Tag Archives: maison close – bordel

SALON KITTY ***

24 Déc

4sur5 Tenu dans le film par une réplique de Marlene Dietrich (Ingrid Thuly) un peu trash et dotée de sa morale personnelle, le Salon Kitty était un bordel de luxe prisé par l’élite nationale et les diplomates étrangers en Allemagne pendant les 30s et le début de la seconde guerre mondiale. Il a été mis sous surveillance au cours du régime nazi par la SD, le service de renseignement des SS. Tinto Brass se base sur cette anecdote de l’Histoire pour ce film outrageux, deux ans avant son Caligula et arrivant après quelques essais oubliés ou introuvables. Sans avoir l’influence des Portiers de la Nuit, Salon Kitty fait partie des pionniers de la nazisploitation, un genre typiquement 70s composé de films bis à caractère sexuel, souvent sadomasochiste et éventuellement gore.

Salon Kitty est un sommet de provocation et de burlesque ; c’est aussi une véritable comédie spirituelle, une espèce de Salo humoristique doté d’un discours très affûté sur l’exercice et la nature du pouvoir. Une abondance d’échanges intenses et assez définitifs y relève de la confrontation de philosophies morales et de consciences politiques (le conformisme et l’arrivisme déguisé ; les masques de la tradition ou de l’idéal), enlacés dans un déferlement fantasmagorique.

En effet sur plus de deux heures, Tinto Brass développe un discours sur le pouvoir très cynique. Indifférent à toute démarche procédurière ou moraliste, il inflige au nazisme (qui n’est pourtant au final qu’un prétexte, un support – le plus corrosif qui soit), plutôt qu’une dénonciation galvaudée, une double humiliation : d’abord il exhibe la médiocrité de ses lieutenants et leur antre pathétique (se ridiculisant eux-mêmes par leurs mœurs absurdes – le french cancan) ; mais aussi, l’instrumentalisation d’une foi, pour le bénéfice, avant tout, de ses chefs et de leurs seconds couteaux. La vision est plus horrible que prévu, plus triviale de surcroît : les collaborateurs aux édifices monstrueux (ici le nazisme) sont de simples parasites ; machiavéliques certes, mais plus besogneux et corrompus que visionnaires dégénérés.

Le grotesque de l’encadrement est raillé en permanence, souvent de façon insidieuse et l’inspiration de Brass semble inépuisable pour creuser le contraste entre la solennité et la grandeur des lieux, puis l’exaltation absurde de ceux qui s’y produisent. Les légionnaires sont dépassés, les officiers névrosés, les arguments dévoyés (comme la comparaison de deux cadavres, l’un avec un africain et l’autre avec une aryenne aux organes rebelles, mais néanmoins aryenne, pour attester de la hiérarchie raciale avec label scientifique à l’appui, le tout devant un parterre mixte de vertueux petits nazillons). Avec cette symphonie grand-guignole, Brass voit plus loin que le nazisme, auquel il donne le visage de l’hypocrisie la plus achevée, dans le contexte d’un accomplissement des instincts primaires exultés sous le vernis d’un ordre moral éclatant. Pour le cartoonesque Helmut Wallenberg, le nazisme lui-même n’est que le tremplin de ses ambitions et l’outil de sa « puissance » (qu’il exprime dans un monologue d’histrion mégalo).

Dynamique, le film évolue de façon imprévisible. Tout en restant linéaire, il plonge d’un contexte à un autre, isolant une particule puis revenant à une autre ou au tourbillon général (un peu comme s’il grossissait des éléments au microscope avant de dé-zoomer puis re-zoomer autre part en raccordant les niveaux). Outre les ahurissants tests de sélection sexuelle et les concours d’excellence par la soumission et la dégradation, Salon Kitty abrite également deux romances impossibles ; un sentier vers le désenchantement pour ses deux héroïnes (l’une perd son rêve fou, l’autre son antre sacrée et son prestige) ; un aperçu de la déliquescence dans la lumière crue des arcanes d’une organisation totalitaire ; puis finalement la matière d’un comédie musicale pornographique, avec un ton unique, comme si Nietzsche assumait l’humour premier degré.

Le spectateur s’attendait légitimement à une simple mise en scène de séquences voyeuristes et se trouve face à un récit beaucoup plus vaste et profond. Salon Kitty est surtout un film intelligent et explicite, au symbolisme vigoureux et transparent, dont le thème fétiche est l’emprise de la perversion sur les hommes et leur volonté d’ériger des institutions, au mépris de tous les espoirs et toutes les nobles vocations. Ce n’est pas un programme  »contestataire » pour autant : juste le film d’un terroriste théâtral, avec une pointe de mysticisme hilare.

Note globale 73

Page Allocine & IMBD  + Zoga sur SC

.

Voir l’index cinéma de Zogarok.

.

Publicités

LA RUE DE LA HONTE **

15 Avr

rue de la honte

3sur5  Tout dernier film de Mizoguchi, sorti en 1956 à l’aube de sa mort, après deux ans de gloire à l’international (grâce à L’Intendant Sansho). Il y remet en cause une dernière fois les traditions japonaises et exprime sa tendresse pour les prostituées et ses préoccupations féministes, trois récurrences de son œuvre. Le film se déroule au moment où le gouvernement japonais délibère sur l’adoption d’une loi visant à interdire la prostitution, comme c’était le cas à l’époque du film. La pression en faveur de cette réforme vient des américains, ce que Mizoguchi occulte, peut-être parce que les américains ont imposées les valeurs libérales, séculaires et démocratiques dont il a été un chantre.

C’est en tout cas l’heure du désenchantement final. Mizoguchi délaisse ses profondes tendances au mélodrame pour mettre au point son film le plus cru. Le réalisme merveilleux le caractérisant s’envole de la même manière pour laisser la place à une approche tout à fait terrienne, où le moraliste s’oublierait presque. Les enthousiasmes de Mizoguchi sont totalement révolus : deux ans avant, Une femme dont on parle/Uwasa no Onna était une vision positive des geisha et de leurs rôles. Il n’est plus question de celles-ci mais bien des prostituées modernes. Dans les maisons de passes, les ouvrières semblent plutôt heureuses de leur métier, au premier abord. Le film avance, Mizoguchi développe et présente les prisonnières.

Otages de leur fonction, elles s’en accommodent par réflexe. Mikki, la principale dans le récit, porte un regard lucide qui n’est d’aucune aide. Les plus odieuses s’en sortent et s’intègrent aux flux, trouvant leur place dans une galerie de personnages moralement faibles, ou faiblement humains. Enfermées et engagées ici, ces femmes sont des parias au-dehors, y compris pour leurs propres familles. Ainsi le fils de la prostituée la plus vieille ne veux pas de son retour, les autres sont également rejetées. Quand au père venant chercher sa fille, il doit réparer l’orgueil de sa famille : la déchéance de cette fille complique les affaires de la lignée, d’ailleurs son frère ne peut pas rentrer dans l’administration à cause de ses turpitudes.

Mizoguchi met en relief la culture autoritaire du Japon, sa culture de l’honneur très étendue notamment : un membre de la famille faute et toute la famille est couverte de honte, tombant dans la disgrâce publique voir l’exclusion. Cet héritage est lourd mais la modernité est tout aussi destructrice. Mizoguchi n’est plus orienté vers l’avenir salvateur et ne croit plus au triomphe de la vertu, ou même sa reconnaissance finale. Il montre un Japon en transition, passant des pesanteurs traditionnelles à la dégénérescence accélérée, où l’oppression est toujours de mise même si l’âme le justifiant est morte, puis où le salut est absent et inespéré. L’exploitation des damnés continuera, le mieux pour eux est de prendre les devants. Dans cet esprit, Mikki accepte sa frustration pour rester équilibrée, tandis que ses camarades vénales seront des objets pro-actifs, des objets capables de faire des bénéfices et même de renverser les rapports de domination.

La rue de la honte est d’un cynisme outrancier, d’une insistance presque candide. Mizoguchi était politiquement en avance sur son temps dans les décennies précédentes (indifféremment de sa lucidité ou de la valeur de ses idéaux) ; à la veille du dernier soupir, ses constats voir son analyse tendent à la même précocité. Son amertume résonne un peu comme l’envers de l’exaltation du nouveau converti. Il est devenu un humaniste désabusé, à bout de souffle mais prêt à rugir, emporté par la nervosité. Son esthétique s’en ressent, car après ses deux uniques films en couleurs (deux drames historiques en 1955), il se montre brut et revêche, avec un montage libéré des dogmes qu’il s’imposait, une élégance putride et une bande-son expérimentale (affreuse). Une grimace de désespoir en guise de révérence, où en plombant sa propre colère, Mizoguchi plombe aussi son film (histoires parallèles ou mineures aux déclamations redondantes, platitude délibérée, tempête de vulgarités).

Note globale 61

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… L’Apollonide + Les Contes de la lune vague après la pluie + Damnation 

Voir le film sur Dailymotion 

 Voir l’index cinéma de Zogarok

.

CRIME À FROID ***

21 Jan

crime à froid

3sur5  Le rape and revenge est une catégorie de films où une [femme] victime de viols réalise sa propre justice. I spit on your grave et La dernière maison sur la gauche (Wes Craven) sont les fameux opus dans ce domaine recelant quelques merveilles, comme L’Ange de la Vengeance (Abel Ferrara) ou la saga japonaise Scorpion. Cette dernière est reliée à une tradition de films de prison scabreux : il y a en effet des manières plus subtiles ou détournées de rejoindre le rape and revenge. C’est le cas de Crime à froid, racontant la détention d’une pré-adolescente dans un bordel où elle est exploitée. Sa vengeance est donc celle d’une femme abusée de façon très large, au-delà d’une agression physique ponctuelle : elle est d’ailleurs brisée avant de perdre sa liberté physique.

Ce film d’exploitation suédois de 1974 authentiquement ‘culte’ est un peu sorti de l’anonymat grâce à une citation de Tarantino et une référence dans Kill Bill. C’est un fringant produit des 1970s subversives, versant à l’occasion dans la pornographie. Le voyeur est donc largement comblé, notamment s’il est réceptif au mauvais goût artisanal de l’époque. Thriller – en grym film ne s’en tient cependant pas à ces quelques exploits : c’est un véritable drame autour de Madeleine. Violée enfant, elle est depuis mutique et affiche constamment une mine triste et impassible. Ado, elle est capturée par ce mac sadique, lui fournissant la drogue censée la faire tenir et lui donnant une voie pour s’épanouir. Pour la rendre plus excitante, il lui crève un œil sur lequel sera installé le bandeau repris par Uma Thurman trente ans plus tard.

Ce drame présente des tendances contradictoires : à la fois cheap et maniéré, tourné vers l’action et éthéré. La narration est non-conventionnelle et plutôt hiératique objectivement, mais Bo Arne Vibenius sait où il va. Le montage fonctionne par dégradés plutôt que par séquences et apparaît très ordonné, cultivant de manière rationnelle et assez brutale une réelle poésie. Bien que très bis et parasité par des acteurs parfois faibles, bien qu’il fasse l’erreur de simuler des effets impossibles (griffures sur le visage), Crime à froid est assez captivant. Les quarante dernières minutes sont le temps de la vengeance au fusil : l’abondance de ralentis tourne à l’abus. À ce stade, c’est de l’expérimental, toujours avec ce travail téméraire sur le son.

La lourdeur générale du film a décidément un effet paradoxal, stimulant l’appétit du spectateur tout en le forçant à un certain détachement. C’est un film ‘sincère’ et désarmant, avec une attitude non-jugement et de curiosité pouvant paraître cruelle compte tenu de sa froideur malvenue. Il est à voir pour les amateurs d’érotisme borderline et de drames dépressifs acceptant l’absence de justification morale. Dans ce cas elle sert l’expérience en rendant la séance plus complète et évitant les postures banales, tandis que la punition finale fait office de purge et de réponse fermée. À la différence des produits purement grivois dans son genre, ce film qui n’en demeure pas moins parfaitement racoleur a une aventure à présenter.

Note globale 68

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Pour une poignée de dollars + Schizophrenia/Angst + Tokyo Decadence + Hardcore/Schrader + Pat Garett et Billy le Kid

 

 Voir l’index cinéma de Zogarok

.