Tag Archives: Jeffrey Combs

EDMOND ***

28 Août

4sur5 C‘est une surprise totale de la part de Stuart Gordon, orfèvre du bis parfois génial, connu pour Le Dentiste et de sa suite, mais surtout Re-Animator. Il est également crédité au scénario du formidable Body Snatchers de Abel Ferrara et de Chérie j’ai rétréci les gosses. En 2005 donc, Stuart Gordon présente Edmond, un film singulier, sorte de méditation à cheval entre le policier, le drame et l’étude de caractère. Certains l’ont qualifié sinon à tort, au moins avec démesure, de  »film social ». Ce qui est certain, c’est que Edmond a marqué un tournant dans la carrière du réalisateur le plus lovecraftien (From Beyond) recensé à ce jour, qui persévérera dans le registre avec Stuck et King of Ants.

Edmond prend la forme d’une descente aux enfers, se déroulant pour l’essentiel en une nuit. Subitement, sans doute par l’effet d’une trop longue fatigue, un homme décide de tout plaquer (interprétation parfaite de William H.Macy). Il quitte sa femme et son logement, part errer dans la ville en espérant se divertir. Mais le monde est rempli de chausse-trappes et lui, taillé sur-mesure pour finir dans les coupe-gorges et aux mains des escrocs. Puis Edmond s’élève contre cet état : la prédation lui devient tout aussi insupportable que l’apathie et l’hypocrisie (qui ne sont pourtant pas des défauts étrangers à son propre cas, ou au moins ne l’ont pas toujours été).

Et alors, comme les victimes d’une fatigue foudroyante ou les consommateurs novices d’une drogue exaltante, il décide qu’il n’a pas de comptes à rendre, décide de voir cette absurdité sans en rester spectateur. Il a 47 ans et enfin il se rebiffe ; il éclate la gueule de cet escroc, il invective les gens pour de bonnes ou de mauvaises paroles. Il prend trop confiance, devient hédoniste, dans un mode où la brutalité compte plus que la banale jouissance physique : c’est l’affirmation de soi l’important, le plaisir ne saurait être entier sinon. Et c’est pour ça que cette pute, devant ou derrière la vitre, n’apportait pas de satisfaction, c’est pour ça qu’il n’était pas en mesure de se détacher des préoccupations liées à l’auto-préservation. Les certitudes matérielles valent mieux que des vulgaires consommations supposées l’emporter sur tout en appâtant un cerveau reptilien qui en serait si bas.

Sa déchéance est rapide et il se trouve vite refoulé par la société ; alors qu’il était déjà un anonyme, un rien du tout, une ombre d’un point de vue social, aliénée de surcroît. Aucun intérêt, en effet, à demeurer dans cette condition, quand bien même il n’y aurait pas d’échappatoire. Avec un interlocuteur au début de sa virée, Edmond en discute d’ailleurs et tous deux évoquent les alternatives, généralement individualistes. En tout cas, cet état de conformité n’apportant que léthargie cotonneuse, oubli de soi et vacuité n’est plus envisageable ; et c’est pour cela que les plaisirs offerts par la ville sont insignifiants. Car elle lui a déjà tout pris, elle l’a asséché et immobilisé pour le mettre sous perfusion avec l’ordre du néant. Enfin, lorsqu’il sera exclu, sorti du  »jeu » du monde commun, Edmond va s’enfoncer dans la solitude morale, que des spéculations ridicules et délires de grandeur ne font que rendre d’autant plus pathétique. Ce n’est pas un visionnaire ni un esprit libre. Par contre, c’est peut-être malgré tout, un héros.

Edmond raconte l’entrée en transe d’un nobodies en implosion : et de cette transe il ne sortira plus jamais. Le film réussi une chose rare pour les routiers du cinéma : il est capable de déconcerter, il nous embarque sans nous laisser les clés de ce qui viendra. Edmond est une expérience se justifiant par elle-même, épousant sans la commenter la quête de son personnage, acceptant donc ses paradoxes, sa confusion, tout en les cernant avec précision. La mise en scène est simple et sans aspérités, la facture technique correcte mais clairement modeste. Le spectateur en sort avec la lourde tâche de devoir qualifier un tel objet, cet espèce de Bad Lieutenant tristement clownesque, voir d’Ebola Syndrome philosophique.

Note globale 75

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WOULD YOU RATHER ***

29 Juil

3sur5  Au moment où sort Would you rather (2012), les films de survie sont souvent centrés sur une compétition. Cette tendance vient de la vague de torture porn chapeautée par Saw et Hostel (qui ont donné un cahier des charges à des dizaines de succédanés), puis de manière indirecte de la télé-réalité (dont la critique imagée est tombée dans le kitsch depuis au moins quatre ans). Elle n’est pas isolée puisque les asiatiques ont eu Battle Royale puis des flopées de Death Bell. Les films cheap et bis reprenant ce programme n’ont plus qu’à tâcher de se distinguer par quelques détails bien sentis ou une surenchère de tripes, de sang et/ou de morts. Les torture porn ou les films d’horreur ‘à concours’ ont tendance à ne pas ‘se prendre la tête’ autrement que pour envoyer leur débauche morbide, avec un peu de souci pour la gestion du suspense et des effets – ou plus qu’un peu pour les ambitieux et les caïds à thèses. Hors de l’Horreur aussi ce canevas fait des ravages, la liquidation sociale prenant le relais sur la sanction barbaque (Exam, l’espagnol La Méthode).

Lucides à ce sujet, les créateurs de Would you rather décident de mettre carte sur table d’entrée de jeu, s’interdisent les pirouettes ou les justifications rocambolesques. L’objectif est rapidement identifié par le spectateur : pour ces gens dans le besoin réunis à dîner, il faudra se battre pour survivre et gagner la récompense. Les alternatives faciles seront écartées : pas de machinations ou de mensonges, pas de compromissions ou de retournement pour le jeu cruel (malgré d’inévitables secousses). Would you rather est un film frontal, sur tout. Il faut trancher entre deux maux. Les protagonistes ont une marge de manœuvre (tenter de partager les peines, pile ou face ; et surtout la raison et les instincts à disposition) mais on ne sort pas de la boîte. Il se passe de ces petits raffinements bidons, de ces mystères inutiles, polluant tellement le cinéma d’épouvante et ‘à sensations’. Il met plutôt l’accent sur ses personnages, en établissant une hiérarchie selon la richesse de caractère de chacun : les ambigus et les forts ont le plus de ressources, les tourmentés ont l’énergie du désespoir et des coups-d’éclat à offrir, les fragiles et les médiocres ont le sort entièrement réglé par les circonstances. Le système sadique orchestré par Lambrick n’a qu’une vertu : il est cohérent et ses règles sont claires.

Fiable dans les grandes lignes, il reste fourbe dans le mode d’exécution : les participants au jeu doivent prendre des décisions non éclairées et les assumer. C’est le ‘libre-arbitre’ enchaîné. Le philanthrope au style grinçant voue un culte à la prise de décision et force ses otages à confondre courage et folie. Il veut voir les limites et n’attend rien de plus qu’un divertissement, des surprises, des morceaux de bravoure et de volontarisme ébouriffants. Jeffrey Combs (immortalisé par ses rôles chez Stuart Gordon, en particulier celui de Re-Animator) donne à ce pervers une apparence d’excentrique froid, théâtral mais serein, à la fois très cinématographique et crûment ‘typique’. Lambrick, soucieux des bonnes manières par ailleurs (violer n’est pas jouer!) jouit de transgresser les convenances assurant la paix intérieure de ses invités. Il blesse l’amour-propre de ses hôtes, casse les défenses et pousse à violer des principes (à la végétarienne et l’alcoolique : « vous pouvez, mais vous ne voulez pas »). Il ne s’agit pas de vendre simplement sa force de travail, mais de mettre en péril son équilibre et sa sainteté. Lambrick montre que l’argent aura raison de tout.

Le spectacle est assez vraisemblable dans l’ensemble, quoique certaines douleurs soient vite relativisées. Mais l’excitation, la peur, la conscience de l’impasse aident à ça ; la pression est le meilleur anesthésiant. Le film utilise abondamment ces décalages, ce côté bigger-than-life chez les êtres et pas seulement dans les situations, qu’il sait soutenir avec brio. Les petits commentaires de Lambrick et sa distance en général sont ahurissants a-priori, pourraient relever du cartoon, mais le film sait montrer cette fantaisie sous un angle pragmatique (et c’est sa grande jouissance annuelle). On peut sourire à certaines piques, on en perd l’envie plus ou moins rapidement (selon la tolérance au nihilisme tranquille). Les personnages ne sont pas toujours parfaitement joués, mais l’écriture les fait solides et bien exploités. La fille ‘dark’ et cynique campée par Sasha Grey (transfuge du porno, dont la seule sortie notable à ce stade était Girlfriend Experience) pourrait être le rôle de trop, mais ses excès sont bénéfiques pour le principe, pendant que les faits crus sapent son petit numéro et son estime de soi perverse. Enfin le banc des victimes aurait suscité moins de compassion sans l’actrice principale, Brittany Snow pour Iris : c’est une des ironies finales (avec la solitude des vainqueurs – et pécheurs).

Note globale 68

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Suggestions… The Invitation (2016) + American Nightmare 2 (2015)

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (3), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

Note arrondie de 69 à 70 suite à la mise à jour générale des notes. Ramenée à 68 après la suppression des -0.

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NECRONOMICON ****

8 Août

4sur5  Initialement le Necronomicon est un ouvrage fictif cité dans certaines nouvelles de Lovecraft. Il a inspiré plusieurs fois les cinéastes, d’abord avec La Malédiction d’Arkham (1963) mais aussi Sam Raimi dans sa trilogie Evil Dead ou encore l’inénarrable Jesus Franco. En 1994, Brian Yuzna, sortant de La Nuit des Morts-Vivants 3, décide de produire une anthologie lovecraftienne, où il collabore avec deux autres auteurs, Christophe Gans alors à ses débuts et Shusuke Kaneko (saga Gamera et adaptations de Death Note). Il y signe l’histoire liant les trois sketches, où Lovecraft en personne est mis en scène, ainsi que le dernier de ces sketches.

Le premier est sophistiqué et extrêmement sympathique ; le second d’un charme inoui ; le dernier carrément exaltant. L’opus éclaireur,  »Les Noyés » par Christophe Gans, montre des manies communes aux Contes de la Crypte. Un homme y visite la une maison au bord du falaise dont il a hérité. Le documentaire Dans l’enfer du B s’intéresse particulièrement à son élaboration, évoquant dans une moindre mesure celle du film en général. Dans le second, du japonais Kaneko, une étudiante tisse des liens avec son voisin amateur de cryogénie. Dans cet épisode peut-être plus brouillon que les autres, on a la sensation d’être toujours au bord d’un renversement incroyable ; et c’est le cas ! C’est aussi le seul à accorder une certaine consistance psychologique et surtout beaucoup d’emphase à ses personnages, réunis par des sentiments violents et des aspirations chimériques. Enfin le dernier sketche, de Yuzna donc, est le climax de Necronomicon. Démarrant de façon particulièrement triviale en buddy-movie policier, c’est le plus excentrique, le plus vaste et fou et même, le plus psychiquement coriace. Pour visualiser, il faut s’imaginer une tambouille confondant Midnight Meat TrainLe Livre de Jérémie et Le Voyage de Chihiro. Avec cette intrigue où une flic névrosée poursuit un dangereux psychopathe dans d’improbables catacombes logées sous un immeuble, pour finir harcelée par des individus doubles et imprévisibles, Yuzna nous amène dans un contexte où le spectateur perd pied devant tant de faux-semblants et de banalités cauchemardesques.

Ces trois contes d’une trentaine de minutes quittent davantage la réalité que d’autres fleurons du bis fantasmagorique (façon Darkside). C’est du kitsch fabuleux, où tout est à la fois émergé ou explicite et pourtant mystérieux. Le sujet est parfaitement maîtrisé et subjugué puisqu’on est comme un enfant découvrant le livre des secrets et des fantasmes. Toutefois la qualification de « nanar » pour cette vision du Necronomicon est compréhensible. L’ensemble comporte son lot de lourdeurs (dans certains dialogues ou effets) et des côtés absurdes (des protagonistes aux caractéristiques plus pulsionnelles voir mythologiques), le rendant d’autant plus magique. Ce côté fumeux participe de sa grâce. Le film est onirique, d’une générosité absolue – galvanisant les attentes en horreur, en gore, en fantastique, en créatures étranges et peut-être même en érotisme puisqu’une once y est intégrée. Hormis peut-être dans la fin du premier épisode (qui s’attarde de manière redondante sur la débauche de freaks), le film ne s’arrête jamais. Chaque instant tend vers la nouveauté et la surprise. Typé et haut-en-couleur, c’est un rêve trash ininterrompu à recommander à tous les amateurs de balades au-delà des frontières du tangible.

Note globale 79

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Le livre de Lovecraft

  • sketch intermédiaire – « The Library » *** 4sur5 (7)
  • 1) « The Drowned » *** 4sur5 (7)
  • 2) « The Cold » **** 4sur5 (8)
  • 3) « Whispers » **** 5sur5 (9)

 

Suggestions… Jeff Remmer et le Temple de Dagon + Call of Ctulhu + La malédiction d’Arkham

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