (Une femme coréenne et Le vieux jardin), Im Sang-Soo s’en prend à un classique national. Comme le réalisateur l’indique, Hanyo [soit La servante – 1960] « appartient à l’histoire de chaque sud-coréen ». L’influence de son directeur, Kim Ki-young, sur les générations d’auteurs à venir, est comparable à celle de Renoir ou de Cocteau en France. La reprise d’un tel classique est donc un défi. Si le film est moins directement politisé, il fournit toujours de quoi polémiquer pour des raisons de style. Celui de Sang-Soo est partagé entre sophistication et goût de la foire.

The Housemaid balance entre plusieurs orientations, toujours présentes, plus ou moins prégnantes selon le moment. Drame à huis-clos, il lorgne constamment vers le thriller érotique, anxiogène et charmeur ; l’issue est grotesque et spectaculaire, proche du résumé sauvage. Au début, le film est surtout délassant, amusant et il le sera toujours, même dans ses moments les plus terribles. Les mésaventures d’Eun-Yi, la jeune servante fraîchement embauchée, prennent un tour sombre et poignant (la tentation de la farce n’estompe rien). L’ingénue paie les frais des caprices et des nécessités de ses maîtres : c’est une ressource humaine au sens le plus entier, une ressource dont le tort est d’avoir trop bien servi. Son lamentable parcours devient une peccadille hautement contrariante sur le noble chemin de ses employeurs – en pratique, ses propriétaires. Eux ont une histoire à flatter, des ressources à défendre et un destin à entretenir. Sang-Soo passe au-dessus de la critique sociale, installant simplement les éléments, assez costauds en eux-mêmes pour avoir besoin d’être guidés. Exposer vaut mieux que discourir, au cinéma plus encore. The Housemaid se fait donc petit illustré, attractif et outrancier, du cynisme des dynasties.

Hoon et sa famille sont très humains, mais humains comme le seraient des demi-dieux bassement attachés au sol terrestre par la libido et les instincts matérialistes – sûrement les plus grossiers, mais le niveau d’opulence où ils emmènent leurs préoccupations change en apparence la nature. En d’autres terme, la richesse anoblit et permet d’asseoir tous les vices, en même temps qu’elle pousse à quelques sacrifices (les plaisirs ou libertés des petits hommes) et à vivre dans un état de guerre perpétuel (où on dispose du meilleur jeu). La belle-mère de Hoon (jamais nommée, presque un archétype vivant, un démon gardien), incarne au maximum cette élévation sinistre. Physiquement c’est une peste trentenaire : on croirait voir le coach de sa fille. Les questions de famille et d’héritage aidant, on se demande ce que sera sa vieillesse : pourra-t-elle la tromper jusqu’au-bout, maintenir un fantasme d’éternité, ou bien Narcisse va-t-il se flétrir comme les mammifères triviaux dont elle se distingue ? Son absence de pitié (sauf en cas de nécessité) pourrait se retourner contre elle-même : tragedy must go on.

Une autre portion interpelle aussi fort : la relation entre les deux bonnes, Eun-yi étant recrutée par Byung-sik, déjà en poste depuis une décennie. Leurs rapports seront ambigus, double au minimum – sans compter les parties générées par les outrances drama de la fin. La vieille est tenaillée par de nombreux conflits, de loyauté, de devoirs, d’envies : la soumission de la jeune à ses maîtres excite sa frustration, Byung-sik elle-même se sentant humiliée par ce métier. La séquence de leur rencontre (au café) ressemble à un négatif de l’ouverture de La Cérémonie (signé Chabrol), avec Byung-sik efficace mais amère dans sa position dominante, Eun-yi absolument offerte, sans exigence. Dans son film suivant, The Taste of money (2012), Sang-Soo proposera une alternative au présent scénario, avec cette fois un jeune arriviste et des prédateurs auto-destructeurs, au lieu de la petite crétine sans ambition et de la famille de fauves glacés présents ici. Le bal des caricatures cédera la scène pour celui des bouffons de luxe.

Note globale 75

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Les Vestiges du Jour + Deux sœurs

Scénario & Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

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THE GAME ****

20 Mai

the game 2 bis

5sur5  Réalisé entre Seven et Fight Club, The Game est un peu englouti par ces deux monstres ‘culte’ et n’est pas le film le plus célébré de David Fincher. C’est pourtant l’un des meilleurs thrillers produits par le cinéma américain. Il recèle bien quelques maladresses, ou plutôt des contorsions excessives pour justifier son principe ; ce « jeu » complexe et monumental dans lequel un homme d’affaires extrêmement riche s’est enfermé. Sur les conseils de son frère, ex-camé qu’il ne voyait presque plus, Nicholas Von Orton (Michael Douglas – Wall Street, Basic Instinct) se tourne vers la CRS pour vivre une expérience intense et ludique. Sceptique mais ouvert, il répond aux questionnaires soumis par l’entreprise.

Ne s’attendant à rien, il se trouve bientôt absorbé dans « the game » qui lui a été promis, or il n’a aucune référence, aucune garantie et s’en est manifestement remis à une corporation hostile, fantôme qui plus est. Il a été dupé et le jeu envahit chaque parcelle de sa vie. Il tente de garder la tête froide et s’en remettre au choix le plus raisonnable, mais il sera toujours obligé de l’esquiver face à de nouvelles informations. Il se trompe de cibles car il est toujours en retard et ne peut plus savoir où est la supercherie. Retournements de situation en chaîne et insécurité totale caractérisent les heures sombres qu’il va vivre.

Le dénouement est un rebondissement de trop, menaçant la cohérence de tout l’édifice qui s’est construit pour nous et Von Orton. Des doutes multiples on peut alors passer à une certaine forme de déception : la perfection du système peut être interrogée, toutefois tout s’est déroulé dans le cadre circonscrit pour Von Orton, avec suffisamment de ressources, de flexibilité et de réactivité pour parer au maximum d’éventualités. Finalement, le jeu aurait pu s’arrêter très vite. Ce constat étant fait, on en revient au final, qui pousse la logique à un point de rupture et mise trop sur la conformité du sujet aux schémas dans lesquels il est censé s’inscrire : cette fois, la partition est trop précise, les risques écartés avec trop de facilité, la cohésion trop limpide.

the game 3

Pour le reste, l’envie de revoir le film avec la conscience de l’organisation à l’oeuvre sera satisfaite ; sur 90% du métrage, tout pourra sembler limite mais tout se tient. L’emballement du sujet et la coordination du piège font l’affaire. Une mise en scène en cache une autre ; tout ça, juste pour une aventure personnelle, pour tourmenter cet homme, faire monter son adrénaline et la nôtre. Cette intensité, cette narration baroque et cette réalité tronquée par des forces invisibles et hautement rationnelles font de The Game le thriller ‘maximal’ et une jouissance de spectateur. Fincher y laisse une emprunte unique où exulte son talent de créateur d’ambiance (au moins autant que dans Panic Room ou Gone Girl).

La photo est raffinée, les teintes ocres et sombres, le montage nerveux (avec énormément de jump cunt) et certains moments partent ouvertement dans l’abstraction (la partie de tennis). L’enchantement s’opère, la fable se déploie : car The Game c’est aussi l’histoire d’un puissant ensommeillé, coupé de l’Humanité comme de la sienne, revenant à la vie. La mobilisation de ses instincts, ceux dont il est précisément détaché depuis sa tour d’ivoire, en fait un homme nouveau, un homme ressuscité. Le combat pour la vie le dope, alors que sa situation initiale était elle-même inquiétante, frappée par une angoisse sourde. Là aussi, en dépit des certitudes et du contrôle, une menace se faisait sentir, que le spectateur perçoit mais pas Von Orton lui-même.

Par la suite, Fincher place le public au même niveau que le personnage concernant la compréhension des événements et la détention des informations ; le monde se dérobe pour lui comme pour nous. Il faut accepter le pacte pour que le film fonctionne pleinement, puis voir les processus nous dépasser et s’accrocher néanmoins : c’est alors qu’on profite de cette expérience formidable, accident programmé d’un homme au service d’un éventuel renouveau. Quand la menace est là, même masquée, la terreur est balancée par la réaction reptilienne ; occupé à conquérir et défendre sa place, on quitte la torpeur et fait face aux démons – avec le risque que tout s’éteigne pour de bon. Voilà pourquoi The Game est une expérience aussi passionnante. C’est l’avant-goût de Fight Club sans son ironie ni sa propension au gag mesquin ; un produit brillant perché entre le Kafka de Sorderbergh et Eyes Wide Shut pour un riche.

Note globale 86

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Body Double + Videodrome + Usual Suspects + Mystic River

Passage de 85 à 86 avec la mise à jour de 2018.

 

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David Fincher sur Zogarok >> Gone Girl (2014) + Millenium : Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes (2011) + The Social Network (2010) + L’Etrange Histoire de Benjamin Button (2009) + Zodiac (2007) + Panic Room (2002) + Fight Club (1999) + The Game (1997) + Seven (1995) + Alien 3 (1992)

Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (5), Visuel/Photo-technique (5), Originalité (4), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (4), Intensité/Implication (5), Pertinence/Cohérence (4)

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LE SOCIAL-LIBÉRALISME DU PS : RENONCEMENTS & PRÉLÈVEMENTS

6 Mar

On sait que le Parti Socialiste français n’a de socialiste que le nom. Et c’est tant mieux ; pourquoi espérer de lui une telle posture ? Celui qui attend tout d’un ordre supérieur a renoncé à lui-même ; celui-là ne mérite pas d’être secouru, il lui faut d’abord retrouver une exigence, ou quitter la scène sans prendre en otage la Société au nom de ses humeurs hagardes, de son refus d’éclore, de sa passion de régression.

Mais ce Parti Socialiste n’est pas non plus « social-démocrate », comme le claironnent tous les ahuris déculturés. Il est social-libéral, par défaut plus que par conviction, parce que s’il s’écrase devant la droite économique, celle qui dérégule et entube des foules de petits rentiers, d’indépendants et micro-entrepreneurs qui sont simplement la chaire électorale d’un corps que des harpies comme Copé autopsient en ce moment.

Il tente encore de s’en distinguer, outre par sa brigade des mœurs aux subtilités déjà largement tombées en désuétude, par quelques élans de générosités improvisés et à courte-vue ; parfois même, quelques bouffées antilibérales obnubilent cette sinistre équipe, à l’instar de ces 75% de taxation aux grosses fortunes. Naturellement, nous savons que personne ne mérite intrinsèquement la fortune d’un Johnny Halliday ; parce qu’il n’y a pas un homme qui ait tellement de valeur ou dont les contributions soient suffisamment imposantes pour mériter une telle déférence.

Mais c’est là qu’est le grand malentendu. Au lieu de fabriquer des ennemis dans la maison, nous devrions en faire des moteurs dont nous serions fiers ; peut-être que ces moteurs n’ont pas de raisons fondamentalement altruistes, mais eux détiennent un potentiel qui pourrait trahir notre neurasthénie. On dit que les États n’ont plus de pouvoirs et que c’est mieux ainsi, que la raison c’est d’admettre que l’économie a l’ascendant. Soit ; dans ce cas, où est le pragmatisme dans la taxation des super-riches, alors que dans le même temps, l’État n’engendre plus rien. Aucun substitut, aucune initiative.

Pourquoi ne pas chercher à instaurer une interdépendance, plutôt que de déclarer la guerre à ceux dont notre dynamisme dépend ? Le gouvernement social-libéral est incapable de restaurer une vitalité à la France, que ce soit par une planification économique ou par la remobilisation de ses forces ; alors par compensation, il exhibe des réflexes archaïques et délirants mais qu’il n’assume même pas, puisqu’ils s’ajoutent à une logique de soumission et de trahison.

Sur-taxer les multinationales, c’est légitime. Sur-taxer des individus aux revenus exceptionnels, c’est toxique, c’est  »antilibéral » au sens strict (originel, du libéralisme philosophique) et au sens élargi (du libéralisme de droite économique et du néolibéralisme, réactionnaire ou pas, qui en ces heures gagne la partie). Que ces entrepreneurs chanceux ou ces stars méritent ou pas leurs salaires ; ici nous entrons sur le terrain des valeurs et chacun peut arguer de sa petite conscience, ça ne compte pas pour le bien commun.

Ce qui compte, c’est de rendre la France et ses enfants qui  »réussissent » interdépendants. Ça ne tient pas en quelques réformettes onéreuses et généreuses ; c’est l’affaire de plusieurs années où la classe politique visible se consacrerait à se réapproprier une marge de manœuvre, et où la France reprendrait conscience d’elle-même. Ce n’est pas quelques entreprises qu’il faut promettre de « nationaliser » ; c’est la France qu’il faut récupérer, c’est elle le matériau.

Que tous les autres engagements soient tenus ou pas n’a aucune espèce d’importance. Ce ne sont que des diversions ; et dans notre contexte éclaté, où tout n’est que confusion, ces diversions peinent chaque jour un peu plus à faire illusion, parce qu’elles sont indissociables de la logique de compensation communautaire qui fait tenir le Parti Socialiste et lui assure une clientèle. Voilà comment notre Obama bedonnant est devenu le leader d’une « gauche américaine » de la pire nature qui soit.