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ANOTHER DAY IN PARADISE ***

26 Avr

4sur5  Ce second long-métrage de Larry Clark est souvent considéré comme sa réalisation lui ressemblant le moins. C’est un film hybride, empruntant la voix du road-movie, flirtant avec une version comique de American Gigolo puis une autre plus terre-à-terre de Tueurs nés. L’emprunte de Larry Clark est toujours criante mais les éléments figurés sont moins propres au cinéaste-photographe, c’est vrai. C’est en tout cas parmi ce qu’il a fait de mieux au cours de sa carrière.

Another Day in Paradise est l’histoire d’un gâchis, de quatre en un même, mais où la frontière entre la déchéance fatale et le salut est ténue. Bobbie (Vincent Kartheiser) y est un ado en total décrochage, qui se retrouve approché par Mel, un petit gangster charismatique. Avec lui il s’ouvre à l’aventure, en trouvant plus de ressources (et de fix faciles) et de sécurité. C’est aussi un tuteur avec lequel il peut quelquefois se sentir à égalité ; et une figure paternelle, mais également sentimentale. Mel pourrait être son guide et son amant. Cette dépendance est cependant à sens unique et Bobbie reste seul face aux défis lui tombant dessus, comme celui d’être père.

Les quatre acteurs sont parfaits, d’une énergie exemplaire. James Woods est fascinant dans son rôle de protecteur contrariant, pousse-au-crime dérangé aussi frustrant que dangereux en tant que référence pour Bobbie. Car si celui-ci en fait un modèle, jamais Mel ne souhaite son élévation : il souhaite en faire son assistant, éventuellement son relais, certes. Mélanie Griffith est grisante en fiancée du connard. Son personnage est le plus contrasté, ce que renforce sa position d’observatrice impliquée, parfois de catalyseur. Elle est héroique et lâche, maternelle et pragmatique, soumise mais refuse la fatalité. Paul Kartheiser devra attendre 2007 et Mad Men pour qu’on s’accorde sur son talent, ce qui est injuste. Enfin Natasha Gregson Wagner, actrice plus confidentielle, ne démérite pas, sa performance étant la plus triste et banale au sein de l’équipe de malfrats.

Tout au long de la séance, Another day gagne en intensité et en qualité. Ce drame puissant reste en mémoire grâce à ces personnages remarquables, avec lesquels Larry Clark se permet quelques excentricités sans sacrifier la vraisemblance qui lui est chère. Le film est imprévisible et maîtrisé, part dans tous les sens et ne rencontre jamais d’impasse. Il ose suivre le parcours chaotique de ces quatre anti-héros en prenant des risques romantiques et définitifs. Avec le recul, Larry Clark est bien plus envoûtant et perspicace dans le drame hystérique (ici ou Bully) que dans ses peintures sensuelles avec teenagers en émulation (Ken Park, Kids). Il n’a pas raté sa voix, mais il a du génie là s’attarde moins.

Note globale 76

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Suggestions… Sailor & Lula + Salvador + Videodrome + Eyes Wide Shut + Trainspotting

 

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KEN PARK ***

5 Déc

4sur5  Dans cet opus proche de la pornographie, Larry Clark accuse les adultes. Ils ne sont plus seulement les seconds couteaux dépassés ou ignorants de Bully, mais les repères défaillants, qui au lieu d’apporter confiance et maturité à des adolescents perplexes, les laissent à eux-mêmes, en font les paratonnerre de leurs propres névroses d’adultes viciés ; voir se servent d’eux pour assouvir leurs besoins, que ceux des deux parties concordent ou pas. Il font tout cela avec un degré variable de violence, généralement sans être hostile, plutôt avec une timide indifférence.

Ken Park a mis le feu. C’est un film souvent rejeté par le public et les institutions de censure, moins par les professionnels de la profession, qui trouvaient là une bonne occasion de rattraper leur retard au cas où ils n’avaient pas su mesurer l’ampleur du style Larry Clark lors de ses trois précédentes livraisons. La controverse vient cependant moins de la peinture d’une jeunesse désoeuvrée ou même d’un soit-disant portrait de l’Amérique de l’époque comme ont besoin de le caser à chaque controverse du genre les critiques compassés ; il vient de la complaisance inouie de Larry Clark. Il est légitime de lui reprocher un penchant sadique à contempler toute cette dégradation des âmes et des corps, tout comme se le figurer comme un vieux vicelard à peine planqué derrière l’argument artistique.

L’originalité de Larry Clark, à moins que ce ne soit le comble du vice, c’est de combiner ce voyeurisme frontal (et de marcher sur les plates-bandes du cinéma érotique sans s’en déclarer) en donnant aux moralistes la matière à se déchaîner ; mais en brouillant les pistes. Larry Clark n’accuse pas un camp d’adulte précis, il accuse le plus de déclinaisons possibles : en somme, il voit le Mal en tous, les illuminés, les négligents, les cas sociaux, les petits-bourgeois irresponsables, les tuteurs pas à la hauteur, etc. La progéniture n’en sort pas grandie : Shawn notamment agace, pauvre adolescent mollasson de service, totalement soumis à l’environnement, la faute à ses conditions d’existence certes mais également à son caractère flegmatique.

Car si Larry Clark nous dit qu’on ne prend pas de  »mauvais chemins » par hasard, il reconnais également une nature propre à chacun. Ainsi dans l’épilogue vaseux où trois des quatre ados se retrouvent, l’exclu, c’est celui qui a été trop loin : il n’a pas seulement pété les plombs, il a accompli sa nature, hostile et malsaine. Les adultes lui étant affectés sont les plus charmants de tous : comment ne pas éprouver une petite tendresse pour ce couple de grands-parents, toujours amoureux et frais. À l’égard de Tate/James Ransone, ils ont démissionnés mais leur bienveillance reste et n’est pas reconnue par James. Le regard de Larry Clark est aussi obscène que sensible. Il y a même, par-delà le sexe explicite, une pudeur caractérisant ce Ken Park. Pudeur des émotions, par rapport aux blessures ; on ne montre que les plaies, les cicatrices du mal et celui-ci se laisse deviner. La caméra est intrusive et neutre, nous met au premier plan de ce vaste strip-tease.

Ken Park est une expérience marquante.La dernière partie en vient à vaguement rappeller Salo : vaguement, mais rien de moins ! C’est une intensité comparable dans la perversité et la  »déviance morale » : on se sent revivre le cercle des manies, où les passions les plus moites et dégueulasses sont établies en normes. Mais cette fois pas de système pour doper tout cela, juste une gigantesque force d’inertie. Le spectacle est assez désagréable mais la curiosité l’emportera. L’émulation des corps vient compenser le vide total et l’impuissance à agir : pas seulement à passer au-dessus de ça, mais carrément à  »faire », qu’importe le but ou la volonté. Les troubles, couvés partout, se transforment en d’autres troubles, bruyants et banals : un père écrasant son fils, un ado éprouvant ses vieux.

Et finalement ils rejaillissent dans des événements plus forts ; l’inceste, le meurtre, les violences diverses, les humiliations, le délire. Et y a-t-il une solution, y a-t-il un responsable ? Il y a des adultes dysfonctionnels dans un monde sans ailleurs ni verticalité, polluant leurs jeunes sans rien leur apporter. Ils ne sont pas des monstres, ils ne sont même pas méchants, ils sont juste de pitoyables humains. Des classes moyennes américaines ; mais là n’est pas le sujet, sauf si on veut se servir du social pour camoufler les considérations humaines. Mel/James Woods dans Another Day Paradise aussi était nocif, c’était un marginal élémentaire.

Note globale 75

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Suggestions…

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KIDS **

13 Sep

3sur5  Larry Clark est un réalisateur et photographe représentant l’adolescence avec crudité tout en y ajoutant toujours une petite dose de lyrisme. Sauf peut-être dans ce Kids. Il est souvent controversé pour ses scènes (notamment dans Ken Park) et photos où des adolescents entretiennent des rapports sexuels, ce qui a d’ailleurs valu une vibrante polémique lors de sa grande rétrospective à Paris fin 2010.

Kids est son premier film, sur un scénario de Harmony Korine, le réalisateur trash et underground connu pour Gummo. Par rapport à ce dernier, Larry Clark est légèrement plus doux et carrément moins nihiliste. Dans Kids donc, des jeunes de milieux défavorisés évoquent leurs rapports sexuels, consomment des produits illicites ou dangereux, etc. Ils sont aussi la proie de déviances plus sérieuses : overdoses et viols en premier lieu. Ceux-là ne surviennent pas subitement, ils viennent ponctuer, de façon assez lisse même, le quotidien de ces jeunes.

Dans ce film, Larry Clark est l’empereur de la sensibilité évasive. Il ne rate jamais une occasion de résonner  »social », même si c’est laconique : un clodo dans le métro chantant « i have no legs » (27 »), c’est toujours bon à prendre. Pris de façon optimale, Kids est un reportage romancé mais factuel sur une jeunesse en totale déliquescence, sans soutien, sans renfort, sans voie ; et sur laquelle s’abat des fléaux immenses qui pourraient se généraliser (de l’exclusion au sida) – des fléaux qui pourtant sont là depuis deux décennies ; la dimension visionnaire du travail de Larry Clark reste à prouver et tout simplement à trouver.

Le film n’en demeure pas moins une sorte de pavé lancé au visage d’une société, probablement jugée indifférente ou condescendante envers cette jeunesse et ces situations. Il a un effet catalogue et effectivement tout y passe, avec précision et sans fantasmes : là est justement ce qui fait de Larry Clark plus qu’un opportuniste (ou un Van Sant) même si ça ne suffit pas à apporter quoique ce soit de.. profond. Ce « cinéma vérité » a le mérite d’allez au cœur de certaines réalités puantes ; et à peu près rien d’autre pour lui – sinon qu’il démontre les talents de chasseur de têtes de Larry Clark. Kids montre deux actrices fameuse dans leur premier film : Chloe Savigny et Rosario Dawson.

Note globale 57

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Suggestions… Another Day in Paradise + Bully

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BULLY ***

4 Sep

4sur5  Après Kids et Another Day in Paradise, Larry Clark réalise Bully, inspiré d’un fait divers survenu sept ans et demi auparavant. En 1993, sept jeunes se retrouvent impliqués dans le meurtre d’une de leurs connaissances, Bobby Kent. Larry Clark raconte les jours précédant ce crime, prémédité et chapeauté par Marty Puccio (Brad Renfro), le meilleur ami officieux de Bobby mais aussi son souffre-douleur.

Pas de lecture morale de la part de Larry Clark, c’est l’avantage de son éternelle attitude irrationnelle : dans le sens où chez lui les faits sont contemplés pour ce qu’ils sont. Cela confine le spectacle à une sorte de vide éthique compensé par la saine et vilaine manie de plonger au cœur de situations déviantes, mais bien réelles, vives, capables de parler à tous même à ceux qui ne connaissent rien des univers s’imposant à eux sur l’écran.

Le spectateur est impliqué au maximum et reçoit tous les faits. Au début du film, Bobby se comporte comme un vampire et un manipulateur narcissique. Il exploite les autres et leur fait payer ses fantasmes et son homosexualité mal gérée. Il maintiens sous son emprise Marty, lequel n’arrive pas à vivre sans lui bien que la rancoeur l’envahisse. Il sait que Bobby est toxique, mais ce dernier a une place trop importante, lui a trop pris : sans lui il perdrait certaines de ses forces, que Bobby retiens.

Et en même temps, il s’épanouirais enfin, lui dont le fort caractère reste brimé, comprimé, gâchant son potentiel d’expression et de réussite. Alors, à peine poussé par une amie, il décide de tuer Bobby. Le rejoindront tous ceux qui l’ont subi et dont il contrarie l’existence – contrariétés objectivemes surtout, car Bobby est bien le salaud initial de l’histoire, même si son hostilité est canalisée.

Commence l’ivresse collective au terme de laquelle, personne n’est responsable, mais tout le monde est coupable. Larry Clark filme le basculement dans ce projet dans un style vif, ultra-réaliste, très proche du spectateur, communiquant agressivement et avec précision l’ambiance portant ces jeunes. C’est une folie à sept, prenant des proportions insensées, car jamais l’idée n’est totalement mesurée par ces jeunes. Ils la suivent sans avoir la capacité de projeter les conséquences : il sera mort, point, il l’aura bien mérité, la vie continuera.

Et ça ne se passe pas ainsi. Leur réalité émotionnelle est rattrapée par la réalité physique implacable, celle qui pose un constat définitif si frappant, si inédit, qu’elle force à la prise en conscience. Mais en quelques secondes et alors que toute action ne consistera qu’à planquer l’événement. De plus, la cible n’est pas docile : Bobby ne devient pas de suite un mort, il souffre et titube, il implore même la clémence. Il était fort mais le voilà révélé dans toute sa faiblesse ; et humain, comme on ne lui l’accordait plus.

Bully est une catharsis impossible, frustrante et un choc violent. Malgré son propre manque de jugement, il montre bien des jeunes sans structure morale, sans boussole. Il les montre sans inventer des caricatures grimaçantes ou des criminels nés : ce sont des individus qui se sont laisser bercer par un enthousiasme morbide, partant d’un désir de vengeance parfaitement cohérent compte tenu de leur vécu avec la victime, indépendamment de l’ampleur de cette vengeance. Il n’y a pas d’autre responsable qu’eux-mêmes (pas de défaut d’éducation particulier ; un milieu modeste ou ordinaire, ni plus ni moins sain, riche qu’un autre) et surtout cette croisade collective qui leur a fait oublier toute lucidité.

Larry Clark touche des sentiments profonds, surtout adolescents mais pas seulement. Il montre où mène l’ennui et l’absence de distance à une réalité pauvre en sens, horizontale mais bouchée, grégaire mais inerte. Il est décidément très supérieur à Gus Van Sant (Elephant, Paranoid Park), où jugements fatalistes et accusateurs (de l’Amérique, des institutions) diluent l’effort de vraisemblance dans une représentation chic au moralisme de nourricière éplorée et vaniteuse.

Note globale 74

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…  Ken Park + Mysterious Skin + Thirteen

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