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DOCTEUR MABUSE, LE JOUEUR ***

5 Oct

mabuse 1922

4sur5  Ce film en deux parties (Le joueur puis Inferno) sort en 1922, au moment où Fritz Lang devenait un des réalisateurs dominants en Allemagne. Il précède Les Nibelungen (1924) et Metropolis (1927). D’une durée initiale de quasiment 5h (297 minutes), le film est toujours amputé d’une vingtaine de minutes. Il reprend le personnage du Docteur Mabuse, inventé par le romancier Norbert Jacques, pour le situer dans le contexte de la République de Weimar. Thea von Harbou signe le scénario, c’est le début d’une collaboration qui s’achèvera avec la victoire nazie de 1933.

Film très riche, comme du Orson Welles (son Citizen Kane), Docteur Mabuse le joueur est aussi sur-saturé et harassant. Effusif, obstiné, il écrase le spectateur, sa durée redoublant cet effet, mais en offrant un potentiel d’immersion encore opérationnel quelques décennies après. La première partie creuse en profondeur (le temps des manigances et illusions), la seconde s’étend dans l’action (course contre le trickster et escalade vers la folie). Dans le contexte de son époque, cette démonstration est l’équivalent d’un blockbuster, allemand, avec un goût pour les contrastes éclatants. La richesse est sur la forme : la représentation du mégalo Mabuse est graphique et inspirée (les surimpressions suggèrent son emprise psychique), le contenu politique est plutôt absent (en dépit de la fameuse scène de la Bourse en introduction), contrairement aux œuvres ultérieures de Lang et Harbou. Le portrait de la classe dominante est peu flatteur, l’oisiveté des riches un vice doublement compromettant (point de vue ‘moral’ et ‘business’).

La construction rythmique de Mabuse est innovante. Fritz Lang tire le cinéma muet vers le haut en sortant des alignements de plans très syncopés caractérisant ses origines. L’inspiration puisée auprès du serial Fantômas est manifeste selon les spécialistes de la période. Lang fait aussi écho à des passions d’époque : pour la magie en société, l’expressionnisme au cinéma (Caligari et Le Golem sont sortis en 1920). Rudolf Klein-Rogge incarne un Mabuse manipulateur et charmeur ; une personnalisation du Mal, mobile et adaptable, à l’âme insaisissable, se mystifiant lui-même au point de s’auto-détruire et saboter l’unique personne qui aura retenu son attention. Mabuse doit sa notoriété ultérieure à la trilogie de Lang : ceci n’est en effet que le premier opus, avant Le Testament de 1932, juste avant le départ de Lang pour la France puis Hollywood ; puis Le Diabolique de 1960, sa dernière création. En plus de la série sur grand écran il sera un sujet apprécié en littérature et dans la BD.

Note globale 76

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LE TESTAMENT DU DR MABUSE ***

24 Avr

3sur5  Onze ans après Docteur Mabuse le joueur (1922), Fritz Lang reprend le personnage pour réaliser un film férocement anti-nazi. Depuis sa prison puis en tant que fantôme, Mabuse étend son emprise maléfique et construit son empire par le contrôle mental. Le cerveau malade mais virtuose de Mabuse envoûte même les esprits les plus brillants ou récalcitrants. Ainsi le directeur de l’hôpital psychiatrique voit en Mabuse un prophète prompt à réveiller l’Humanité en lui inspirant une terreur salvatrice. À un niveau plus large, une véritable armée se forme, suivant les aspirations de Mabuse et préparant l’avènement du Mal.

Longtemps demeuré perdu, Le Testament du Dr Mabuse est le dernier film de la période allemande de Fritz Lang. Il met dans la bouche de ce fou les slogans des propagandistes nazis et sera menacé par les SA en personne, puis censuré par le régime. Peu après se déroule la célèbre proposition de Goebbles. Cet éminent cadre du IIIe Reich lui aurait proposé de travailler pour le régime nazi et de devenir le directeur de l’industrie du cinéma allemand, ce qui fut un choc brutal pour Fritz Lang. Cet épisode est mis en doute par certains historiens et cinéphiles. Quoiqu’il en soit, Fritz Lang s’exile bien dès 1933, avec un court passage en France avant les Etats-Unis : il prétend s’être enfui le jour-même de la proposition de Goebbles. Là-bas, il atteindra la renommée mais n’aura plus jamais la place d’honneur dont il jouissait en Allemagne et ne concevra plus de  »chefs-d’oeuvres », en tout cas aussi marquant.

Au contraire, l’ex-amante et collaboratrice de Lang, Thea von Harbou, quittée l’année précédente juste après M le Maudit (conçu ensemble), travaillera pour le régime hitlérien sans problème. Son enthousiasme pour le nazisme fut précoce et reflète leurs différences de points de vue sur leurs propres films, dont Metropolis. Or concernant Le testament de Mabuse, Von Harbou travaille avec Lang pour la dernière fois et son influence est mineure. Il n’y a d’ailleurs plus aucune ambiguité de ce genre, ce dont atteste la diabolisation catégorique de Mabuse (il prépare « l’empire absolu du crime » et veut faire triompher un chaos mortifère) et son assimilation à Hitler. Cette pureté du point de vue a un prix : le jugement balaie l’analyse. Tout le paradoxe du cinéma de Fritz Lang est là : visionnaire sur le plan formel, il est naif dans sa morale et sa conception des hommes. Sa période américaine le confirmera perpétuellement, à l’instar du beau Secret derrière la porte (1948), assez primaire dans sa façon d’employer la psychanalyse (mais comme l’ensemble d’Hollywood, somme toute).

De plus le scénario est inutilement alambiqué et la tendance de Fritz Lang à s’éparpiller dans des péripéties excluant l’essentiel est en roue libre. Mabuse et son emprise viennent à manquer, son hégémonie invisible elle-même reste globalement un sujet abstrait n’affectant pas ou que dans leurs hypothèses la majorité des personnages. L’ambiance fait tout ce travail. La mise en scène et la photographie sont impressionnants, toujours si pleines, limpides et massives. La qualité et la vraisemblance des effets spéciaux sont déroutantes. Dommage que les personnages soient traités de façon si fonctionnelles. Lang, le cinéaste de la destinée, des forces invisibles et de la volonté de puissance, délaisse totalement la passion des émissaires de Mabuse pour se concentrer sur les spéculations et la tension chez les enquêteurs.

Et finalement Le Testament est surtout un policier foisonnant, complété par un commentaire sur la rencontre du pouvoir et de l’instinct de destruction. Ce que déclame Fritz Lang et ses porte-paroles est relayé, mais le spectacle vire à la démonstration pyrotechnique, aux intrigues superflues et gueules d’atmosphère sans but. Là se découvrent des vertus toutes autres, comme le numéro de Otto Wernicke, le leader des policiers dans M, ou les interventions de l’énième captive et élève de Lang, Wera Liessem. Lang tournera en 1943 une seconde version du film, avec le français René Sti. Cette pratique s’est répandue dans les années 1930 et a généré de nombreux équivalents de remake totalement snobés par l’Histoire. Concernant Le Testament du Dr Mabuse, le véritable film dure 2h et non 1h35.

Note globale 67

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Suggestions… La Soif du Mal + Le Cabinet du Dr Caligari 

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