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ROUBAIX UNE LUMIÈRE **

11 Sep

3sur5 Arriver devant Roubaix une lumière en connaissant son supposé sujet principal devrait être une garantie d’ennui. Avec une attente précise, la tendance du film à louvoyer apparaîtra rapidement. Dans le cas inverse, la mise en scène immersive et la vivacité des affaires courantes meublent assez l’esprit pour qu’on ait plus qu’à constater sans dommages (et sans regrets si on savait qu’on venait chez le réalisateur d’Un conte de Noël) que finalement ce film n’avait rien de costaud dans son scénario.

Pendant une heure Roubaix est un digne successeur du L.627 de Tavernier. Éclaté entre différentes sortes d’enquêtes et d’interventions, il évoque à l’occasion Melville et Simenon, avec un encart dans la gaudriole via Philippe Duquesne (mais peut-il surgir pour autre chose ?). Deux affaires mineures surnagent, puis on s’oriente discrètement vers un dossier qui occupera tout l’espace pendant une demi-heure. Comme le signale la mention initiale le film se veut respectueux des faits et nous épargnera donc au maximum les perversions de l’imagination et du suspense. Logiquement le résultat devrait chuter près de la masse des reportages vulgaires et des productions télé policières, mais une trop forte pulsion anti-naturaliste le lui interdit. On la sent au travers de nombreux mouvements de caméra ou de petites choses appuyées. Toutes pointent vers une aspiration au dépassement de cette immanence puante et lasse au bénéfice d’un point de vue cajolant, aveugle comme une morale sans jugement. La mise en scène alourdit constamment et installe une certaine urgence sentimentale, en laissant couler les enquêtes, d’où la possible impatience d’une partie même complaisante a-priori du public et l’adhésion un peu romantique de beaucoup d’autres. La bande-son est pleine d’embardées à contre-temps, par moments Hetzler semble aspirer à la résurrection d’Hitchcock, or le ‘film noir’ va accoucher d’un mélo.

Ce qui peut passer pour une faute est revendiqué par Desplechin : dans son film, comme le commissaire, on ne cherche pas le pourquoi, seulement le comment. Afin d’aider les gens à nommer les choses, en évitant de les juger et les blesser, tout en recadrant et s’acquittant de son devoir de policier. On ne veut pas s’expliquer les motivations, mais tutoyer les âmes. Notre émissaire est un curé caché sous son costume de flic taciturne et irréprochable. C’est un héros au sens fort, y compris celui d’un roman : le commissaire déclare toujours deviner la culpabilité et l’innocence ; on consent, la réalisation ne viendra que le saluer. Elle ne le conteste pas lorsqu’il se fait paternaliste gâteux avec la gamine. Une certaine proximité physique et relationnelle le légitime sur le plan matériel, les démonstrations empathiques lui donnent carte blanche. Ces élans mielleux sont autant d’accomplissements de ce film de doux. Quelque soient ses qualités il ne peut s’empêcher d’emmener tout le monde vers sa glu sereine, accorder sa compassion avec facilité et heureusement sans s’engager – comme si la lumière avait traversé les heureux témoins. Voilà un film d’assistante sociale libérée des pesanteurs du devoir et sans autres responsabilités que celles soufflées par leur brave cœur – dans ce menu-là c’est un cœur raffiné, même si lors de l’épuration du sang mauvais quelques fonctions vitales ont dû morfler.

Il faudrait donc saluer cette volonté de trouver ou diffuser de la lumière là où un esprit sensé et soucieux d’efficacité éprouverait de l’agacement, de la morgue et de la tristesse. Malheureusement l’amour est facile lorsqu’il se donne à des sujets dont on ne regarde que l’innocence brisée et face auxquels on est en position de supériorité, apte à moduler la distance ou le rapprochement comme l’envie nous le dicte. Fatalement le récit en souffre. Les marges de progression sont réduites, tout ce qu’il y a à faire est consoler ou canaliser des sujets infantiles, avec plus ou moins de tendresse au moment de les emprisonner ou de les renvoyer. Le nouvel arrivant récupère les fruits gentiment moisis de tout cet état d’esprit. Avec son timbre et ses réflexions efféminées, c’est un paroxysme de ces flics touristes qui auraient manifestement dû être psy pour élèves ou moniteur de colo (ceux de Perdrix sont de graves nihilistes répressifs à côté). Il a pourtant une fibre investigatrice et passablement voyeuse, mais cette dimension pointe sans être assumée – et le tartinage de ses bons et loyaux efforts l’envoie aux oubliettes. Il échoue à atteindre le niveau de maturité de Yacoub Daoud car il n’est pas prêt, encore trop attaché et trop exigeant envers ses cibles. Et peut-être car il est religieux même si son culte est gentil – c’est par excellence le type maintenu enfant à l’âge adulte grâce à son angélisme et ses petits rites soufflés par le catholicisme.

Le film doit l’essentiel de ses points et de sa faculté d’absorption aux ressources humaines. Les amateurs renforcent le programme grâce à leur naturel, ne se jouent pas eux-mêmes comme le font souvent des non-professionnels soudain figés par la caméra, ou bien tout patauds et hystérisés. On doit à Léa Seydoux la surprise du film. Souvent contestée, probablement à raison, surtout depuis que les auteurs s’obstinent à lui attribuer des costumes inadaptés, elle est ici parfaite en déchue menteuse et manipulatrice. On sent que son personnage n’a pas admis sa condition de rebut et lutte entre s’accrocher à son image valable de soi et s’adapter pour ne pas finir épave complète, comme celles qu’elle fréquente et probablement cherche à contrôler. Son acolyte est encore plus frappante – pauvre punaise presque émouvante car née cassée, seule à inspirer immédiatement des sentiments marqués (du dégoût jusqu’à la pitié, voire la honte qu’on peut ressentir en étant attendri mais pressé de fuir devant un cas humain si désespéré). Cette prestation de Sara Forestier semblerait extravagante sans l’ancrage terre-à-terre et les connexions attenantes. L’actrice avait fait forte impression dans Le nom des gens mais finalement c’est en jouant brillamment les crasseuses et diminuées qu’elle est devenue sérieusement intéressante.

Note globale 62

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Suggestions… Au poste ! + The Lobster120 battements par minute

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KES ****

8 Déc

4sur5  Ken Loach est identifié comme le « mr social » du cinéma britannique. L’ensemble de son œuvre s’intéresse à la classe ouvrière. Engagé à gauche (une gauche rouge), il vit parmi ceux qu’il représente. Il s’exprime régulièrement sur la vie politique étrangère et soutient des candidats de gauche radicale en France lors des élections principales (le NPA en 2007 par exemple). Loach a commencé sa carrière en 1962, fournissant à la télévision des fictions basées sur des faits réels. En 1967, il tourne son premier long-métrage, Pas de larmes pour Joy, à propos d’une jeune mère de famille égarée. Deux ans plus tard, Kes est très remarqué et nominé aux BAFTA ; plus tard, il sera intégré au Top 100 British Film Institute et à la ‘BFI list of the 50 films you should see by the age of 14’.

Kes est le nom d’un faucon crécelle (« kestrel » en anglais) découvert lors d’une virée dans les bois par un gamin solitaire. En s’appropriant l’animal, Billy Casper trouve plus qu’un ami ou un passe-temps. Pour ce garçon de douze ans c’est un moyen de sortir de son errance et de tromper l’absurdité programmée de son existence. Tout ce qu’il consacre au dressage de ce faucon est un investissement rentable, visible et gratifiant. Lorsqu’il en fait le sujet d’un exposé à l’école, il change de rôle auprès des autres. Il cesse un moment d’être le paumé lunaire de service ; ses camarades écoutent, son professeur s’intéresse à lui et l’approchera hors des heures de cours, intrigué par son engagement et ravi de le voir déployer cette énergie (même si Billy ne relève pas ou peu). Billy est encore loin de se tirer de son milieu, mais il peut déjà en faire abstraction et y vivre autrement qu’en otage quelconque.

La mise en cause de sa lubie serait plus qu’une mesquinerie ; ce serait nier le premier élan constructeur sérieux de sa vie et l’amener à réaliser la tristesse de sa condition, dont il sentait déjà le poids sans en connaître la nature. Les démonstrations ‘sociales’ de Ken Loach sont transparentes et efficaces, mais le film ne leur doit pas sa force. Kes donne à voir la vie pour un pré-ado dans un milieu étriqué, avec un entourage pas méchant, mais aliéné. Frère violent, mère aveugle bien qu’ambitieuse, proches répressifs et indifférents ; tous usés par leur ‘destin’, bornés par dépit et ignorance (ou confort, surtout pour les ‘proches’) plus que par volonté. Kes n’est pas un réquisitoire braqué sur des vices sociaux, il ne pointe pas d’ennemis ni de caractères lisses ; Loach est une espèce d’analyste froid et d’accompagnant empathique (Rossellini est proche – Allemagne année zéro, Europe 51), il met le discours éventuel loin derrière ses sujets.

C’est l’intelligence de ce cinéma, confirmée par la suite, notamment au travers de Family Life (1971), où les ‘méchants’ (ou antagonistes a-priori du héros), c’est-à-dire les parents, le sont car impuissants, chacun à leur manière. Avec Kes, Loach dit beaucoup sur la pauvreté ‘banale’, non-spectaculaire ; il montre les implications de la médiocrité économique et sociale, la profonde négativité d’un tel état, la façon dont le jugement peut s’obscurcir lorsqu’on est noyé dans des situations ingrates, des environnements où l’inertie finit d’enterrer les demi-éveillés ou demi-volontaires. Surtout il montre comment on tue les espoirs naissants d’un enfant. Si on pousse Billy à s’écraser, ce n’est pas par solidarité, c’est par réflexe ; si on tire un trait sur ce qu’il aime, par habitude de s’entretenir dans l’obscurité et d’avoir toutes les portes fermées. Si l’habitude est une ennemie, pour les nabots c’est le ciment de la damnation.

Note globale 80

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Suggestions… L’Enfance Nue + Les Quatre Cents Coups

Scénario & Ecriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (4), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

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LOUISE WIMMER **

2 Août

louise wimmer

2sur5  Louise exaspère beaucoup de monde autour d’elle. Elle est défaillante, assez parasitaire, quelquefois mal-aimable (avec ses supérieurs). C’est l’héroïne de cette fiction sociale sans relief mais tout à fait passable. Comme souvent dans le domaine, il y a ce rapport aux petits détails, aux petites sensations ordinaires ; avec parfois une façon astucieuse d’introduire (comme à son premier réveil, où on a au départ aucune raison de croire qu’elle soit dans sa voiture). Malheureusement le personnage n’a rien à raconter ; et le film sur son compte, pas grand chose non plus. 

Focus donc sur une existence piteuse et ratatinée, sans grandes joies ni dangers mortels soudains. Elle est bien vivante et poursuit son chemin, même pas dans le brouillard, plutôt sur une grande route balisée et vide. Elle va au boulot, au PMU, tire son coup bihebdomadaire à l’hôtel. Et cache à tous ses conditions de vie actuelles (une voiture pour seul abri) et son drame personnel (son mari l’a quittée et elle a perdu son logement). C’est peut-être le feu en elle, ou bien elle en aurait l’impression : à l’écran c’est juste anémique, mais gentiment, sans excès.

L’aspiration réaliste fait l’intérêt et justifie Louise Wimmer : voilà un film pour montrer ce que signifie physiquement (mais en restant pudique) que tous les jours sont les mêmes pour un individu socialement à la marge, dans une vie moche mais pas trop dégueulasse. Le film veut nous présenter ce que ça veux dire, être pauvre et se démener pour les besoins élémentaires ; comment on peut, aussi, se laissez-aller à cette précarité comme c’est le cas de Louise, dont la volonté d’émerger est contrastée. Soit, mais c’est trop facile ; jeter l’ancre sur un sujet ou même un univers ce n’est pas se l’approprier.

Ici c’est à la limite de la contemplation bovine ; un peu sanguine, donc on s’endort pas, ça reste physique. Le personnage est une espèce de bloc inerte mais quand même vivant, gueulant mais pas trop, juste à la volée. Un personnage sans tripes en fait, un robot lourdaud avec des fonctions vitales, paradoxalement à sa place dans cette misère : sans elle, Louise serait éteinte physiquement aussi, une quasi morte ; ses sentiments malheureux encore discrets auraient le loisir de se décupler. Cette apathie elle-même peut être un sujet fort et passionnant, mais le film ne restitue aucune profondeur.

Le manque de sensibilité entraîne un manque de pénétration. Ce premier film de Cyril Mennegum n’est clairement pas antipathique : mais il est sacrément insignifiant. Le personnage n’a aucune singularité, reflète mal sa situation : c’est un petit pantin de papier – d’un papier indicatif et sans âme. Naturellement Louise s’énervera un peu et se déclarera incomprise, vu que c’est au programme d’une fiction typique sur les exclus. La seconde moitié du film gagne tout de même en intensité, une légère empathie devient possible, car Louise se trouvera chahuté par la routine.

Louise n’est plus sur la lente pente vers la dégradation, mais dans la reprise de l’élan vital, habite à nouveau toutes ses fonctions régaliennes. Néanmoins même sous pression, Louise flotte et le réalisateur avec. Elle semble n’avoir aucune ressource, aucun caractère, lui ne sait pas trop voir pas du tout. Sans son actrice principale, Louise Wimmer s’effondrait, mais Corinne Masiero n’imprime pas de présence particulière. Elle donne une gueule forte au personnage et ça s’en tient là.

Note globale 46

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GUMMO ***

16 Juin

3sur5  Irritant, dégueulasse et stupide : le monde des protagonistes de Gummo est ainsi, le film l’est par ricochet. Gummo est la première réalisation de Harmony Korine, collaborateur de Larry Clarks (Bully, Ken Park) pour lequel il a écrit Kids. Comme lui, Korine s’intéresse aux jeunes, surtout ceux laissés-pour-compte : mais il va beaucoup plus loin ; beaucoup plus trash et minable, pour être précis, sans poésie foireuse pour mettre de la magie là où il n’y en a que dans l’oeil du pseudo-bohémien emphatique. Gummo suit le quotidien d’habitants d’une petite cité de l’Ohio dévastée par tornade. Elle ne s’en est pas remise et les gens vivent dans les décombres.

La mise en scène en rajoute dans l’amateurisme pour coller à la misère des situations, mais Gummo a néanmoins du style. Celui d’un uppercut underground sans intention autre que celle manifeste : poser ce monde-là, sans recul et en allant droit dans la saleté intégrale. Les habitants de Xenia sont des déchets humains et il n’y a aucune alternative pour eux. Ils ne sont pas non plus des artistes ou des experts dans leur domaine comme ceux de Pink Flamingos ; et ne s’amusent pas comme ceux de Devil’s Reject de Rob Zombie. Ils survivent dans ce monde sans avoir de conscience ni d’aspiration en-dehors de leurs besoins primaires et d’affirmation, ces derniers s’exprimant souvent par des perversions violentes (les félidés aux postes de figurants souffrent beaucoup dans ce film).

Korine offre une expérience de cinéma punk particulièrement gratinée, mais lisse à sa manière, sans revendication et ne déviant pas de son objectif de portrait. Dégoût, cynisme et compréhension se répondent à la vue de ce film. Ces humains-là vivent dans leur ghetto et ne sont pas à blâmer en l’état. Quand on est hors de tout, sans ressources, sans avenir, sans opportunités, au milieu des dégénérés et du vomi de l’Humanité : on a qu’a devenir un rebut soi aussi. Alors autant s’adapter et rentrer ouvertement dans ce jeu sans gloire, dont la récompense est plus d’expériences crades et sensorielles. Après tout il n’y a pas de juge, pas de cap, pas d’idéal. Se sentir une dette, un devoir, une exigence ? Pour qui, pour quoi faire, sur quels critères ?

Il faut juste jouir et s’installer. Au moins ne pas être des damnés de la Terre passant leur temps à se faire écraser, dominer, se rendant dépendants alors qu’ils ne sont déjà que des ombres puantes et que rien ne leur est apporté. Inutile de tenter quelque chose, inutile de s’approcher d’une normalité, d’une pureté ; de croire qu’on peut exister dans la société de croire aussi à une amélioration. Gummo, c’est la contre-Humanité, pas celle du Mal ou du transhumanisme, juste celle où on patauge dans la mélasse la plus noire. La vie n’apportera rien, ce n’est pas une raison d’y mettre un terme.

Film culte et underground, au sens le plus premier des termes (contrairement à la plupart des autres), Gummo est resté un immontrable, détesté et honni ; mais il a interpellé des cinéastes célèbres et audacieux dans le monde entier. Au fil des ans et de nouvelles réalisations (surtout des courts-métrages), Korine est devenu une référence du trash véritable, a gagné en estime et visibilité auprès des cinéphiles et curieux téméraires, jusqu’à finalement être chargé d’un Spring Breakers présumé fun et relativement grand-public.

Note globale 66

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Suggestions… Elephant 

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