Tag Archives: Josiane Balasko

HOTEL DES AMÉRIQUES ***

1 Août

4sur5  Opus du basculement pour Téchiné, Hôtel des Amériques est plus ‘réaliste’ et surtout plus charnel. C’est le début de ce qui caractérise son cinéma et sera validé dans Rendez-vous (révélation pour Binoche et prix de la mise en scène à Cannes), avec le fracas et les exubérances des nouvelles conversions. La forme est toujours très sophistiquée (la photo est éblouissante et doit beaucoup aux lumières naturelles de Biarritz) mais le romantisme flamboyant prend du relief, s’anime et s’autonomise. Téchiné entre dans la jungle des sentiments et la maîtrise à sa façon, un peu irrationnelle, avec une direction d’acteur héritant des manières de la Nouvelle Vague (ce qui permet, au second plan, à Balasko de se glisser sous une peau plus délicate – loin de ses comédies). C’est aussi la première collaboration avec Deneuve, qualifiée de « sphinx ». Après avoir été une icône, presque une potiche divine, chez Truffaut et Demy, Deneuve va en devenir une plus humaine chez Téchiné. Ils tourneront sept films ensemble (Le Lieu du crime, Les voleurs, Ma saison préférée… jusqu’à L’Homme qu’on aimait trop), cette collaboration étant donc ‘numériquement’ aussi importante dans la carrière de Téchiné que celle avec Jacques Nolot.

La rencontre entre Deneuve et Dewaere provoque une romance étrange, incarnée par deux âmes en rupture, habituées à la figuration et à la frustration au quotidien. Dewaere apparaît obnubilé par Deneuve, mais plus encore happé par ses démons. Il se tue à communiquer. Deneuve est une jeune veuve, un peu dans la désolation. Au départ elle n’est pas tellement attirée par lui, ce n’est pas son « genre » ; mais elle trouve une brèche et s’y enfonce. Elle le laisse faire, c’est toute sa demande. Lui est perdu, elle est gavée (on dirait aussi ‘blasée’) ; ils sont associés pour une fuite ou pour une passion aveugle. Deneuve, passive vue de loin et indécise qu’en apparence, trompe sa lassitude, trouvant un autre chose d’exotique, à percer ; Dewaere, totalement à fleur de peau quand Deneuve est sobre, semble espérer beaucoup, exige des garanties et des grandes déclarations ; mais se dérobe quand il est invité. Téchiné fait souvent se trouver des caractères très différents, aimantés par des mystères vivants, poussés vers des sentiers sinueux voire impraticables. Ce sera le cas des principaux protagonistes dans Les roseaux sauvages (l’opus le plus ‘culte’ et même le plus populaire) et dans Rendez-vous. Dans Hôtel des Amériques, Deneuve et Dewaere semblent n’avoir aucune raison de graviter l’un autour de l’autre ; sauf ce désir de se noyer dans le désir de l’autre, succomber à ses caprices sans déroger à ses propres rêveries, ou à son confort. Leur aventure est irrégulière. Ils deviennent une espèce de couple déglingué, se croisant régulièrement comme pour se doper et survoler avec plus d’assurance leurs existences entre-temps. Ou s’assurer une fatigue ‘pleine’ à propos de leur vie.

Tout est à la fois minimaliste et très systématique ; éthéré mais très carré, comme l’est le chassé-croisé. C’est romanesque et limpide, avec des personnages rebelles, peu ‘littéraires’ ou saisissables ; la seule prise sur eux semble être le cadre. Le metteur en scène tient la matrice dans laquelle ils doivent déambuler et puisqu’ils le peuvent, briller. Comme d’habitude, Dewaere est dans un rôle de ‘perdant’ et de désespéré, peut-être plus outrancier et fragile encore. Il semble prêt à s’effondrer, avec son personnage ; il n’a pas encore cette façon d’être sublimement résigné, ou de s’assombrir ; il est au moment où la violence explose, les émotions fusent, où il faut s’employer à refuser ce précipice dans lequel on vient pourtant de tremper de façon irréversible. Ce Dewaere n’est pas celui de Série noire ou de Paradis pour tous ; c’est celui d’un homme à l’agonie, malade d’être sans vocation, d’avoir perdu son ‘étoile’, son guide suprême ou tout ce qui pourrait se rapporter à une telle idée. Dans Hôtel il croit devoir honorer l’apparition Hélène/Deneuve, alors qu’elle n’aspire à rien d’autre que d’entrer dans son monde et lui présenter le sien. Il essaie de se dépasser, de se confier mieux qu’il ne l’aurait jamais fait ; il est à l’origine de ces pressions. Elle n’est que positive et réservée, un spectre fringant, un gouffre harmonieux et fini, dont les intérêts sont bien plus triviaux et aussi bien plus libres que ceux qu’il s’imagine(rait). Forcément elle ne cerne pas tout à fait son agonie, mais voit bien qu’elle se nourrit de mirages empêchant la croissance de leur relation.

Note globale 73

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Suspiria

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (4), Ambition (4), Audace (-), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

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MA VIE EST UN ENFER **

15 Mai

3sur5  Burlesque et vulgarité à volonté. Balasko n’est jamais meilleure que dans la peau d’une damnée de la terre, seule, moche et non-désirée, mieux, humiliée et vaguement exploitée par les rares membres de son entourage (ici, son psy, son voisin, sa mère) ; c’est avec ce costume disgracieux et purulent qu’elle trouve par surprise un ange gardien vicieux dans Arlette ou Ma vie est un enfer, voir Nuit d’ivresse où elle est également exaucée pour le pire.

 

Avec ce troisième film qu’elle réalise elle-même, juste avant le sacre de Gazon maudit, Balasko partage l’affiche aux côtés d’un Daniel Auteuil survolté ; il apparaît en démon venu profiter de sa fragilité, dont elle va tomber amoureuse malgré ses manipulations, allant jusqu’à tenter de le racheter lorsque la hiérarchie céleste s’acharne sur lui. En renversant ainsi la table, le film se permet d’explorer toutes les pistes de son improbable scénario, plutôt que de se restreindre à une simple accumulation de sortilèges autour du personnage de Léa. Particulièrement outrancier, Ma vie est un enfer se profile en farce brutale (avec d’impressionnants accès de mauvais goût), plus anglo-saxonne que franchouillarde (bien que le Benguigui accroc au porno soit là pour le rappeler). Les pouvoirs surnaturels et la nature de Abar sont l’occasion de plusieurs numéros grand-guignols (le tour de magie perturbé, le chaos dans le restaurant de luxe), tandis que l’enfer et ses avatars sont traduits sous un angle folkorique. Balasko imagine les corporations autour de lui avec les bars des émissaires du diable ou le centre de traitement des messages terrestres.

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Réellement trash (l’arme de la vengeance), y compris au plan graphique où il se comporte comme un nanar cronenbergien (scène de transformation de la mère en dame de l’aspirateur de Eraserhead), Ma vie est un enfer aurait pu devenir un fleuron de la comédie fantastique excentrique et populaire à la française ; mais il reste un des seuls essais potaches et grand-public dans le genre. Reste une rincade grasse et colorée.

Note globale 60

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Page Allocine

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