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EXTENSION DU DOMAINE DE LA LUTTE ***

24 Sep

extension domaine

4sur5  Extension du domaine de la lutte fut d’abord le premier roman publié de Michel Houellebecq. Cette semi-autobiographie rencontre un vif succès en 1994, mais ce n’est rien par rapport aux Particules élémentaires, quatre ans plus tard, première des grandes polémiques qu’il déclenche (suivront Plateforme en 2001 et Soumission en 2015). Un an après (1999) sort le premier film tiré de son œuvre, adaptation très loyale de son premier roman, où il est question du thème fétiche de Houellebecq : la misère sexuelle et affective en son temps, soit en « régime libéral » ; pour l’homme dévitalisé ou gentiment médiocre de préférence.

Le héros du film, qui est aussi celui du livre, est un personnage ultimement houellebecquien et, en plus de l’attitude, arbore plusieurs tics renvoyant à l’écrivain lui-même. Interprété par le réalisateur (Philippe Harel), il gratifie le spectateur de ses monologues intérieurs, quelquefois contextualisés par les commentaires d’un narrateur omniscient. Acceptant l’inanité de son existence, il se laisse porter par le courant sans prétention ni désir, n’éprouvant même pas le ressentiment. C’est un mort-vivant posé, sans tourments violents, vivant l’ennui profond sans encore se désintégrer totalement ni quitter le monde commun. Il est cadre dans une entreprise performante et déambule en libéralie accomplie : ainsi il fait part de sa perception d’un « système sexuel libéral », étendant la lutte sociale à tous et s’affranchissant des appartenances de classes ; jusqu’aux rapports de force économique !

Le sexe apparaît alors comme un « second système de différenciation séparé de l’argent » et tout aussi rude. La « loi du marché », pour lui, a donc tout emporté, en tout cas dans les structures sociales et peut-être psychiques du monde occidental. Les jouisseurs pleins de ressources (concrètes et externes) et les éternels queutards triomphants ont pu s’épanouir plus encore, étendre leur pactole ; et les écarts se creusent. L’attention quasi exclusive du film est sur les gagnants économiques (ou plutôt les petits pions rangés dans ce camp) et perdants sexuels ; les gagnants dans les deux sont à proximité (de « Notre Héros » et son acolyte campé par José Garcia). Une exploration des nuances sur cette carte en deux dimensions serait intéressante, elle n’est malheureusement pas à l’ordre du jour et n’a d’ailleurs jamais trop concerné Houellebecq.

L’angle mort de l’œuvre est ici, car la puissance économique et sa faculté à instrumentaliser ou provoquer le succès sexuel est totalement omise ; être enfermé ainsi avec les losers sexuels décemment intégrés économiquement pose donc quelques limites. Le concept de « libéralisme sexuel » n’est vu qu’en tant qu’agent d’exclusion, sans considération pour les échanges et exploitations qu’il permet. Le manque d’autonomie du film s’en trouve mis en évidence ; écrin fidèle mais sans goût ni identité propres, il n’interroge rien du propos de Houellebecq et se contente de le reprendre avec malice et assurance. Le réalisateur Philippe Harel (aussi celui des Randonneurs deux ans plus tôt) s’efface tout en s’impliquant en tant que performer vanné ; l’absence de distance a ses vertus, donnant un divertissement las mais captivant, habillant une prose amère mais lucide et sans aigreur, d’autant plus percutante voir assassine.

Et puis l’essentiel n’est pas dans les variétés du « libéralisme sexuel », car Extension ne traite pas tant de compétition pour l’Homme moderne que de sa dépression, dans un espace saturé et ingrat (cette société est comme un supermarché asséché). « Notre Héros » est celui des volontés finies, des blasés, des essorés ; tellement abattu et pourtant épuisé par si peu d’expériences ; il n’a presque rien vécu, encore moins voulu. Au fond cet équilibre absurde et mesquin lui convient car il s’accorde à sa maladie du désir. Ce petit mec fade, à peine existant, mais loin d’être niais (quoiqu’il exagère peut-être en affirmant connaître « la vie ») ausculte sereinement sa réalité de légume fané. Inclus professionnellement, il n’est pas resté sur le carreau que sexuellement, mais plus généralement au niveau relationnel – et puis humain tout court, en bon atome vaincu qu’il est.

À l’image de ce type, le film baigne dans un climat très ‘bis’ urbain ; c’est un peu la version petite-bourgeoise, toute petite mais avec le statut qui en atteste, de Seul contre tous. Une toute petite bourgeoisie démissionnaire, du moins sa fraction de passagers poussifs, celle habitée par des falots n’ayant jamais été faits pour lutter. Cette population échoue car c’est sa vocation dans ce système dont elle est une déjection, mais une déjection pas nécessairement embarrassante ; une déjection qui peut servir, comme des rustines pour un ballon en fin de vie ou une garde rapprochée jetable avec des misérables composantes interchangeables, éparses et anonymes.

L’ensemble tire vers la comédie sinistre et pathétique, atteignant des pics de désespoir hilarants, dont le plus formidable est celui au bar sur I’m not in love (de 10cc), où Harel se fait apôtre d’une sagesse biblique du loser assumé, mûr voir au bord du pourrissement. Une scène ubuesque minable arrive derrière, car après tout conclure est aussi impossible que se résigner pour Tisserand (Garcia, le collègue puceau en déplacement avec Harel). Au lieu de lâcher-prise comme Notre Héros, il s’acharne sans réaliser qu’il sera toujours mis en échec dans ce système. Comble de l’ironie, il en partage les critères d’évaluation et les lois ; enfin, sans être assez rigoureux pour se déprécier lui-même, mais à ce niveau de compliance pour le jeu où on aura toujours que le rôle de sparring partner, il n’a de toutes façons aucun salut. Il aurait dû être un esclave pratique, affilié par défaut, comme son camarade Notre Héros.

Note globale 74

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Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (4), Ambition (3), Audace (4), Discours/Morale (4), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

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Note passée de 73 à 74 avec la mise à jour de 2018.

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L’HOMME AU COMPLET BLANC **

20 Avr

l'homme au complet blanc

3sur5  Auteur de scripts pour des publicités cinématographiques puis de documentaires pour le ministère du renseignement, Alexander Mackenverick était un cinéaste britannique généralement très politisé. Deux ans après son premier film Whisky à gogo (1949) et quatre avant Tueurs de dames, il réalise L’Homme au complet blanc, spectacle très bavard tendant à nier la validité des classes sociales – non leur existence.

L’ingénieur Sidney Stratton découvre un tissu insalissable et inusible ; au lieu d’en être récompensé et de voir sa trouvaille exploitée, il ne s’attire que des ennuis et devient la cible de camps a-priori contradictoires. Bourgeoisie patronale et syndicats sont renvoyés dos-à-dos et de fait, sont partisans de l’obsolescence programmée dont ils tirent bénéfice. En effet, eux-mêmes deviendraient obsolètes si la vie pratique était simplifiée par la découverte de Stratton. L’alliance du commerce et de la philanthropie est rejetée par les puissances installées.

L’Homme au complet blanc est donc en plein dans l’idéalisme libéral puriste, en opposant le vrai aventurier libéral au capitalisme de connivence, puis naturellement aux nourricières tyranniques que sont les collectivistes. Le progrès apporté par l’individu et son génie est brimé et écrasé, celui-ci ne peut compter que sur lui-même pour s’épanouir et doit donc créer son propre camp ou au moins suivre sa route, en espérant que ses vertus rejailliront sur la société (ou pas) et seront reconnues (ou pas).

C’est donc un spectacle assez réfléchi et très marqué idéologiquement, toutefois c’est aussi une comédie burlesque, une pochade assez classique quoiqu’à la limite de l’euphorie. Le propos de départ et le contenu politique sont partiellement mis de côté mais Mackenverick continue son illustration, en se concentrant sur les syndicats, le patronat en lui-même étant rapidement omis. Le ton est très vif mais l’exercice un peu futile, défendu toutefois par un bon casting, Joan Grenwood et Cecil Parker ayant l’avantage sur leurs compères grâce à leurs performances très théâtrales.

Note globale 59

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LE SOCIAL-LIBÉRALISME DU PS : RENONCEMENTS & PRÉLÈVEMENTS

6 Mar

On sait que le Parti Socialiste français n’a de socialiste que le nom. Et c’est tant mieux ; pourquoi espérer de lui une telle posture ? Celui qui attend tout d’un ordre supérieur a renoncé à lui-même ; celui-là ne mérite pas d’être secouru, il lui faut d’abord retrouver une exigence, ou quitter la scène sans prendre en otage la Société au nom de ses humeurs hagardes, de son refus d’éclore, de sa passion de régression.

Mais ce Parti Socialiste n’est pas non plus « social-démocrate », comme le claironnent tous les ahuris déculturés. Il est social-libéral, par défaut plus que par conviction, parce que s’il s’écrase devant la droite économique, celle qui dérégule et entube des foules de petits rentiers, d’indépendants et micro-entrepreneurs qui sont simplement la chaire électorale d’un corps que des harpies comme Copé autopsient en ce moment.

Il tente encore de s’en distinguer, outre par sa brigade des mœurs aux subtilités déjà largement tombées en désuétude, par quelques élans de générosités improvisés et à courte-vue ; parfois même, quelques bouffées antilibérales obnubilent cette sinistre équipe, à l’instar de ces 75% de taxation aux grosses fortunes. Naturellement, nous savons que personne ne mérite intrinsèquement la fortune d’un Johnny Halliday ; parce qu’il n’y a pas un homme qui ait tellement de valeur ou dont les contributions soient suffisamment imposantes pour mériter une telle déférence.

Mais c’est là qu’est le grand malentendu. Au lieu de fabriquer des ennemis dans la maison, nous devrions en faire des moteurs dont nous serions fiers ; peut-être que ces moteurs n’ont pas de raisons fondamentalement altruistes, mais eux détiennent un potentiel qui pourrait trahir notre neurasthénie. On dit que les États n’ont plus de pouvoirs et que c’est mieux ainsi, que la raison c’est d’admettre que l’économie a l’ascendant. Soit ; dans ce cas, où est le pragmatisme dans la taxation des super-riches, alors que dans le même temps, l’État n’engendre plus rien. Aucun substitut, aucune initiative.

Pourquoi ne pas chercher à instaurer une interdépendance, plutôt que de déclarer la guerre à ceux dont notre dynamisme dépend ? Le gouvernement social-libéral est incapable de restaurer une vitalité à la France, que ce soit par une planification économique ou par la remobilisation de ses forces ; alors par compensation, il exhibe des réflexes archaïques et délirants mais qu’il n’assume même pas, puisqu’ils s’ajoutent à une logique de soumission et de trahison.

Sur-taxer les multinationales, c’est légitime. Sur-taxer des individus aux revenus exceptionnels, c’est toxique, c’est  »antilibéral » au sens strict (originel, du libéralisme philosophique) et au sens élargi (du libéralisme de droite économique et du néolibéralisme, réactionnaire ou pas, qui en ces heures gagne la partie). Que ces entrepreneurs chanceux ou ces stars méritent ou pas leurs salaires ; ici nous entrons sur le terrain des valeurs et chacun peut arguer de sa petite conscience, ça ne compte pas pour le bien commun.

Ce qui compte, c’est de rendre la France et ses enfants qui  »réussissent » interdépendants. Ça ne tient pas en quelques réformettes onéreuses et généreuses ; c’est l’affaire de plusieurs années où la classe politique visible se consacrerait à se réapproprier une marge de manœuvre, et où la France reprendrait conscience d’elle-même. Ce n’est pas quelques entreprises qu’il faut promettre de « nationaliser » ; c’est la France qu’il faut récupérer, c’est elle le matériau.

Que tous les autres engagements soient tenus ou pas n’a aucune espèce d’importance. Ce ne sont que des diversions ; et dans notre contexte éclaté, où tout n’est que confusion, ces diversions peinent chaque jour un peu plus à faire illusion, parce qu’elles sont indissociables de la logique de compensation communautaire qui fait tenir le Parti Socialiste et lui assure une clientèle. Voilà comment notre Obama bedonnant est devenu le leader d’une « gauche américaine » de la pire nature qui soit. 

THÉORIES POLITIQUES (1) : POUR UN AUTORITARISME OUVERT & HYBRIDE (DÉMOCRATIE COMPENSÉE)

7 Sep

Cette nouvelle branche dans la catégorie POLITIQUE consiste à exposer des théories, concepts et modèles, à les développer avec des analyses objectives et des perspectives à la volonté honnête (sans omettre une appréciation orientée), avant de décliner mes propres « grilles ». Quoique je soit impatient..

Sauf indication contraire, les modèles de cette sous-catégorie ne seront pas de mon fait, il s’agira donc de vulgarisations ou appréciations et pas d’étranges spéculations partiales sorties de mon esprit. Les articles à venir ne prêchent pour aucune chapelle. Je ne suis pas une encyclopédie et formule ou tisse les principes et implications autrement, avec mes biais et intérêts, mais il n’y a pas d’impératif de départ, de volonté partisane ou promotionnelle (mes opinions ont été explicites et nuancées : Zogarok n’a pas trouvé -ni espéré- son prophète).

Bien qu’elle semble parfois réduite à la gestion d’affaires légales ou de moeurs, l’action politique est toujours le reflet ou l’implication concrète de principes plus grands et plus vastes. Nous allons nous rendre compte que l’offre électorale est somme toute très ressérée, puisque l’ensemble des formations ou idéologies dominantes gravitent autour des mêmes sujets : et cette unité confuse contribue à notre dépression démocratique.

Attention : je ne valide pas nécessairement les modèles évoqués. Toutes ces théories doivent faciliter et ordonner la perception. Elles servent notamment à décliner des logiciels, systématiques ou mouvants, pour cibler, cerner et définir des idéaux, des postures, des personnages, des régimes. En outre, certaines serviront dans des articles postérieurs sur Zogarok – par exemple pour situer des personnalités ou partis de façon plus limpide, neutre ou au moins dépersonnalisée.

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C’est un cas d’école presque candide mais le déniaisage est approprié. L’ensemble des régimes semblent graviter autour de trois grosses conceptions : la démocratie, espace de liberté et d’ouverture ; l’autoritarisme, ou la société est structurée par une élite ou des commandements et lignes restrictives ; le totalitarisme ou tout, au sein de la société, converge vers un même point et ou tous les aspects de la vie se fondent dans les normes institutionnelles. Le Totalitarisme comme le Régime Autoritaire ont en commun d’exhiber un pouvoir fort (leur ampleur et leur nature diverge) ; la Démocratie prétend confier ce pouvoir au peuple ou à ses représentants. Les mutations y semblent possibles et théoriquement évidentes, sauf que les ordres sociaux ne sont plus contrôlés et que le pouvoir institutionnel s’efface au profit de pouvoirs moins transparents, moins évidents, mais peut-être tout aussi violents. Ces pouvoirs sont multiples, mais les lois de domination économique les rassemblent dans leurs intérêts ; dans le Régime Autoritaire, le pouvoir est distribué, accordé par paliers ; dans le régime Totalitaire, le pouvoir est uniforme, ferme et sans ambiguïté.

L’aliénation par la Démocratie est plus subtile que celle du Totalitarisme ; le régime Autoritaire lui, pousse les opinions à se taire et à se fondre dans une hypocrisie que la Démocratie rend saillante, puisqu’elle est le seul régime permettant théoriquement de tout remettre en question. Pour autant, elle maintient son emprise par la propagande culturelledont, comble de l’absurde, elle laisse expliquer et démonter les mécanismes. Les luttes actuelles se déroulent entre la vision d’un idéal Autoritaire et la complaisance Démocratique ; la première brandit les leurres et les mensonges de son adversaire, sa faillite aussi ; la seconde assimile sa cadette au cousin Totalitaire, confondant volonté de contrôle comme souci égalitariste avec planification tyrannique.

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Principes officieux 

La Démocratie promeut une société ouverte et travaille en ce sens, mais elle peut égarer le peuple ou déléguer les pouvoirs. Elle est prisée pour les perspectives libératrices qu’elle évoque, mais est facilement pervertie ou improductive, ce qui peut mener ses propres architectes à douter. Il inspire des troubles et développe les exceptions, peut tendre à les banaliser ou les extrapoler. Il est hypocrite, parfois mesquin, avec les faibles.

L’Autoritarisme promeut une société ordonnée et sécurisante. Il a parfois recours à la spiritualité ou à l’idéologie. Il peut recourir au suffrage populaire, mais est plus prompt que la Démocratie à afficher son scepticisme envers la raison des foules. Il offre des opportunités mais est plus ouvertement contrôlant et son hypocrisie plus tacite. Il peut appauvrir l’esprit ou engendrer (délibérément ou malgré lui) des fanatismes. Il est parfois cruel (dans sa nature ou ses principes) avec ou pour les faibles.

Le Totalitarisme promeut une société exemplaire et sans concession. Il garanti à chacun sa place et est amené à recadrer en permanence. Il n’est jamais ajourné, sinon pour des intérêts stratégiques. Il aliène et délave l’esprit. Il s’appuie sur les faibles, engendre la faiblesse, la recherche et l’instaure.

– Contrôle théorique du pouvoir: Démocratie (peuple aux commandes) ; Autoritarisme (« sages »/Etat/principes organiques ou Tradition aux commandes) ; Totalitarisme (une poignée d’hommes aux commandes)

– Place de l’individu : Démocratie (possibilités ouvertes dans le cadre des ordres sociaux – libre-expression de Soi, à ses dépens) ; Autoritarisme (possibilités ouvertes dans le cadre de l’ordre national/étatique – libre-expression de Soi, à ses dépens) ; Totalitarisme (possibilité réduites aux trajectoires offertes par l’institution officielle – expression de Soi réprimée, peut uniquement être compensée -et pas sublimée- par l’action collective ou coordonnée)

– Rapport à l’Etat : Démocratie (étatisme minimal et encadrant) ; Autoritarisme (état parent et contrôlant, équilibrant) ; Totalitarisme (état dirigiste et castrateur)

– Antagonisme : Démocratie (autoritarisme, emprise transparente) ; Autoritarisme (anarchie, absence de régulation et de suprême) ; Totalitarisme (individualisme, liberté de se détacher)

 Ces « définitions » s’applique à des régimes « standards » : une Démocratie ou un Autoritarisme accomplis seront beaucoup plus excessifs, l’un instaurant le chaos, l’autre légitimant les privations. 

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Rapport à l’altérité des différents régimes

Ce qui existe en-dehors d’un régime est toujours son reflet répréhensible, parfois implicite (il peut servir de masque à des opposants-prétextes ou être une Boîte de Pandore attrayante mais imprévisible – le néolibéralisme a cet effet sur les conservateurs modérés ou les traditionalistes démocrates) ; ou bien une vision confuse, puérile ou délétère.

Régime Autoritaire : les idéaux alternatifs s’expriment jusqu’au moment ou ils ne remettent pas en question les principes étatiques fondamentaux ou les concepts structurant l’harmonie publique ou l’ordre global. Le cerveau reptilien est exalté dans certaines conditions, mais inhibé lorsqu’il mène à « sortir du cadre » du régime et de ses facettes ; les impulsions antisociales sont punies, réprimées ou refoulées. L’Autoritarisme est présenté comme un moindre mal, avec ses vertus, sa noblesse et ses avatars. Ce qui existe en-dehors de lui est décadent, trompeur, fragile, mais aussi source de chaos et de détresse.

Régime Démocratique : les idéaux alternatifs sont accessibles mais étouffés, aussi bien délibérément qu’en raison de dispositions caractéristiques (démagogie, populisme, divertissement). Les illusionistes démocratiques projettent sur leurs opposants ou sur les démocrates relativistes leurs propres failles (manipulation de l’opinion, émotionnalisation, conditionnements divers, soft power). Le cerveau reptilien est galvanisé, utilisé dans l’intérêt des dominants (comme dans les deux autres régimes) mais de manière moins directe. La Démocratie est présentée comme une évidence, la démocratie libérale comme un bien ou un mal nécessaire. Ce qui existe en-dehors de lui est obsolète, dérisoire, grossier, factice, mais aussi dangereux ou primitif.

Régime Totalitaire : Le cerveau reptilien est contrôlé, investi et encadré ; les hommes restent à cette hauteur et n’investissent leur énergie, leur force de travail ou éventuellement d’abstraction et de pensée que dans les acquis de ce cerveau limitatif. Le Totalitarisme se présente comme une solution, un absolu inconditionnel. Ce qui existe en-dehors de lui, s’il existe, est une hérésie, une folie, un ennemi à abattre ou à tenir en contre-modèle.

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Les moyens de la Domination démocratique 

D’abord, on peut s’interroger sur le terme même : est-ce bien la démocratie qui domine, ou y a-t-il domination par la démocratie ? Celle-ci est-elle un moyen, plus qu’un état ? Est-ce un idéal auquel nous renonçons par peur du vide de la liberté ?

La Démocratie, en tout cas la démocratie libérale occidentale, se fonde sur le principe qu’elle est le meilleur régime possible, que les autres oppriment ou constituent une régression. Cette démocratie libérale s’arrête avant le libertarianisme étendu à tous, car il amènerait à une société obligatoirement éclatée, avec des institutions décomposées (bien que la finalité de la démocratie absolue soit juste l’anarchie, la société s’auto-régulant sans discipline extérieure ni même de modèle). Droite comme Gauche, républicains comme démocrates, s’accordent sur le fait que la démocratie doit rester telle quelle : les citoyens ont les sacro-saints leviers de la libre-expression et du vote, une ouverture théorique sur le Monde absolu (mobilité, idéaux, prise en charge personnelle : chacun choisit sa vie).

Sur la figure de cette Théorie n°1, la mise à équidistance du Totalitarisme & de l’Autoritarisme par rapport à la Démocratie est malhonnête. Totalitarismes et Autoritarismes, ces éternels faux-jumeaux, sont plus proches l’un de l’autre que de la démocratie, présentée comme l’idéal, le cap final. En outre, la Démocratie s’émancipe de ces deux visions renvoyées dos-à-dos à la base, donc implicitement présentées comme élémentaires, dogmatiques et passionnées. Le Totalitarisme campe la partie gauche, l’Autoritarisme la partie droite, la Démocratie émerge pour créer une troisième voie en rupture (et non une synthèse).

Dans la démocratie libérale, à la simplicité (le « bon sens », parfois la Tradition, des nationaux-conservateurs, mais aussi des populistes tendant vers l’ordre autoritaire) se substitue des « évidences » fumeuses, tenant plutôt d’un pacte consensuel, de valeurs plus ou moins tacites, fournissant des motifs tout-faits et une philosophie pratique de la politique, pour meubler les esprits. C’est une contrepartie au silence de ces esprits et à l’atonie des idées ou des débats « socialement autorisés », voir légalement validés. Le porte-parole humble et loyal fait toujours meilleur effet que le polémiste naïf et rentre-dedans.

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Subjectif…

Occuper l’espace entre Autoritaire et « Démocratie » semble fixer un rapport au réel complexe à atteindre. En vérité, l’un est garant de l’autre (assurant sa souplesse/assurant son implantation). Comment tendre vers la démocratie sans autorités ; comment croire que l’ordre spontané ne sera pas brisé : espérer que chacun accepte la visée démocratique est un fantasme. Ce trip collectif touche vite ses limites et appelle des retours à la vérité rudes, l’idéal démocratique, comme tous les idéaux, étant volé et dilapidé par l’impératif de satisfaction et le concret des vicissitudes, paresses diverses et limites morales. La Démocratie sans gouverne devient rapidement un chaos reflet des totalitarismes : un chaos sous garanti pour certains, une jungle attrayante pour d’autres, un leurre évident sachant fournir des compensations pour les plus faibles (par l’exaltation des passions grégaires, de l’obsession des sensations, ou même par le maintien d’une sécurité physique ou le respect d’une intimité psychique choisie).

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Démocratie fasciste vs démocratie autoritaire (libéralisme philosophique vs dirigisme et garde-fous)

Une démocratie à tendance fasciste laisserait théoriquement les individus libres de se dessiner leur vie, mais infiltrerait leur vie en profondeur et façonnerait intensément voir intensivement la nature des désirs, des choix, des mouvements sociaux. Elle considérerait que chacun est responsable de Soi, ce qui est juste, mais hypocrite au regard du fonctionnement tacite d’une telle société, basée sur une dureté concrète tranchée derrière le laxisme sociétal et moral, sur la convergence des pouvoirs et des richesses à une oligarchie forcément maladive (puisque renonçant à son rôle de guide et de développeur de la Civilisation) et une bourgeoisie otage voir vassalisée, de gré, de force ou même de fait sans en avoir conscience.

Cette démocratie à tendance fasciste délègue les pouvoirs aux puissances non-collectives installées (entreprises, groupes de pression, grosses fortunes). La loi du plus fort (fascisme – et plus encore néolibéralisme ou société médiévale) s’applique en dépit de l’égalité présumée de chacun (démocratie), et en contradiction totale avec la loi de la civilisation (autoritaire), que celle-ci soit tribale ou éclairée.

Cette démocratie à tendance fasciste est naturellement la nôtre. Les violences sont indirectes, impersonnelles, mais pas toujours dépassionnées, en raison de l’exacerbation complaisante des rapports de forces (communautés, puissances souterraines, etc).

Une démocratie à tendance autoritaire fixe des règles, des plafonds à la liberté d’expression (le régime peut évoluer, mais l’ascendant de la Nation ou de l’Etat ne peut être contesté), mais encadre la Société au lieu de la confier aux plus offrants. Elle cherchera (surtout si elle conserve des accointances avec le Totalitarisme utopique -façon national-bolchévisme-/au lieu du Totalitarisme soft qu’incarnent les USA par exemple) à rendre ses adversaires valets, à les placer sous sa coupe en les corrompant ou en substituant leur individualisme aveugle à des combats, des causes servant l’intérêt public. Autrement dit, elle les dirige et peut s’en influencer, mais jamais ne s’en remet à eux, sinon en tant qu’intermédiaires, exécutants, ou représentants.

Cette démocratie peut aussi se montrer très dissuassive, mais elle n’est pas oppressive (elle ne poursuit pas arbitrairement – ou par jeu de ses élites, du moins en principe). Certains la trouveront restrictive, pourtant toutes les libertés peuvent y être, si un contrat social est reconnu. Ce type de régime pourra être assimilé au conservatisme, ou à un socialisme « relatif », c’est plutôt une sorte d’équilibre entre l’avidité et le contrôle, la jouissance sans entraves et le combat contre le vide existentiel, l’acceptation des passions et l’acceptation du principe de réalité nié, en surface et pour ses élèves disciplinés, par les démocraties occidentales.

Naturellement, certains jugeront que notre démocratie tend à l’autoritarisme : les oligarchies, la phallocratie, l’ascendant d’anciennes familles ou de groupes historiquement influents, sont autant de phénomènes appuyant ce raisonnement. Mais il s’agit plutôt de réflexes conservateurs ou réactionnaires, avec une volonté individualiste et non collectiviste, constructiviste. Ces facteurs n’ont pas de sentiment d’appartenance à des entités supérieures, ni de souci de la Civilisation ou d’une quelconque abstraction institutionnelle (comme l’Etat, la Nation, l’identité ou la culture). La démocratie occidentale s’accommode d’un pluralisme sous contrôle, tel un régime autoritaire, mais elle n’a pas de projets, d’ambition intrinsèque et globale, comme peut l’avoir un régime autoritaire (ou totalitaire). Elle n’est pas adaptative ni à l’écoute de ses mutations (principe de la Démocratie authentique), mais elle ne converge pas non plus dans l’intérêt ni des masses ni d’une structure éclairée (l’autoritarisme peut être assimilé à un paternalisme bienveillant). Elle sert les intérêts individuels de ses meilleures ouailles et maintient les illusions (c’est sa tendance nette au fascisme – alors que l’autoritarisme ne se cache pas et démonte les illusions, ou les nie en posant ses principes).

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Code couleur : Orange/DémocratieViolet/AutoritarismeBleu/Totalitarisme 

Intermédiaires : démo-auto (rouge), démo-total (rose), auto-total (vert)

BAYROU, PERDU A JAMAIS ?

28 Avr

Bayrou n’aura jamais réussi à dépasser quelques idées fixes et quelques paradoxes qu’il a minimisé ; sans doute a-t-il cru trouver finalement des fidèles prêts à le suivre vers un horizon pour lequel eux n’étaient pas prédestinés. Mais ils sont bien trop peu à lui faire confiance aussi aveuglément.

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Bayrou voudrait incarner une synthèse des sociaux-libéraux de centre-gauche et de centre-droit pour formaliser l’association idéale qui permettrait d’engendrer la sociale-démocratie à la française. Mais Bayrou est resté prisonnier d’un autre modèle lui aussi plus épanoui un peu plus à l’Est et au Nord : c’est la démocratie chrétienne, dont il est issu. Finalement, 2007 n’aura été qu’une vaine parenthèse, leurrant – surtout pour l’intéressé lui-même – que tout pouvait devenir possible, alors que Bayrou était un simple capteur mais aussi le fossoyeur même pas flamboyant du centrisme made in France… Aujourd’hui, la carte électorale révèle un retour aux publics traditionnels, soit le petit cercle des centristes historiques (sur-représenté dans les formations mais bien plus transparent dans la population civile) et, comble cruel, des zones les plus marquées par l’emprise catholique.

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Simple étape dans une quête globale et multiple d’Alternative ?

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Depuis la chute des vieux schémas, avec l’inaptitude des gauches à « changer la vie » et l’inhibition des droites, les électeurs cherchent une alternative. Le déclic a eu lieu à la fin des 90s, sous l’ère Chirac, après que Tapie ait incarnée une gauche forte qui ressemblait à une nouvelle droite nihiliste, et que les souverainistes soient réduit à l’animation folklorique autour d’un DeVilliers incapable de joindre deux bouts peu compatibles, c’est-à-dire le bloc RPR/UDF et le FN, tandem improbable dont il était une sorte d’enfant poli et sournois, mais à chaque fois réduit au silence, à genoux les mains dans le dos.

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Le désir d’alternative a porté vers Bayrou en 2007 ; mais cet arrivage massif avait déjà migré en 2009 pour faciliter le triomphe d’Europe Ecologie, avant de se réfugier à nouveau dans l’abstention, le vote blanc ou la recomposition du vote FN et, dans une autre mesure, du Front de Gauche.

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Derrière les scores intéressants de Mélenchon et Marine Le Pen (exactement 29% des suffrages), il y a ce désir de radicalité et de rupture que le réformisme serein mais exigeant de Bayrou refroidit. Si de telles postures n’ont pas été un problème auparavant, au moment ou le basculement vers des lendemains de restriction et d’incertitudes économiques est concret, imminent et surtout intégré, cette volonté de jouer l’apaisement dresse un mur car elle est inadéquate.

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Bayrou n’avait qu’à simuler l’absence d’urgence, éviter d’évoquer le problème de la dette que les Français devront résoudre de force ; alors peut-être aurait-il pu supplanter Hollande. Mais il faut beaucoup de chance ou un entourage significatif, or Douste-Blazy est un symbole déplorable, car il valide jusque dans sa silhouette l’amalgame entre centrisme et néant, entre modération et confusion, entre prudence et conservatisme. Et puis il aurait fallu que l’homme à remplacer cumule les erreurs stratégiques ; or celui-là s’appelle Nicolas Sarkozy et non pas François Hollande. Malheureusement, Bayrou ne peut reprendre le flambeau de cette droite qu’il s’est borné à réprouver ; il veut incarner ce centrisme vaguement gauchisant qu’aujourd’hui des plus forts s’approprient.

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Ce que ne veux pas admettre Bayrou, c’est qu’une large proportion des Français a compris les menaces qui pèsent sur leur avenir, mais que ceux-là, pour la plupart, ne sont pas décidés soit à se sacrifier, soit à se résigner. Les temps qui courent n’inspirent pas des aspirations consensuelles, mais plutôt une révolte brutale ou bien au minimum une soumission passive-agressive. Les deux candidats-leaders l’ont saisi : c’est pour cela que François Hollande joue à celui qui  »renégociera » le Pacte de Stabilité afin de mieux faire croire aux français qu’ils limitent les dégâts, alors qu’ils s’apprêteront à applaudir le couperet. Les marchés l’ont écrit : le SMIC sera réduit drastiquement, le CDI sera balayé afin de précariser l’ensemble des travailleurs.

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La raison de Bayrou ressemble à une incantation de politicards privilégié qui inviterait la plèbe à sagement courber l’échine en attendant la fin des intempéries. Or dans la lumière il n’y a pas d’horizon salvateur qui compenserait ; dans l’ombre, il y a des individus qui partout réalisent que les conditions d’un soulèvement de masse, mais peut-être tardif, sont réunies. Difficile alors de susciter l’espoir, surtout si les diagnostics débouchent sur la plus violente des prescriptions, c’est-à-dire européisme accéléré, technocratie accrue et rigueur intransigeante. Quand bien même un guérisseur affable nous expliquerait qu’il faut rester positif, on perd confiance.

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Bayrou, trop précoce ?

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Resurgit alors cette éternelle interrogation : et si Bayrou avait ratée sa chance historique… en 2007 ? Peut-être serait-il devenu le Hollande amélioré d’aujourd’hui, capable de créer des ponts entre les socialistes d’étiquette et les socialistes  »libéraux », les socialistes dogmatiques et les socialistes de principes, tous prêts, par stratégie, par entrisme ou par reconversion, à se ranger dans le sillage de la nouvelle Gauche, celle que Mélenchon conspue (avec raison – c’est la base-même de sa légitimité). Bayrou aurait pu se passer de ces compagnons de route essentiels mais un peu gênants que sont les Raffarin, Morin et Cavada, pour se précipiter dans les bras de ses nouveaux compagnons (« socialistes » donc) en les associant à ses collègues intimes (les « démocrates ») et devenir le père fondateur de cette famille recomposée qui dans un futur antérieur, constituait une projection tellement fascinante… Mais ce n’est pas parce qu’une vision ne s’est pas concrétisée qu’elle n’a pas eu le temps de basculer vers la désuétude ; en somme, Bayrou serait passé d’un immobilisme à un autre. Sa cécité devant le malaise de civilisation l’aurait protégé de cette cruelle révélation : en dépit de tous ses efforts et de sa compréhension plus globale que celle de ses petits camarades, François Bayrou est toujours le défenseur d’une arrière-garde, réformée seulement sur le papier.

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L’autre possibilité, pas moins lointaine mais plus cohérente et simple, c’est la reformation d’une sorte d’UDF. Si l’UMP implose ou que ses lieutenants gravitent de plus en plus clairement autour d’un rassemblement orchestré par Marine Le Pen, les centristes, les « modérés » et les « humanistes » de l’UMP, ainsi que l’aile libérale, pourraient se tourner vers le MoDem. Rama Yade et Jean-Louis Borloo joueront les hôtesses lors de ces retrouvailles, on évoquera l’incroyable popularité de François Bayrou (candidat le plus apprécié pendant la campagne 2012), peut-être d’ailleurs pour que le destin de ce dernier lui soit volé par une nouvelle génération, celle de Rama Yade et de Franck Riester. Pour l’anecdote, il sera intéressant de voir, dans une telle situation, ou se faufilera l’anguille Copé. 

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Un tel mouvement se trouverait alors au milieu du bloc PS/EELV et du rassemblement nouveau autour de feu le FN ; il pourrait être une sorte de chape de sécurité séparant l’échiquier politique de ce dernier, tout en allant quelquefois y piocher quelques thématiques qu’il s’agirait de reformuler dans un esprit de tolérance, d’harmonie et de paix… Cette formation aura la responsabilité de toujours contenir cette droite offensive et surtout de ne jamais le rejoindre ; simuler des ouvertures  »idéologiques » ponctuelles tout en raillant la candeur délicieuse du bloc de gauche modérée permettra alors à cette droite réfnovée et new look d’incarner la raison, synthèse de modernité et de tempérance. Il s’agira en quelque sorte de centristes validant les dogmes de la droite atlantiste tout en annexant les postures sociétales de la gauche américaine. Bayrou deviendra alors peut-être un vieux sage inaudible, omniprésent mais finalement transparent, qui ne trouverait sa valeur qu’une fois disparu. 

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* Article publié le même jour sur AgoraVox