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ALICE ET LE MAIRE *

5 Oct

2sur5 Ça se regarde sans dommages mais à l’heure de conclure c’est doucement écœurant. Naturellement ce film se veut un diagnostic, or il est surtout symptomatique de l’état d’esprit d’une espèce de consensus français moisi, sur une ligne ‘réac de gauche’ ventre à terre dès qu’une institution est en vue, mais toujours sceptique sur l’usage qui en serait fait aujourd’hui. Cette ligne plébiscitée par les grandes gueules fort instruites et toujours rampantes et complaisantes en pratique – l’ego du chevènementisme et de toutes ces diableries de zombies prétentieux. Alice et le maire est comme ses personnages, un film planqué et de planqués. On y dénonce ce qui nous voisine, comme si on s’en distinguait ; on est seulement une version se voulant plus fine ou authentique.

L’empathie envers elle est catégorique. Elle s’avère le seul repère digne d’estime dans ce panier de crabes gris. Certains personnages secondaires respectables voire méritoires sont limités par leur statut de passants dans sa vie. On pardonne à ce vieux maire. Les autres sont des idiots ou des fausses alternatives ; il faut bien comprendre comme ces autres sont des satellites bidons autour du pouvoir, tandis que notre héroïne doit être bien au-delà de tout ça. C’est la même chose que ces petites sentences : « c’est cela mais c’est bien plus » qu’on attribue à une œuvre ou une réalisation quand on a décidé de l’honorer ; ou le « non c’est plus profond/intelligent que ce que les gens croient » quand on vous n’avez pas d’arguments mais une certitude et une petite hauteur vaguement mystique fondée sur du vent ou des besoins tyranniques.

Alice ne pond que de la parlotte et des références éculées mais dans l’optique du film c’est une lumière ultime auprès de laquelle la tiède adversité n’ose pas se mesurer ; on dirait un trip d’éternels lycéens entre individualisme égotique et servilité totale dans ‘le système’ (dont on prétend être étranger voire lésé naturellement). On lit du Rousseau et a l’impression de vivre quelque chose de grand et ‘vrai’, à quoi n’accéderont jamais les odieux hommes d’action et les communicants. Les consciencieux se heurtent aux ‘pragmatiques’ – honorable mais gâté comme le maire ou abject comme le directeur de la communication (évitons de dire ‘dircom’ et donc de tomber dans leur décadence et leur novlangue, soyons les nobles continuateurs de l’idéal républicain et les amoureux hiératiques de la distinction française). Sans surprise la crise existentielle de cette fille la conduira à l’ambassade – oh elle aurait préféré rester en France ; comme la vie peut être dure avec cette manie d’imposer un destin que certes on semblerait avoir cherché sur le papier, mais au fond non. Ou alors Alice a trouvé sa place dans un formol verni plutôt qu’un autre, en parallèle au péquenaud ou au prolétaire dont le cap est de ‘faire son trou’ et se sent satisfait quoiqu’un peu blasé une fois la chose accomplie.

Toute la distance cultivée par le film n’est qu’un cache-misère et le moyen de ses hypocrisies (destinées à se tromper soi en premier lieu). Sa prose est à l’intersection des déclamations les plus conformistes en France. Elle est bien sûr écolo mais pas trop, se veut essentiellement soucieuse d’économie et de justice sociale mais n’en donne les moyens que dans les mots, mise tout sur la force mirifique de la volonté politique et du poids des appareils. Elle adule peut-être secrètement l’inertie générée ou maintenue par ces éléments. Sa démagogie propre et superficielle la mène jusqu’à l’appel à la démondialisation – heureusement rien de concret n’est envisagé, même au niveau immédiat : finalement ce pouvoir politique ne sert peut-être effectivement à rien (au mieux) pour le peuple ! Dans les faits, si ce film était un sujet humain, il serait simplement anxieux de ne plus avoir sa place dans un Parti Socialiste honni mais tenu pour seul véhicule politique viable – le seul où ses contradictions et la nullité de son engagement sont blanchies et même recommandées. Si ce film (comme son petit monde) voulait être consistant dans sa critique de la république à l’intérieur de l’idéal technocratique (certes pas totalement avoué) il irait du côté d’Asselineau. Que ses auteurs aient cette cohérence, qu’ils fassent ce choix minimal, sans quoi ils ne resteront que des poseurs !

Forcément avec un positionnement aussi lâche la qualification des adversaires est indigente mais facile : la menace est nécessairement « populiste » et « la droite » est notre ennemi frontal qui porterait toute la merde du monde. Cette adversité n’est jamais correctement définie. Se dessine une vision bizarre de ce qu’est la droite, mais française – peut-être une sorte de sociale-démocratie adossée à la finance ; dans ce cas la gauche devient une entité planant en marge ? Sommes-nous tombés dans des failles spatio-temporelles où tout est pareil mais légitimement nommé et apprécié différemment ? Paraît-il, « la droite et une partie grandissante de la gauche » (approximativement mais la formule est répétée) sont cyniques et se contentent de « gérer la pénurie ».

Message reçu, mais pour les gens du film et dans le film, c’est quoi l’alternative ? Quel est ce fameux horizon et ce supplément d’âme ? Et même plus simplement : en quoi êtes-vous différents ? En rien ou en pire selon l’angle abordé, c’est pourquoi le film n’opère qu’en tant que flatterie pour les bureaucrates et intellos de sentiment ou de conviction étatiste et ‘politiquement correct’ à l’ancienne, ‘social’ et soucieux d’encadrement donc d’élites bien formées et bien vertueuses pour édifier le troupeau qui servira d’écho pour ses enfilades et petites saillies littéraires (contrairement au ‘politiquement correct’ criard et pleurnichard axé sociétal qui bouche désormais théoriquement la place publique). Les post-modernes comme le branleux Patrick Brack, proposant sa grande imagination et son grand projet pour consacrer ce qui est déjà et prétendre l’accoucher, sont seulement des concurrents, pire, des cousins grotesques, face auxquels on est devenu impuissants ; l’esprit flatté par ce film est seulement celui de gens qui doivent accepter de passer leur tour et devraient le faire même à une époque passée à cause de leur manque de dynamisme, où ils seraient les scribes du roi ou les hagiographes d’un président empereur.

Le seul mérite de cet essai est la mise en avant d’un homme politique ni corrompu, ni salaud, ni présenté comme un ‘idiot utile’ ou un fantoche. Sur plusieurs points l’approche est caricaturale sans être mensongère, dans les limites de la vérité et de ses biais idéologiques voire sociologiques. Lesquels poussent à surestimer l’opposition entre le ‘faire’ et le ‘réfléchir’, comme si ces deux camps étaient incompatibles, comme si les qualités de jugement et d’intuition n’existaient pas. Naturellement ce film est dans le camp où on pense beaucoup et regarde les autres agir bêtement. Pourtant ça ne l’empêche pas d’assimiler et revendiquer des évidences y compris au rayon ‘intellectualité’ (sa ‘philo’ est celle des compilateurs figés et sentencieux) ; ça ne le pousse pas à remettre quoi que ce soit en question, surtout pas ses certitudes et même pas le milieu qu’il investit avec un mélange de morgue et de soumission. Ironiquement on dirait l’œuvre de communicants enfumés par leur matière grise et leurs circonvolutions narcissiques, en train de cibler un public de cadres et de fonctionnaires au garde-à-vous toute leur existence, d’autant plus avides de bons gros récits les posant comme les subversifs anti-mondains voire anti-modernes qu’ils ne seront jamais et n’ont même pas été dans les moments chauds de leur jeunesse. Au moins l’artiste obsédée par la fin du monde le meuble avec décence voire l’enrichit ; mais c’est difficile de trouver du mérite à un reflet amélioré (encore sensible et créateur) alors ce film n’y voit qu’une potiche lamentable comme les autres.

Note globale 38

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Suggestions…

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PERDRIX **

16 Août

2sur5 Les personnages posés à l’écran sont potentiellement attirants mais la mise en scène est d’une langueur exagérée. Elle est une provocatrice tonitruante, le principe masculin en roue libre, au détachement outrancièrement revendiqué mais effectivement vécu ; lui est fiable mais ne sait trop rien, est consentant avec les autres et ce que lui laisse la vie (explicitement féminisé dans la scène d’inversion avec la vaisselle), il suit les procédures, est doucement malheureux et résigné. Et malheureusement le film est un peu comme lui lorsqu’il s’égaie.

L’écriture est élégante, certainement trop tant le film n’ose rien déflorer (Le mystère des pingouins [sortie simultanée] est moins niais). Du point A au point B s’écoule un minimum d’événements, de rares évolutions toujours sans surprise. Nous avons à peine droit à un état des lieux (chacun préserve son jardin secret). Fanny Ardant campe finalement le personnage le plus complexe, le mieux taillé pour relancer les cartes. En savoir peu sur son cas et en apercevoir autant de ses émotions la fait tenir, sans la rendre très captivante, à moins d’être ému par sa présence ou le style (inviolé) de l’actrice. Le frère est excellent, sa partition bonne mais encore trop timide (reproche qu’on ne pouvait adresser au Couteau dans le cœur où Nicolas Maury était déjà en type délicieusement aberrant et de mauvaise foi). Un seul personnage se révèle en progressant : Michel, le jeune homosexuel houellebecquien (relativement vif et inspiré, encore doté d’un peu de panache pour se lancer dans une dérive existentielle).

Le film cueille quelques fruits de son décalage, notamment avec ses flics naturellement imaginables (tout peut se rêver) mais forcément plus appropriés dans une œuvre située en France. Leur paresse n’est pas nécessairement improbable vu le contexte, le reste de leurs attitudes le sont. La scène où ils élaborent le portrait psychologique du capitaine est le véritable sommet de bizarrerie (de ce doux compromis entre Lelouch et Guiraudie en plein exercice de philosophie). Les dialogues sur-écrits voire inadaptés à leurs détenteurs blessent davantage la qualité du film le reste du temps – spécialement lors de la reconstitution. Le manque de mordant est d’ailleurs accablant à ce moment où les démonstrations de pantins mutiques donnent simplement de quoi sourire, comme on le ferait devant une farce d’enfant. La faute en revient toujours à cette auto-limitation. Pour voir au fond de ses personnages le film mise presque tout sur la parole, puis s’autorise des moqueries douillettes envers les gens en troupeaux, ou quelques envolées fantaisistes pour les affaires intimes. On pourra trouver jolies ces bulles entre silence clipesque et danse allégorique.

Note globale 52

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Je promets d’être sage + Petit Paysan + Un homme et une femme + Rester vertical

Les+

  • un peu original
  • décors
  • écriture fine
  • les dialogues…

Les-

  • assez plat, peu d’action et de conflits
  • trop doux, sa dinguerie en souffre
  • tourne autour de ses personnages : qu’on les secoue davantage !
  • dommage qu’ils n’aillent pas toujours avec leurs corps

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