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MISS SLOANE ***

18 Mar

4sur5  Ce qui s’annonce comme un complément à L’Enquête sur Clearmstream ou au Loup de Wall Street est en fait le récit d’un montage visionnaire (quoique relativement suicidaire) de l’ego. Nous savons d’entrée de jeu qu’il y aura un procès en bout de course (avec John Lightow aka Trinité de Dexter dans le rôle du juge). Le personnage campé par Jessica Chastain absorbe tout et amène l’essentiel de la valeur – autour de lui, tout est relatif, superficiel, malgré les qualités d’exécution où le film et son sujet se rejoignent (sans se confondre, il n’est pas assez intrépide pour tenir la distance, il faudrait Fincher pour donner le change ou l’illusion). Qu’elle soit réfractaire et surtout avec tant de démonstrations face à la proposition du départ est surprenant sinon aberrant ; qu’elle se détermine malgré la pression (pour mener la campagne contre le lobbye des armes) l’est moins et la clé du mystère est déjà là.

Il y a un combat à mener, qui suscitera l’admiration bien sûr pour son principe, mais plus encore pour le génie qu’elle va déployer et montrer à la face du monde – elle va chercher un titre de noblesse bien plus éblouissant que la victoire dans une bataille morale, elle va planter son nom sur la liste des plus remarquables héritiers de Machiavel, qui de plus doivent leur réussite à eux-mêmes, à leur propre énergie, le reste (alliés y compris) suivant – et se trouvant gonflé par sa propre impétuosité, donc quoiqu’il arrive tout revient à son initiative. Et comme il faut être raccord avec le monde ; à l’intérieur du film comme dans son contexte de diffusion, la croisade de Sloane participe à la rendre sympathique et lui assure de bons points théoriques du point de vue Hollywoodien. Cet étrange attachement au contrôle des armes rattache « la championne du libre-marché » à un ethos liberal/progressive dès le lancement des hostilités.

Le blanchiment d’argent étant au centre, le film peut éclairer sur la politique, le judiciaire et le fondement des réputations ; le trafic d’influence en général (surtout en France où il sort pendant la campagne de 2017 avec la démence autour de Fillon) mais à gros traits, en délaissant (on ne peut même pas parler de frilosité, car la politique concrète devient un fond, un décors). Ce onzième film de John Madden (réalisateur de Shakespeare in Love et Indian Palace) rappelle The Social Network (et bien sûr la série House of Cards, sans le goût de l’épate cynique) voire un miroir de In the Air davantage qu’un héritier des Hommes du président. C’est un thriller empathique, rapide et efficace, mais flanqué de scènes clichés résonnant comme des recours paresseux.

Il est arraché à la banalité et à l’opportunisme par la vivacité de sa protagoniste, sa volubilité impériale et pourtant familière, sa fougue transcendant le simple arrivisme, son hyper-contrôle sans aigreur, sécheresse ou inhumanité trop manifeste. Un vent populiste et démago souffle dans la dernière ligne droite, avant ce retournement imprévisible où le diable avec ses moyens et son esprit montre sa part d’ange et de martyr. L’épilogue rappelle le prix de ce genre d’exploits, où en atteignant le paroxysme de son art un caractère se trouve démuni – en cela Miss Sloane est proche du film de vengeance et en général, de toutes ces créations montrant la solitude d’une âme qui n’a plus qu’a dévaler la pente après son chef-d’œuvre, ou le coup de foudre face au plus grand de ce que sa conscience pouvait saisir et convoiter (que ce soit Dieu ou un concurrent – Amadeus prenant ce sentiment terrible par l’angle le plus humiliant).

Note globale 74

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Irréprochable/2016 + Obsession/De Palma + Blow Out  

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

Note arrondie de 73 à 74 suite à la mise à jour générale des notes.

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ENNEMI D’ÉTAT ***

10 Jan

Ennemi d'état

3sur5  Tony Scott est un artisan bourrin de premier ordre, mais il a un style, il a ‘son’ cinéma, avec les caractéristiques suivantes : sujets intéressants voir assez audacieux, approches grossières mais néanmoins pertinentes, mise en scène extrêmement dynamique (avec plus ou moins de caractère selon le cas). Enemy of the State ne dépareille pas, c’est un très bon opus dans sa carrière et un film de studios avec son gros supplément ( »d’âme », ce serait abusif) et réellement efficace. Les Mission:Impossible ne sont pas beaucoup plus palpitants, peut-être plus gracieux dans leur empressement cependant.

Sorti en 1998, ce film américain traite de la surveillance étatique et montre au quidam l’avance qu’ont sur lui les organismes de pouvoir. Le pouvoir, c’est le gouvernement mais aussi les différents organes liés à l’état américain et entrant parfois en contradiction ; ce sera d’ailleurs le cas ici pour les pourchasseurs de Will Smith, eux-mêmes aux prises avec d’autres agences au-dessus des lois et service de sa majesté les Etats-Unis. Ennemi d’état montre le véritable atout du pouvoir : l’ascendant technique. C’est par lui que les autorités peuvent vous détruire, tout connaître de vous ; puis balancer des vérités privées embarrassantes ou mieux, semer des rumeurs calomnieuses grâce à leur arsenal.

Car au-delà de la surveillance, les ressources du vrai pouvoir sont immenses. Ennemi d’état est un divertissement intégral, au-delà de l’étalage des ressources techniques, le film ne s’attarde pas sur les moyens et les effets du travestissement de la réalité par ces autorités. Mais le message est clair : l’homme ordinaire est mis face à sa vulnérabilité sociale et politique. Il y a peut-être égalité devant la mort, d’ici là il faut vivre dans le mensonge ou être un collaborateur de l’ombre ; ou courir, comme Will Smith. Les coups de théâtre seront légions et tout finira relativement bien, car ce sont les lois de l’entertainment grégaire. Il y a d’ailleurs un soupçon de comédie, des élans grivois, petites saillies HS ou running gag (le mixer), comme dans les films d’action badass et décontractés des années 1990.

Cette dimension-là occupe une place très secondaire dans le film mais raccroche clairement cet Ennemi d’état à sa vocation de spectacle tout-terrain et familial. Finalement ces touches sont bienvenues et aèrent la course, comme les aléas triviaux concernant Smith et son couple ou Smith et son partenaire de combat. Ennemi d’état fait bien quelques clins-d’œil à Conversation secrète mais il ne postule à un niveau supérieur au sien (contrairement à Spielberg par exemple, qui en oublie au passage le divertissement – Minority Report, La guerre des mondes). C’est bon et peu profond, mais pour une fois clairement pas con ; en plus, le connard de l’histoire a l’honnêteté de parler du monde réel et de n’être que le partisan zélé de l’extension d’un système déjà en place, pas un apprenti sorcier lointain. La spécialité de Tony Scott est l’hystérie, pas la fantaisie.

Note globale 68

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Snake Eyes + Une journée en enfer + Looper + After Earth  

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LES DIABLES ****

1 Nov

5sur5 Inspiré de l’affaire des possédées de Loudun de 1634, Les Diables est un grand film à scandale sorti en 1971, sinon une œuvre  »maudite », dont les décennies n’ont rien entamées de la fureur. Ken Russell, cinéaste iconoclaste s’il en est (à la limite de l’autisme impétueux – Altered States en est un magnifique exemple), s’y montre plus libre et exalté que jamais. Extraordinairement provocateur, blasphématoire dans ses démonstrations, Les Diables n’est pas un film contre la foi : au contraire, il aspire à la réparer et lui rendre hommage. L’objet de ce brûlot explicite est la religion organisée et des associations de malfaiteurs : dans Les Diables, Russell montre comme les tenants de la spiritualité officielle se reposent sur les institutions, la loi et les croyances pour s’en servir de piédestal vers le pouvoir. Ce dernier apparaît lui-même sévèrement écorné, avec le roi de France Louis XIII, souverain inconséquent et oisif, mettant en scène et prescrivant son goût de la décadence.

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Anticonformiste, virulent, Les Diables l’est, mais il arbore sa propre boussole morale : il rend un jugement sur son temps et sur la nature de la politique. En cela il n’est pas nihiliste comme on a pu le prétendre : c’est un pavé sans couleur idéologique, un cri de colère et de rage taillé pour atteindre sa cible. Le personnage de l’abbé Grandier ne se fie pas aux codes étriqués, il s’engage par l’action, son but n’est pas dans la parodie de vertu. Ce n’est pas un étudiant exemplaire et il s’assume homme, avec le grand et le petit  »h », avec aussi les faiblesses inhérentes : et pour autant, c’est le seul à la foi sincère, le seul à entreprendre des actions positives, bénéfiques et éventuellement désintéressées, là où ses homologues ne font que se servir de la parole divine comme d’une planque ou d’un piédestal. Cette disposition le met pourtant en porte-à-faux et il devient finalement l’accusé public et l’exutoire, chargé de tous les maux et vices qui tentent ou (qu’)entretiennent les autres.

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Au-delà de l’exploitation de la religion, de la subversion du rôle des institutions et des valeurs au service de comploteurs avides et mesquins, Les Diables apporte une leçon plus téméraire encore que ses démonstrations. Il nous rappelle que pour détruire un individu, une maison : on pousse ses occupants à la déraison, plus sordide encore : à l’irresponsabilité. Introduire l’inconscience et garantir la faiblesse pour détruire ce et ceux qui vous protège, voilà l’attitude des véritables prédateurs. Lorsqu’on brûle  »l’hérétique », c’est une ville en proie au délire, laissant sa laideur apparaître le temps de cette récréation sordide. Il n’y a pas de cynisme complaisant dans Les Diables : au contraire, ce film vomit les masques malsains, expose les mécanismes de l’aliénation et les véritables ressorts de la tyrannie (démagogie et spontanéisme, débauche et esprit de destruction) ; mais aussi tout ce qui se cache sous le vernis des sociétés hypocrites, des flics déguisés. Dans Les Diables, le rigorisme de façade et la sécheresse de sœur Jeanne ne servent qu’à compenser ses désirs brutaux (Vanessa Redgrave –la mère de Julia dans Nip/Tuck– nonne bossue ne jouissant que par sa maigre domination sociale et ses ébats fantasmés avec Grandier), tandis que les rôles sociaux de l’exorciste ou de Mignon ne servent que leurs desseins égoïstes.

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Un voyage en enfer, auprès des lieux et gens d’autorité ; une concertation avec les diables, des diables bien terrestres et à la cruauté hégémonique et triomphante. Les Diables est l’un des films les plus obscènes qui ait jamais été conçu : raffiné et hystérique, c’est un maelström de couleurs criardes, de formes improbables, de scènes d’orgie, générant la confusion, l’excitation et la fascination tout en entaillant profondément le spectateur. C’est une vision si féroce, brûlante et authentique d’une nature humaine dévoyée que Les Diables ne pouvait qu’être un monstre partout censuré, embarrassant ses distributeurs aujourd’hui encore. On ne peut plus oublier les décors conçus par Derek Jarkman, l’aperçu incisif des autorités (morales) dévoyées, la richesse inouïe de ces Diables réfutant toute limite, de la même manière, pour le coup, que ses personnages corrompus. Pas enfermée dans son époque comme d’autres films de Russell, cette production expérimentale et culte a probablement inspirée L’Exorciste, reste un modèle de déluge opératique sur grand écran (Russell a d’ailleurs filmé des opéras dans les 80s), une référence de la réunion de l’érotisme le plus ardent et la violence la plus pénétrante. Visionnaire, unique et sophistiqué, il n’aura jamais fini de sentir le souffre ni d’éblouir.

Note globale 94

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CALIGULA ****

21 Avr

4sur5 Un budget immense pour autre chose qu’un naufrage : pour une catharsis. Aujourd’hui encore Caligula demeure controversé, raillé, déconsidéré. Pourtant ce film est l’une des meilleures représentations de la décadence que le cinéma ait engendré. Sa genèse commence en 1976 lorsque Bob Guccione, directeur du magazine Penthouse, décide d’investir 20 millions de $ (somme, alors, astronomique) pour produire un film sur Caligula, l’empereur barbare.

 

Pornographe et avisé, Guccione confie à d’autres la conception et recrute des maestro : Gore Vidal, le scénariste de Ben Hur ; le décorateur de Fellini, Danilo Donati ; et moins reconnu, le réalisateur Tinto Brass dont le Salon Kitty était une sorte de Salo nazi, en plus guilleret. Côté casting, rien de moins que Peter O’Toole (Lawrence d’Arabie), Helen Mirren et surtout Malcolm McDowell (Alex de Orange Mécanique) pour interpréter ce jeune prince tête à claques se muant en despote fou.

 

Puis tout se concrétise en catastrophe. Le réalisateur et Bob Guccione entrent en contradiction et ce dernier va s’immiscer pour tourner de nuit des scènes autrement explicites que celles conçues par Tinto Brass. Ce dernier s’attarde sur l’étrangeté et cherche à concevoir une œuvre métaphorique, remplie d’éléments et de personnages grotesques. Guccione tire le produit vers la pornographie pure, réservant même une orgie en fin de métrage.

 

Il en résulte un des pires échecs commerciaux du cinéma italien, un produit culte que peu de cinéphiles sont prêts à louer. Caligula n’est sorti qu’en 1979, rejeté par son réalisateur et objet de nombreux procès. C’est un grand péplum et une tragédie inhabituelle, relatant l’implosion du pouvoir. Cet objet hybride nous montre des élites en proie au vice. Il nous montre comme le pouvoir meurt de ce qu’il engendre : des enfants démiurges n’aspirant qu’à tout engloutir pour mieux jouir ; laissant la réalité, le progrès et le devoir dehors, avec le peuple et toutes les contraintes.

 

Alors que César était devenu un accompagnant critique mais cynique, complaisant, Caligula arrive au sommet sans aucune structure, ambition ou morale. Sans être spécialement débauché, il est l’égal de cette déchéance romaine et va l’officialiser. Démagogue, dépensier, il purge la moindre parcelle de bon sens, de conscience et de loyauté. C’est un troll morbide au pouvoir, mettant en place un ordre basé sur la dégradation, y compris de sa propre personne (allant jusqu’à chasser et anéantir ses proches, sauf sa sœur).

 

Il fait des processus pervers de nouvelles normes établies. Il se joue de son rôle et envoie l’armée combattre des papyrus. De cette manière, il ridiculise sa propre puissance, mais en emportant dans sa démence toutes les ressources. Et surtout en souillant tout. Les non-conformistes déclarés, les ennemis invétérés de l’harmonie, les amoureux de l’illogique vont l’aimer, de même que les exploiteurs quelque soit leur niveau. Les autres vont adorer le hair, ou tout rejeter en bloc.

 

Ce n’est pas l’art aux commandes, c’est bien la désintégration, avec son cortège de baises et de vices, consommés sans plus aucune précaution. Caligula n’est pas un sur-homme, c’est un petit homme pathétique qui s’est déclaré Dieu et fait la guerre à toute sagesse. Heureusement que les bras armés du fatum sont là pour faire le ménage.

Note globale 79

 

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