Tag Archives: nazi – nazisme

HHHH **

20 Oct

3sur5 Après avoir été l’objet du spécifique Anthropoid l’an précédent, Reinhard Heydrich est à nouveau la cible d’un film sur la seconde guerre mondiale dont le casting atteste de l’ambition – sans produire non plus un événement. HHhH retrace son ascension fulgurante au sein de la hiérarchie nazie et le montre au commandement des opérations, jusqu’à l’opération Anthropoid qui se solda par sa disparition (survenue avant son affectation à Paris – la France aurait donc pu être la terre de plus gros dégâts). Ce film au nom insolite (acronyme de « Himmlers Hirn heißt Heydrich » soit ‘le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich’) est l’adaptation d’un premier roman homonyme – celui de Laurent Binet (six ans après un témoignage de son expérience de prof), au retentissement international sans avoir garanti aux opus suivants de l’auteur la même destinée.

Le mode discursif atypique de cette source déteint sur la version grand-écran. Le film ne cherche apparemment pas à interroger et encore moins à s’interroger sur lui-même et ses modes de représentations. Mais sa livraison est ambiguë au point de donner le sentiment d’assister à deux spectacles avortés collés l’un près de l’autre – non confondus en un seul. Il semble hésiter : doit-il héroiser et diaboliser ? Il s’en tire en pratiquant l’un et l’autre à un degré esthétique, dépourvu de jugements moraux et d’émotions pures. Il sublime les deux parties en gardant des distances, intègre les passages obligés servant la mémoire et la compassion ‘nécessaire’ (ou simplement inévitable pour la plupart des gens normaux, non-dominés par une ligne de conduite idéologique face aux catastrophes humaines). De même, il cumule des aspects documentaires et romantiques, ‘personnels’ et conventionnels, en laissant des zones grises assez larges pour aider la cohabitation.

À partir d’une cinquantaine de minutes, le récit tourne sa veste et se concentre sur Jan Kubis (Jack O’Connell), le résistant tchèque attentant à la vie de notre antihéros en 1942. Cette seconde moitié sans surprise (on pourra dire ‘inutile’) provoque l’affadissement d’un film souffrant déjà d’une tendance à l’éparpillement – malgré la rigueur des ‘traits’. Les thématiques et surtout personnages sont peu creusés, mais HHhH en fournit de belles illustrations, à la limite des splendeurs d’un cartoon sérieux et ténébreux. Le style est rapide, donne une impression de dynamisme et de synthèse ‘impérialiste’ sans avoir besoin d’excès ou d’hystéries – pas de quoi remplir les moments les plus nonchalants. La fusillade de la dernière période est d’un beau calibre. Lorsqu’il s’agit de descendre sur le terrain qui relie directement l’ensemble des œuvres sur la seconde guerre mondiale, HHhH se montre conformiste – en ayant l’air de refuser de demander pardon pour ses éventuelles offenses, mais sans plus de détermination. Il se ré-hausse en soulignant la force de l’engagement des résistants, avec sa part de ‘suicide en suspens’ – au lieu de simplement apporter des victimes, éventuellement d’une dignité décalée ou désespérée.

Comme le précédent film de Cédric Jimenez (La French – où les deux frenchies absorbés à ce casting anglophone étaient déjà présents), celui-ci est pénalisé par son manque de rythme – qui n’est pas le pire défaut lorsqu’on souhaite jouer sur l’intersubjectivité (le problème ici est plutôt qu’on l’annonce sans y aller). Finalement HHhH dresse des esquisses valables, voguant jamais loin de la caricature maniérée. S’il y a fureur elle n’est pas exubérante. Elle est en revanche d’une efficacité remarquable – on entrevoit une mission et une logistique (avec ses exécutions sommaires en quantité et qualité industrielles), sans beaucoup s’avancer sur les termes du discours et de la philosophie. Heydrich apparaît comme un type habité par une colère froide – probablement monstrueuse, à la personnalité réprimée et idéaliste dans une acception restrictive et peu sentimentale. Il tient du sauvage impulsif à ses heures et fondamentalement destructeur – sa destructivité aura été canalisée jusqu’à être ré-orientée par l’idéologie et la planification. « L’homme au cœur de fer » [d’après Hitler] a trouvé un support plus effrayant que nature avec le corps de Jason Clarke. Le personnage de sa femme (par Rosamund Pike – the Gone Girl) s’affirme également – en revanche les ‘gentils’ de l’histoire ne savent pas s’imposer, à tel point que les retours tendres sur leur prise de contact ne génèrent qu’une satisfaction au mieux esthétique, sinon simplement celle de contempler un travail impeccable et sans vocation particulière.

Note globale 58

Page IMDB + Zoga sur SC

Suggestions… Dunkerque   

Scénario/Écriture (5), Casting/Personnages (7), Dialogues (6), Son/Musique-BO (7), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (6), Ambition (7), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (6), Pertinence/Cohérence (6)

Note arrondie de 60 à 58 suite à l’expulsion des 10×10.

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SALON KITTY ***

24 Déc

4sur5 Tenu dans le film par une réplique de Marlene Dietrich (Ingrid Thuly) un peu trash et dotée de sa morale personnelle, le Salon Kitty était un bordel de luxe prisé par l’élite nationale et les diplomates étrangers en Allemagne pendant les 30s et le début de la seconde guerre mondiale. Il a été mis sous surveillance au cours du régime nazi par la SD, le service de renseignement des SS. Tinto Brass se base sur cette anecdote de l’Histoire pour ce film outrageux, deux ans avant son Caligula et arrivant après quelques essais oubliés ou introuvables. Sans avoir l’influence des Portiers de la Nuit, Salon Kitty fait partie des pionniers de la nazisploitation, un genre typiquement 70s composé de films bis à caractère sexuel, souvent sadomasochiste et éventuellement gore.

Salon Kitty est un sommet de provocation et de burlesque ; c’est aussi une véritable comédie spirituelle, une espèce de Salo humoristique doté d’un discours très affûté sur l’exercice et la nature du pouvoir. Une abondance d’échanges intenses et assez définitifs y relève de la confrontation de philosophies morales et de consciences politiques (le conformisme et l’arrivisme déguisé ; les masques de la tradition ou de l’idéal), enlacés dans un déferlement fantasmagorique.

En effet sur plus de deux heures, Tinto Brass développe un discours sur le pouvoir très cynique. Indifférent à toute démarche procédurière ou moraliste, il inflige au nazisme (qui n’est pourtant au final qu’un prétexte, un support – le plus corrosif qui soit), plutôt qu’une dénonciation galvaudée, une double humiliation : d’abord il exhibe la médiocrité de ses lieutenants et leur antre pathétique (se ridiculisant eux-mêmes par leurs mœurs absurdes – le french cancan) ; mais aussi, l’instrumentalisation d’une foi, pour le bénéfice, avant tout, de ses chefs et de leurs seconds couteaux. La vision est plus horrible que prévu, plus triviale de surcroît : les collaborateurs aux édifices monstrueux (ici le nazisme) sont de simples parasites ; machiavéliques certes, mais plus besogneux et corrompus que visionnaires dégénérés.

Le grotesque de l’encadrement est raillé en permanence, souvent de façon insidieuse et l’inspiration de Brass semble inépuisable pour creuser le contraste entre la solennité et la grandeur des lieux, puis l’exaltation absurde de ceux qui s’y produisent. Les légionnaires sont dépassés, les officiers névrosés, les arguments dévoyés (comme la comparaison de deux cadavres, l’un avec un africain et l’autre avec une aryenne aux organes rebelles, mais néanmoins aryenne, pour attester de la hiérarchie raciale avec label scientifique à l’appui, le tout devant un parterre mixte de vertueux petits nazillons). Avec cette symphonie grand-guignole, Brass voit plus loin que le nazisme, auquel il donne le visage de l’hypocrisie la plus achevée, dans le contexte d’un accomplissement des instincts primaires exultés sous le vernis d’un ordre moral éclatant. Pour le cartoonesque Helmut Wallenberg, le nazisme lui-même n’est que le tremplin de ses ambitions et l’outil de sa « puissance » (qu’il exprime dans un monologue d’histrion mégalo).

Dynamique, le film évolue de façon imprévisible. Tout en restant linéaire, il plonge d’un contexte à un autre, isolant une particule puis revenant à une autre ou au tourbillon général (un peu comme s’il grossissait des éléments au microscope avant de dé-zoomer puis re-zoomer autre part en raccordant les niveaux). Outre les ahurissants tests de sélection sexuelle et les concours d’excellence par la soumission et la dégradation, Salon Kitty abrite également deux romances impossibles ; un sentier vers le désenchantement pour ses deux héroïnes (l’une perd son rêve fou, l’autre son antre sacrée et son prestige) ; un aperçu de la déliquescence dans la lumière crue des arcanes d’une organisation totalitaire ; puis finalement la matière d’un comédie musicale pornographique, avec un ton unique, comme si Nietzsche assumait l’humour premier degré.

Le spectateur s’attendait légitimement à une simple mise en scène de séquences voyeuristes et se trouve face à un récit beaucoup plus vaste et profond. Salon Kitty est surtout un film intelligent et explicite, au symbolisme vigoureux et transparent, dont le thème fétiche est l’emprise de la perversion sur les hommes et leur volonté d’ériger des institutions, au mépris de tous les espoirs et toutes les nobles vocations. Ce n’est pas un programme  »contestataire » pour autant : juste le film d’un terroriste théâtral, avec une pointe de mysticisme hilare.

Note globale 73

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LE TRIOMPHE DE LA VOLONTÉ ****

8 Sep

5sur5  Spectacle ivre et harassant, Le Triomphe de la Volonté est initialement conçu comme un reportage autour du congrès du Parti National-socialiste à Nuremberg en 1934 ; il sera d’ailleurs reconnu comme « meilleur documentaire de l’année » par un prix d’honneur français. En vérité, cette transcription s’avère une mise en exergue de la cohérence mystique de l’Allemagne nazie, où Lénie Riefenstahl transcrit, avec emphase et gravité, une parade messianique dont la puissance va crescendo. Le Triomphe de la Volonté est celui d’une conquête du réel ; Hitler et ses collaborateurs surgissent en catalyseurs de cette appropriation bientôt sans limites.

Stimulant l’enthousiasme et la combativité au départ, le Führer est mêlé à ses officiers dans des moments plus légers ; l’œuvre concilie un activisme exubérant et la vision d’une société ataraxique, où la politique viendrait sceller cette joie. Le ton est toujours plus édifiant, simultanément abstrait et limpide. La manœuvre est transparente d’autant plus qu’il s’agit d’une fièvre collective coordonnée, s’acheminant finalement vers le totalitarisme ouvert, l’aliénation romantique puis la déclaration d’agressivité ultime. Si Le Triomphe de la Volonté précède l’instauration d’un racisme officiel et de l’hégémonie nazie, les intentions y sont clairement exposées. Le but était autant de fasciner, promouvoir l’idéologie et le combat nazi, fortifier les troupes au lendemain de la Nuit des Longs Couteaux, que d’impressionner les opposants et notamment les régimes voisins. Le film est pétri par une brutalité manifeste que les décors massifs et les cérémonies grandioses ne maquillent pas, mais ne font que justifier.

Riefenstahl réalise ici le film de propagande paroxystique, utilisant des contre-plongées et des gros plans pour sanctifier des personnages-clés, le contre-champ pour créer un dialogue tacite entre les parties et envenimer l’espace. Reprenant certaines pratiques des actualités ou de Eisenstein, elle applique une méthode beaucoup plus radicale, effaçant sa propre empreinte pour mieux valoriser la transcendance de son sujet. L’œuvre se déroule sans aucune narration, sans transitions marquées (les rares cartons explicatifs ne font qu’expliciter le contexte). Bien que la menace, la domination et le caractère arbitraire soient exagérés (et sublimés), il en découle un sentiment d’unité et d’univocité, confortable et excitant psychiquement.

Le fascisme prophétique

C’est tout le paradoxe et aussi toute la réussite (de la propagande et du modèle associé) : cet anti-individualisme s’avère le moyen d’extase le plus téméraire et radical de l’individu ; par-delà toutes les expérimentations menées selon son libre-arbitre, l’individu est ici convié à se concentrer sur une pente ascendante et unique. Il s’agit d’un acte de foi : Le Triomphe de la Volonté est un baptême national-socialiste. Il vous édifie en écrasant votre jugement et vos lubies personnelles, tout en dopant votre élan vital ; vous ne vous évaporez pas, mais le flot de vos pensées est suspendu et canalisé ; et pour substitut, non pas une compensation, mais la voie réelle, la seule vers l’épanouissement : l’abandon fanatique à une entité qui, parce qu’elle est inscrite en vous et vous berce au-dehors, est le moyen de votre réalisation. L’obéissance réclamée par Hitler n’est pas simplement une exigence de soumission, ni même de résignation ou de confiance aveugle à son idéal : c’est le moyen de faire triompher la fibre de l’homme intégral illuminant ces futurs hommes.

Hitler est un sorcier non simplement parce qu’il hypnotise, mais parce que son travail de contamination n’est calculé que pour s’ajuster à sa propre voie intérieure ; et car il transmet à des masses le don d’éveiller leur conscience et leur volonté, tel un pédagogue. Tout cela est guidé par une intention futuriste, le souci compulsif d’engendrer un nouveau monde, par la planification et la rationalisation des forces bien sûr, mais surtout en les invitant à suivre un chemin enfoui par les bruits du monde, que le national-socialisme restaure. C’est là toute la beauté du fascisme : il restaure la nature, réconcilie les passions réactionnaires et les projections divinatoires ; la nature est l’Oracle du passé, du présent et de l’avenir ; et cette nature exulte par le biais de ces hommes qui sont ses fils aînés (la race comme expression la plus achevée de cette nature). Cette aptitude à exulter la volonté de chaque homme par le biais du sacrifice n’est pas le propre du fascisme ni même des idéologies, mais rien d’autre qu’une propagande aussi passionnée, déchaînée, monumentale et surtout ouverte que la propagande nazie n’est aussi prompt à la consacrer.

Parfait écrin du nazisme, permettant l’accès direct à son propre regard, Le Triomphe de la Volonté montre qu’Hitler comprenait que la vie chaque vie était l’errance d’un homme au Monde. Il y répond par une forme idéaliste, saine et régénératrice en soi, puisqu’il prône une organisation de la société et des êtres. Ramifiés à un arbre gigantesque. Le Triomphe de la Volonté, comme l’ensemble des insignes du IIIe Reich, sacralise avec fureur, ivresse, adresse et clairvoyance, l’Homme libéré des entraves du quotidien, de la banalité de la vie courante et des humeurs de ses camarades grégaires ; et une telle délivrance, pour être sensée, ne peut qu’être subordonnée à l’application d’un ordre suprême qui la consacre et la valide. C’est ainsi que s’implante matériellement la conscience de soi, les paysages mentaux collectifs et personnels réunis : c’est ainsi que s’affirme le nationalisme organique le plus exclusif, raciste et circonscrit.

C’est pour ça que toutes les formes de l’esprit et toutes les tentatives de civilisation qui révulsent le plus sont aussi les plus entières : parce qu’elles engagent l’homme à réparer son rapport au monde et surmonter sa condition. Et Le Triomphe de la Volonté s’offre de la sorte. C’est la tribune d’un artiste et d’un prédicateur, pas d’un simple maître, d’un administrateur, marchand ou concessionnaire.

Un ange aux charmes grotesques et spirituels

Au milieu et sur l’estrade la plus haute est planté Hitler, tendu et comme possédé, s’imposant comme la figure mystique, solennelle même lorsqu’il est passablement détendu et dans la réception du dévouement sous ses yeux. Sorcier lui-même envoûté, dépersonnalisé, c’est un personnage transfiguré offrant et assénant le symbole, la fulgurante synthèse qu’il est par-delà son individualité abandonnée ; il se métamorphose et se déploie sous nos yeux et dans nos tympans, comme l’avatar le plus accompli de cette mythologie en marche.

Lors de ces séquences déterminantes où il s’exprime devant la jeunesse, le ton est absolument désinhibé, l’autoritarisme le plus ample s’exhibe et se réclame dans toute sa grandiloquence. Le spectateur est fasciné et déchiré : d’une part, nous voilà impliqués dans une perspective totalitaire (sans filets, sans échappatoire mais aussi sans possibilité de se voiler), mais aussi précipité face à la libération des instincts les plus primitifs et viscéraux subordonnés à une posture résolue. Mais surtout, en dépit de l’emprise ouverte s’exerçant, le discours du Führer résonne comme une promesse d’exaltation.

Un des éléments marquants du film est l’exigence perpétuelle de loyauté, sur laquelle insiste lourdement Hitler et ses sbires ; l’abus est permanent et surtout, se paye le luxe de ne pas être insidieux ; c’est sa morale qui est censée être déjà intégrée et implantée ; les commandements ne sont que la mise à jour et la formalisation d’une table des lois implicite mais que le réel orchestré présume criante.

La vision religieuse et métaphysique de Hitler imprègne et s’inspire notamment chez le personnage lui-même et Le Triomphe de la Volonté permet de remarquer son goût à l’union des contraires, l’association des antagonismes pour engendrer des images fortes ; tout en faisant l’éloge d’une société unilatérale, paradoxalement croissante et multiple par cette même unilatéralité. Cette propension était déjà manifeste dans ses écrits par le biais de son totem Mein Kampf, où sa touche s’avérait là aussi quelquefois hésitante, souvent naïve, toujours exaltée et sans ambiguïté. Il assène également des termes et notions propres, comme « la colonne de la nation unie », marquant son caractère visionnaire. Enfin son attitude physique, flirtant avec le pantin dégingandé titubant sous les assauts et les pressions de sa conscience, l’expose fidèlement, comme un ange pétri de violence, d’absolu et de revanche(s), vociférant avec foi à la gloire de son mouvement et de sa vision.

Note globale  89

Page Allocine

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Voir le film sur TagTele : Partie 1, Partie 2  ; voir le film sur YouTube (sous-titres UK)

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L’ANTISÉMITE **

18 Avr

Un contexte brouillé

3sur5 Il y a une semaine, Dieudonné était convoqué devant la Justice par la Licra pour son film présenté en avant-première le 15 janvier et accessible aux abonnés de son site depuis le 23 mars. Refoulé partout en Occident, financé en Iran, regroupant des comédiens sans espoirs carriéristes, L’Antisémite personnifie la Mort et la Shoah, met en scène le guest Faurisson dans son propre rôle et construit sa trame autour des péripéties, directes ou mises en abyme, d’un personnage alcoolique, négationniste et antisémite. Ces tares sont d’ailleurs les motifs retenus par la Licra.

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D’abord, il est certain que L’Antisémite aurait réalisé un score impressionnant au box-office et que sa condamnation, avant même que le projet ne soit concrétisé, était autant de principe que stratégique (une opération de sécurité publique et de maintien de l’ordre et du bonheur des citoyens, diront probablement les camarades de Malek Boutih ou d’Alain Jakubowicz). Un succès populaire aurait précipité la prise de conscience pour certains, la reconnaissance par d’autres, du phénomène de contestation et des frustrations que Dieudonné canalise ; sa présence contient peut-être davantage les esprits qu’elle ne les échauffe. Ainsi, certaines saillies de Dieudonné servent d’exutoire, quand son Théâtre de la main-d’or, QG officieux et temple de l’antisionisme, est devenu un espace d’expression notamment pour certains publics déshérités ou inaudibles. A coup sûr, la relative paix sociale doit plus à des chansonniers, artistes ou polémistes (ce n’est pas un fait nouveau) comme Dieudonné, qui sont parfois des portes-paroles ou des icônes malgré eux, qu’à des associations opportunistes (donc nécessairement viles si on tient compte de leurs engagements).

Le film en lui-même : une semi-déception

L’Antisémite ne cherche pas la nuance ni la réhabilitation, il s’en moque éperdument. Dans un élan à l’héroïsme bonhomme, Dieudonné balaie toutes les critiques dès l’introduction de son film (évocation de la Shoah en noir et blanc), ou il se vautre avec allégresse dans tous les écueils, cumule tous les gags les plus  »politiquement » irrecevables. Dès lors L’Antisémite peut commencer et exister pour de bon et pour lui-même ; et si Dieudonné dépasse les bornes, les aficionados seront probablement déçus de l’ensemble. Non pas que l’esprit des spectacles soit absent, mais nous sommes un ton en-dessous et la bombe subversive, si elle est offensive, a tout d’une bagatelle approximative.

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Sans surprise, Dieudonné campe le personnage-miroir entrevu dans la bande-annonce. C’est une sorte de Bernard Frédéric de Podium, en mille fois plus trash, mais avec cette même rigidité burlesque chez le héros. Sauf que le film promis par la bande-annonce se dilue dans un autre ; ainsi, L’Antisémite est une compilation d’extraits de tournage, un fake sur un fake, ou Dieudonné est une star respectée et accueillie pour concevoir un projet sur-mesure. Les Dieudonné multiples (à l’écran) partagent ainsi les mêmes traits ; hystériques, paranos, chacun voit des francs-maçons partout, amalgame tout ce qui lui passe sous le nez ou les yeux, à la façon des théoriciens du complot les plus farfelus ou incultes.

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A l’arrivée, c’est un festival de vignettes plus ou moins osées ou transgressives, mais plombées par une confiance excessive en l’inspiration et le talent, peut-être même par une forme d’empâtement. Que la dramaturgie soit méprisée n’est pas le problème ; c’est la méthode adoptée et elle atteint ses objectifs. Mais il n’y a ni envolées ni coups-d’éclats grandioses (hormis quelques symboles, assez créatifs d’ailleurs), au point que le meilleur de L’Antisémite est contenu dans ses premières minutes, avec le monumental monologue du nazillon en goguettes, c’est-à-dire lorsqu’il ressemble à un  »vrai » film (comprendre simple et structuré, de ceux qui ne confondent pas immédiatement les niveaux de réel). La seconde partie est même assez balourde, voir médiocre car redondante. Tout cela pourrait indiquer que Dieudonné, non seulement évolue en circuit fermé, mais en plus a épuisé le filon (ce serait donc un point de rupture car les dernières vidéos étaient toujours aussi brillantes et pleines de gimmicks fraîchement élaborés). Ou peut-être y a-t-il eu auto-limitation. D’ailleurs, la trivialité finit par mener au lieu d’accompagner (jusqu’au générique, drôle au début et vite limité), à la façon de ce gag du vieux beauf bloqué sur l’homosexualité qui finit par s’user.

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C’est donc une succession anarchique de saynètes potaches ; c’est artisanal, bon enfant dans la pratique et téméraire sinon scabreux dans l’intention ; une boutique ou les fans et curieux viendront piocher (et il y a de la matière). Les plus avertis apprécieront la prestation de Alain Soral en producteur juif, un peu athée et fasciste sur les bords ; un personnage borderline qui lui sied parfaitement (on relève la revanche sur le milieu du spectacle, infesté de sionistes et de folles – il le proclame au premier comme au dernier degré). L’Antisémite peut être considéré comme une sorte de bonus à une œuvre gargantuesque et jouissive… alors que ç’aurait pu en être un morceau de choix. Mais il faut dire que, idéologiquement, Dieudonné n’a peut-être plus grand chose à transgresser (au niveau des notions sérieuses ou essentielles) tant il a atteint les stratosphères de l’underground géo-politique. Après tout, Dieudonné n’avait aucune aide, aucune salle, aucun réseau pour fabriquer son film : il est donc naturel que L’Antisémite ne soit pas un film, mais une parfaite créature dégénérée.

L’iconoclaste indépendant

Ceux qui ont suivis les actualités du film par le biais des polémiques qui l’ont accompagné et ont permis aux ouvriers de la Licra de se nourrir seront heurtés (parce qu’ils se sont conditionnés dans cette intention) mais pas surpris. Les étonnés seront des menteurs et des hypocrites ; les choqués/scandalisés (sur commande ? commande de quoi?) des conformistes ou des drama-queens en mal de bien-pensance et de reconnaissance d’une quelconque conscience citoyenne ou humaniste.

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A cette heure, Dieudonné est le plus grand vendeur de tickets de spectacles, dans l’indifférence générale. C’est peu dire que le quidam qui se contente d’un monde émergé factice, soit a oublié l’existence de celui qui se qualifie de « branche humoristique d’Al-Qaida », soit l’a catalogué ex-icône perdue de vue à tout jamais. Pour autant, Dieudonné continue non seukement à subvenir à ses besoins, mais aussi à vivre, au milieu d’une Société qui l’a mis au ban et le nie ou le combat sans plus trop savoir pourquoi. Paradoxe, c’est peut-être cet homme reclus dans des tranchées qui est le plus libre de tous, en tout cas son château fort à lui est l’un des plus épanouis, éveillés et visités, alors même qu’il ne s’impose à personne, par aucune voie ni aucune stratégie de propagande d’envergure.

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Note globale 61