Tag Archives: Humour

MAN ON THE MOON ***

30 Juil

4sur5  Auteur de Hair, Amadeus et Vol au-dessus d’un nid de coucou, Miloš Forman a offert à Jim Carrey son rôle le plus intéressant avec Man on the Moon. Ce biopic est librement inspiré de Andy Kaufman, comédien américain mort à 35 ans et revendiquant une forme d’anti-humour, bien qu’il soit perçu et acclamé en tant que comique, d’un genre singulier. Man on the Moon est à la hauteur de cette démarche. Ce n’est pas une partie de plaisir et ce n’est pas vraiment drôle : il y a même de quoi se braquer. Car Andy Kaufman par Jim Carrey est un performer, donnant dans l’absurde et la manipulation, étant son propre cobaye.

 

Dans un premier temps, Andy Kaufman semble simplement au mauvais endroit, pressé de s’acquitter d’une mission de comique conventionnel auquel il échoue totalement. Tire-t-il son échec ou a-t-il prémédité dès le départ la duperie ? Toujours est-il qu’avec son personnage de l’étranger, il va faire rire de lui à ses dépens (mais à un degré factice), en faisant croire à l’authenticité de son apparition et la transparence de son inspiration. À ce moment tout de même, il reste un enfant.

 

Puis il devient un vrai troll. Profitant de son ascension et d’une large exposition médiatique (présence au Saturday Night Live, émission spéciale), il part en roue libre. Provoquant de grands moments de silence et de gêne là encore, il arrive à de vraies performances et s’épanouit en bouffon total. Il n’est pas là pour faire rire les familles et regrette d’être coopté par des séries burlesques grossières. Il est là pour jouer des tours : c’est un farceur, au machiavélisme innocent (le coup de la télévision) mais extrêmement ambitieux.

 

En inventant des personnages irrespectueux de leur vocation (Toni le crooner misérable et connard mégalo), pantins de son agressivité indirecte, Andy Kaufman est plus qu’une tête à claques ridicule, c’est un orfèvre de l’anti-entertainment. Il vient saboter tout en direct, se consume et emporte avec lui toute l’assistance : il la diverti par l’implication dans une réalité déviante construite, pas en l’amusant simplement tout en la laissant tranquille dans son espace propre. Et il a raison, car il n’aurait été qu’un comique besogneux et poussif sinon.

 

Au fur et à mesure, avec ses personnages et surtout ses canulars, Kaufman se libère, alors qu’il aurait pu devenir l’égal de son personnage originel (« très merci beaucoup »). Il subissait et restait invisible, maladroit, or maintenant, il tourmente en étant dans une position distanciée d’autant plus jouissive que les autres n’ont aucun recul face à ses conneries et sur-réagissent. Lorsque cette attitude se retourne contre lui et qu’il finit par prendre au sérieux la réalité, sa nature le dépasse.

 

Atteint par un cancer, croyant sincèrement à sa promesse de repentance, il va effectivement faire la démonstration d’une plus grande chaleur et travailler dans le but de répandre la joie. Mais il n’en est pas moins monstrueux ! Au soir de sa vie, Kaufman réussi à marier sa malice avec de bonnes intentions et met son talent de performer contrariant au service de pieux semi-mensonges. Il en arrive à se tromper lui-même : le passage aux Philippines est brillant. Grave et recueilli, il s’accroche à son issue de secours et finalement, éclate de rire en constatant qu’il est tombé sur des farceurs opportunistes à sa mesure.

 

Forman traite cette démarche avec une absence totale de jugement et ne cherche jamais à faire apprécier son personnage, ni à expliquer sa démarche. Il met à son service ses moyens et surtout sa technique, son talent éprouvé de cinéaste. Sans initiatives particulières d’un point de vue graphique, Forman fait la démonstration de sa supériorité par la direction d’acteurs et l’amalgame entre tragédie et distanciation pittoresque.

 

Ce spectacle ambigu mais transparent aspire dans la spirale de Kaufman, son industrie suicidaire et taquine. Le film raconte une fuite par le faux-semblant, qui en cache un autre et ainsi de suite, comme un processus de mystification/révélation en poupées russes, mais opérant des allez-retours au lieu de suivre une ligne descendante. La fureur trollistique du principe est hilarante, y faire face est prodigieusement irritant.

Note globale 76

 

Page Allocine & IMDB + Zoga sur SC

Suggestions… Auto Focus 

 

 Voir l’index cinéma de Zogarok

 

RENDEZ-NOUS JÉSUS ****

11 Juin

4sur5  Désormais, cela depuis quelques temps (lancement très solennel de la campagne de Biquette), Dieudonné adopte un côté vieux briscard distingué et narquois. Un vieux gourou sans terre promise, se complaisant dans sa condition chaotique (mais ouverte à tous les possibles depuis de récentes connexions) et se délectant d’un Monde qu’il estime comprendre (parce que son parcours a favorisé un travail d’épure ou les grandes lignes sont ostensibles) mais qu’il sait sclérosé. On pourrait en conclure qu’il s’est décidé à profiter humblement des restes de la vie, mais son hédonisme apparent et simulé est contrebalancé par un combat utopique et idéologique – combat trop manifeste pour garantir le sérieux tant des hystériques que des faux-naïfs minimisant tout ce qui leur est soumis.


Rendez-nous Jésus est un condensé final, mêlant running-gag débridés (DSK en ligne de mire) et nouveautés musclées (sketchs entiers autour de la Légion d’Honneur, de la Gay Pride…). C’est la conclusion d’une époque courte mais chargée, entamée aux alentours du lancement de son compte officiel IamDieudo (sur YouTube). Dieudonné reprend quelques gimmicks et saillies récentes, vues ou entendues dans ses vidéos (du « j’ai fait marrer jusqu’à Téhéran » à la « femelle babouin ») ; c’est presque un catalogue pendant le deuxième quart du show, pourtant c’est toujours aussi scandaleusement excellent. Cette curieuse absence d’usure ne pourrait cependant justifier un spectacle entier : la force des redites éventuelles, c’est que le catalogue converge vers la redéfinition jusqu’au-boutiste de l’ensemble des grands motifs du farceur magnifique (notamment au sujet du racisme des élites, de la corruption comme principe et mode de vie, du sionisme)Après l’inégal Antisémite, l’oeuvre de Dieudonné est vraisemblablement dans un tournant et appelée à se transformer, soit dans le ton, soit dans la vigueur, soit dans la nature des sujets, à moins qu’il n’y ait abandon de ce type de performance (le one man show de deux heures). De toutes façons, avec InterNet, le spectacle physique n’est plus qu’une concrétisation pour Dieudonné (et une initiative certaine de la part des acheteurs de tickets) ; c’est maintenant le spectacle l’étape, qui vient ponctuer l’actualité au lieu de la re-lancer ou de redéfinir les orientations. 


Les circonstances extérieures concourent avec insistance à faire de Rendez-nous Jésus un spectacle-testament. L’ostracisme et l’anathème étaient acquis et accomplis à jamais, mais les détracteurs de Dieudonné ont franchis un cap et rejoint un mode beaucoup plus agressif. Ses spectacles sont censurés à plusieurs reprises, avec régulièrement l’appui de polices municipales ou de groupuscules extrémistes ou juvéniles : l’activité de Dieudonné est par ailleurs plombée toujours par les mêmes moyens et émissaires, c’est-à-dire des arrêtés locaux délivrés grâce à des intervenants inconnus, des intermédiaires notoires ou des petits dogmatiques bien-pensants croyant attirer la sympathie de plus forts qu’eux par leur geste totalitaire exécuté au nom de la liberté et de la paix civile. Sauf que généralement, la Justice ou l’Etat ne se chargent pas du cas de Dieudonné, sinon éventuellement pour relever l’illégalité (et donc la triple absurdité) des rejets administratifs dont l’humoriste-polémiste est victime – rejets valides seulement pour les serviteurs des idéologies dominantes et autres soumis à des pressions morales et culturelles de masse.


Pour autant, faire de Dieudonné un apôtre de l’harmonie est une pure aberration. Aujourd’hui, tout s’accélère autour de sa personne, il est maintenant interdit dans plusieurs États (comme au Québec dont il est désormais banni officiellement) et un palier a été franchi de chaque côtés. Outre quelques élections mineures (le mouvement antisioniste de Dieudonné a propulsé quatre candidats aux Législatives dans l’Eure-et-Loir) n’y aura bientôt plus qu’InterNet pour Dieudonné, dont le triomphe en salles à Lyon a excédé ses cibles et adversaires, à l’heure ou il se permet de franchir toutes les limites au nom de la sacro-sainte rigolade. Le point culminant du spectacle, c’est le débat (rappelant une édition spéciale Psychopathes) entre des représentants de l’ensemble des religions du Monde (dont un athée et Evelyne LaChatte) avec Jésus pour ordre du jour… et bientôt la supposée domination hébraïque. Débordements et invitations à la « haine raciale » s’y délectent dans l’outrance la plus totale. Les personnages appelant de leurs voeux cet axe anti-satanique sont farfelus et pathétiques, mais la part de sincérité est évidente. Cette facette ne fait pas de Dieudonné un antisémite, mais un antisioniste exaspéré (au point d’approcher bientôt le lâcher-prise ?), n’hésitant plus à se caricaturer au-delà de toutes limites. Cela en fait aussi un potentiel agitateur de colères et même si on peut croire qu’il neutralise une vigueur populaire, la rigolade est à hauts risques – mais Dieudonné ne s’appartient même plus et il le sait, la farce le dépasse et lui ne fait que traverser sa propre existence avec, pour masquer son désespoir et son impuissance, une fureur artificielle et une nonchalance de circonstance.


Dieudonné est irrécupérable et ira jusqu’au-bout de sa logique, de farce et de dénonciation. S’il était tout à fait en-dehors du réel, il ne serait pas drôle ; mais il rappelle aux consciences endormies les tensions même plus sous-jacentes de son époque et s’il est de parti-pris, sa propre lecture idéologique s’efface derrière le goût d’un tragi-comique en mouvement et en direct. C’est une sorte d’éditorialiste azimuté et trop extrême pour être encore simplement répréhensible ou borderline. Venir à son oeuvre n’est ni une adhésion ni l’aboutissement d’une simple curiosité, c’est partager l’enthousiasme suicidaire d’un homme que plus rien ne retient dans sa course après les limites de la Société commune.



* Cet article ouvre la 9e catégorie de Zogarok, celle des « Spectacles (& Documents) ». Cette expansion va se poursuivre et s’achever avec une 10e catégorie impliquant des vidéos (ou éventuellement d’autres supports ou documents) à valeur pédagogique, polémique ou subjective.

*

*