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LIVRES 2019 (Bilan)

18 Jan

Année moins riche que les précédentes en quantité comme en qualité, où pourtant s’est maintenu le nombre de critiques (pour Cosmos et Arino) alors que je venais d’abandonner les systématiques pour le cinéma.

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Céline Mea culpa **** (France 1936) : C’est donc la découverte sérieuse de l’œuvre de Céline qui sauve cette année littéraire (j’ai entamé un autre de ses pamphlets). Texte court et limpide. Les démonstrations ne sont pas nécessairement le meilleur ni le plus pertinent : en quelques exclamations ou sentences amères tout un filon sur la nature et la condition humaines est déjà épuisé. Les perversions de l’unanimisme, des revendicateurs et des flatteurs, du populisme sont parfaitement senties. (78)

Betsy Haynes – Panique à la cantine * (USA 1998) : De la collection ‘Froid dans le dos’, concurrente de ‘Chair de Poule’. L’idée est bonne mais le plan médiocre et le développement misérable. Pour une adaptation à l’écran il semble impossible de dépasser le très-court métrage sans donner un résultat ennuyeux et copieusement débile. En l’état c’est déjà gentiment crétin à force d’étirer des révélations qui n’en ont jamais été et de donner des réponses plates – même la fin grotesque est expéditive et décevante. (42)

HG Wells – Le pays des aveugles *** (UK 1904) : Édition Folio de 1984. Contient, dans l’ordre : Le pays des aveugles (1904), La porte dans le mur (1906), Un rêve d’Armageddon (1901), La vérité concernant Pyecraft (1903), L’œuf de cristal (1897), L’étoile (1897), La pomme (1896). La nouvelle éponyme approche le niveau des autres grands titres de Wells, comme La machine à explorer le temps. La suivante annonce déjà moins d’ambition, pose des enjeux plus moraux et égocentrés que scientifiques. Les autres sont anodines et ne font qu’évoquer des idées, sauf Pyecraft qui est plus joueuse et frontale, mais assez stérile à cause de son narrateur un brin terre-à-terre. Le fantastique ou la spéculation mystérieuse sont plus fréquents que la véritable SF ; seule La porte dans le mur est un peu marquante grâce à l’émotion de son narrateur, tandis que les autres reposent davantage sur les pures intrigues (interminable dans le cas d’Un rêve, sous-développées faute de temps accordé dans les autres). Notes : Le pays 8.5, La porte 7.5, Un rêve 6, Pyecraft 6.5, L’œuf 6, L’étoile 6.5, La pomme 6. (68)

Guillaume Apollinaire – Les onze mille verges *** (France 1907) : Au départ j’avais surtout du dédain pour ces grossièretés dignes d’un Bigard des heures un peu trash, dans un style correct et déjà un peu fleuri. On y trouve de quoi s’amuser mais c’est quand même bien pauvre. Puis dès le chapitre 2 on décolle et au chapitre 3 on s’envole avec une succession de séquences sauvages et bouffonnes. À partir de là ce n’est plus qu’une excellente farce, qui n’a de surréaliste que la surenchère, la foule d’heureuses coïncidences et la fluidité des interactions vicieuses. La facilité devient un atout, c’est comme dans un conte, mais gras et méchant. (68)

Brigitte Lahaie – Moi la scandaleuse ** (France 1988) : Biographie de l’ancienne actrice de « pornérotisme ». devenue animatrice radio. Je l’ai appréciée en tant qu’actrice ‘traditionnelle’ et dans sa séquence face à une pitoyable enragée. De quoi m’arrêter sur ce témoignage construit bizarrement mais globalement sans fioritures. (62)

Une théorie économique d’après les propos de Soros (le carré ‘équilibre+statique’ est sous-envisagé)

George Soros – Le défi de l’argent ** (1996) : Entretien, en plusieurs parties qui m’ont semblées trompeuses, sans doute plaquées là pour meubler. (62)

Vladimir Nabokov – Natacha ** (Russie 192-193/2012) : Recueil de nouvelles lapidaires, paru en 2012. Amoral et doux. Des choses significatives ou pittoresques. (58)

Gabriel Tallent – My absolute darling ** (Californie 2018) : Beaucoup trop long avec une emphase et une dureté de chialeux. Sauve sa crédibilité en relevant régulièrement les ambivalences de la gamine, comme elle peut être cassée tout en ayant des ressources, comme elle peut être attachée à son père tout en le détestant ; puis son évolution vers le mépris. Malheureusement trop de tartines mielleuses, une gravité et des élans ‘action-movie’ tous les deux surfaits. (42)

Jean Cocteau – La machine infernale ** (France 1932) : Vulgaire et futile. L’intérêt du projet m’échappe. Les publics rétifs aux tragédies classiques vont trouver une version plus plate, pataude et désacralisée de ce qu’ils se représentent. (52)

Michel Houellebecq – La carte et le territoire *** (France 2010) : Un opus souvent drôle comme toujours, plus sèchement désenchanté et ouvertement misanthrope, où Houellebecq se donne un des rôles principaux. En tant qu’auteur, il s’engage dans des fixettes bizarres autour de quelques idées ou personnes (notamment Beigbeder qui a dû faire partie [à quel degré?] de ses ‘amis’ personnels) ; certaines surprises n’ont malheureusement aucun sens, comme cette supposée homosexualité de Jean-Pierre Pernaut et l’ensemble de ce qui est dit à propos de lui. Houellebecq m’a semblé moins pertinent que d’habitude. Le style est de meilleure tenue que dans Soumission, mais les longues annotations ou compte-rendu (ou copies avérées de notices Wikipedia) annoncent les lourdeurs démonstratives du roman à suivre. Plusieurs éléments cruciaux restent négligés, comme tout ce qui concerne les révélations suite à la mort violente d’un des protagonistes. (64)

Gabriel Garcia Marquez – L’automne du patriarche ** (Colombie 1968-1975) : Atypique dans la forme, car écrit avec un minimum de points (aucun dans le chapitre final de 40 pages). L’expérimentation et quelques descriptions cinglantes le long de cette satire vaguement délirante sont les points forts du livre ; pour le reste il ne vaut pas le coup, devient facilement saoulant (pas forcément agaçant) et demande trop de temps. Vous n’y apprendriez rien, en faits, en pensées spéciales comme en nature humaine – mais vous aurez une illustration bien nourrie du quotidien médiocre des tyrans dans les pays pauvres (l’Amérique Latine ne fait office que de spécificité dans celui-là). (46)

 

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Mise à jour de premières notes (2016) :

  • Le livre noir d’Evola → 7, -2. J’avais crée sa fiche sur SC. Dégoulinant de violence, d’ambition et de grandiloquence. Lyrique plutôt que critique. Pas à cultiver et même peut-être pas bon pour influencer car manque de nuance, mais pertinent souvent et divertissant – d’une façon bouillante. À lire si vous aimez les débordements de fanatisme et de mépris, que vous soyez enthousiaste pour les idées et l’univers d’Evola, ou simplement amateur d’ivresses bien construites et jusqu’au-boutistes (tant qu’elles sont mortes ou impuissantes à bouleverser le monde, mais assez ‘fortes’ pour exister et rayonner par et pour elles-mêmes).
  • Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Dagerman 1952) → 8, -1. Peu aimé au départ, avant d’admettre que ce n’est pas parce que c’était si élégamment banal et triste que ce n’était pas juste et plutôt remarquable. Je formais mon top10 et comme il devait y être pour un court temps, car ne me remuait pas (je peux trouver géniales et noter très haut des œuvres brillantes me laissant froid), je l’y ai inscris – c’est le genre de livre qui a le mérite de mettre haut la barre.
  • Des souris et des hommes → 6, +1. Note un peu sèche pour ce roman.
  • La conjuration primitive → 8, -1. Évidemment surnoté en lui collant une note maximale, surtout que la fin gâchait largement le programme. Sauf que je n’en renie rien et maintiens que c’est, en terme de littérature vulgaire, sûrement une sorte de sommet – au sens de chef-d’œuvre, pas de ‘super-daube’. La lecture est jubilatoire, la mienne s’est faite en une nuit et des poussières. Néanmoins, laissez-le de côté si le polar/thriller, ou toutes sortes de littérature actuelle et sans noblesse, vous rebutent.

J’avais prévu de mettre à jour plusieurs premières notes ; j’ai réglé les cas a-priori et attendais de les relire pour confirmer, mais comme je n’ai toujours pas pris le temps d’y revenir et que nous sommes plus d’un an après (près de trois ans ?), j’assume maintenant les changements. Des modifications sont donc encore possibles et les bilans annuels seront les occasions d’y procéder.

THALASSO ***

8 Sep

3sur5 Si on connaît les protagonistes, on a pas de surprises, ou alors minuscules et agréables. Ils jouent le rôle par lequel on les identifie, quoiqu’on ne s’attendait pas nécessairement à Houellebecq vaniteux. Cette suite de L’Enlèvement (téléfilm de 2014 diffusé sur arte) a le bon goût d’accepter un certain état de paresse et délabrement tempéré par les satisfactions d’une conduite anarchique. Contrairement à Valley of Love qui à force de fan-service docile et d’attention scrupuleuse pour son couple iconique devenait simplement insipide, Thalasso se vautre sans pudeur ni justification dans une gaudriole à la mesure de ce tandem formant « la honte de la France ». Il est conforme à leur image sans croire nécessaire de les rehausser ou de les défendre ; eux-mêmes ne se soucient pas d’être récupérables, tout au plus se régalent-ils de se laisser-aller publiquement et ainsi soigner leur crédibilité de demi-humoristes inconvenants, surtout Houellebecq pour qui c’est moins fréquent.

L’écrivain avait fait part de son incapacité à se convertir au catholicisme ; dans ce centre de soins ses tentations mystiques apparaissent plus concluantes. Dans sa première ivresse [du film] il confie croire à la résurrection des corps, lui qui en porte un malade, fuyant manifestement la vie sans renoncer à la jouissance. Michel se lance alors dans un déni pathétique de la mort, cet accès d’émotivité est le morceau le plus déstabilisant de la séance. Ses airs de petit garçon passif-agressif et de moribond détendu étaient déjà connus, mais prennent une tournure tendre au début avec sa compagne. Les petites échappées fantastiques liées aux rêves de Michel sont le deuxième élément relativement insolite. La présence incongrue d’un Stallone potentiellement alternatif renvoie à cette bizarrerie des romans de Houellebecq : l’introduction de personnalités médiatiques métamorphosées de manière improbable ou jouant un second rôle dont on peut douter de la pertinence. Cela va de l’anecdotique avec Philippe Sollers en éditeur du narrateur dans Les particules au craquage avec Pernaut en capitaliste souriant et homosexuel mondain de La carte et le territoire. Le compère Depardieu est forcément plus limpide, alimente les monologues croisés et évite à tous, y compris au premier intéressé, de sombrer dans les réflexions mélancoliques et les humeurs vaseuses de Michel. À l’occasion Gérard fait son gros dur de cour de récré, sans méchanceté, en bon Obélix teigneux pour la forme – ou pour lever sans tarder les ambiguïtés qui menacent de la gonfler.

Ce film ressemble à une récré pour adultes gâtés ou profondément blasés. C’est quasiment un nanar exigeant mais en roue libre, un peu comme Tenue de soirée – évidemment c’est loin d’être fracassant comme du Blier, mais les dialogues sont savoureux en moyenne, excellents parfois. Les situations ne sont pas nécessairement meilleures que prévues, mais plus originales que ce que laissait entrevoir les bande-annonces. On écoute des bourrés cultivés, truculents ou portant en eux les résidus d’heures fort inspirées. Il y a un côté Absolutely Fabulous dépressif au masculin, à observer des privilégiés rétamés voire diminués par leur alcoolisme, ainsi qu’une proximité avec Groland à cause des octogénaires en rupture (et de l’attitude sombre mais sanguine de monsieur). La thalasso apparaît comme un EHPAHD ‘de luxe’, un mouroir AAA ou semi-HP farniente pour vieilles célébrités semi-démentes ou demi-vieux usés. Attention la fin façon Triplettes de Belleville (ça ne ‘divulgache’ rien) n’est qu’un petit tour pour nous scotcher au fauteuil en guettant un éventuel bonus. Vous pouvez économiser une minute et accepter simplement ce dénouement à l’arrachée, décevant même avec les faibles attentes induites par le scénario et la participation de branquignoles.

Note globale 66

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Suggestions… Near Death Experience + Les Valseuses + Donnie Darko

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EXTENSION DU DOMAINE DE LA LUTTE ***

24 Sep

extension domaine

4sur5  Extension du domaine de la lutte fut d’abord le premier roman publié de Michel Houellebecq. Cette semi-autobiographie rencontre un vif succès en 1994, mais ce n’est rien par rapport aux Particules élémentaires, quatre ans plus tard, première des grandes polémiques qu’il déclenche (suivront Plateforme en 2001 et Soumission en 2015). Un an après (1999) sort le premier film tiré de son œuvre, adaptation très loyale de son premier roman, où il est question du thème fétiche de Houellebecq : la misère sexuelle et affective en son temps, soit en « régime libéral » ; pour l’homme dévitalisé ou gentiment médiocre de préférence.

Le héros du film, qui est aussi celui du livre, est un personnage ultimement houellebecquien et, en plus de l’attitude, arbore plusieurs tics renvoyant à l’écrivain lui-même. Interprété par le réalisateur (Philippe Harel), il gratifie le spectateur de ses monologues intérieurs, quelquefois contextualisés par les commentaires d’un narrateur omniscient. Acceptant l’inanité de son existence, il se laisse porter par le courant sans prétention ni désir, n’éprouvant même pas le ressentiment. C’est un mort-vivant posé, sans tourments violents, vivant l’ennui profond sans encore se désintégrer totalement ni quitter le monde commun. Il est cadre dans une entreprise performante et déambule en libéralie accomplie : ainsi il fait part de sa perception d’un « système sexuel libéral », étendant la lutte sociale à tous et s’affranchissant des appartenances de classes ; jusqu’aux rapports de force économique !

Le sexe apparaît alors comme un « second système de différenciation séparé de l’argent » et tout aussi rude. La « loi du marché », pour lui, a donc tout emporté, en tout cas dans les structures sociales et peut-être psychiques du monde occidental. Les jouisseurs pleins de ressources (concrètes et externes) et les éternels queutards triomphants ont pu s’épanouir plus encore, étendre leur pactole ; et les écarts se creusent. L’attention quasi exclusive du film est sur les gagnants économiques (ou plutôt les petits pions rangés dans ce camp) et perdants sexuels ; les gagnants dans les deux sont à proximité (de « Notre Héros » et son acolyte campé par José Garcia). Une exploration des nuances sur cette carte en deux dimensions serait intéressante, elle n’est malheureusement pas à l’ordre du jour et n’a d’ailleurs jamais trop concerné Houellebecq.

L’angle mort de l’œuvre est ici, car la puissance économique et sa faculté à instrumentaliser ou provoquer le succès sexuel est totalement omise ; être enfermé ainsi avec les losers sexuels décemment intégrés économiquement pose donc quelques limites. Le concept de « libéralisme sexuel » n’est vu qu’en tant qu’agent d’exclusion, sans considération pour les échanges et exploitations qu’il permet. Le manque d’autonomie du film s’en trouve mis en évidence ; écrin fidèle mais sans goût ni identité propres, il n’interroge rien du propos de Houellebecq et se contente de le reprendre avec malice et assurance. Le réalisateur Philippe Harel (aussi celui des Randonneurs deux ans plus tôt) s’efface tout en s’impliquant en tant que performer vanné ; l’absence de distance a ses vertus, donnant un divertissement las mais captivant, habillant une prose amère mais lucide et sans aigreur, d’autant plus percutante voir assassine.

Et puis l’essentiel n’est pas dans les variétés du « libéralisme sexuel », car Extension ne traite pas tant de compétition pour l’Homme moderne que de sa dépression, dans un espace saturé et ingrat (cette société est comme un supermarché asséché). « Notre Héros » est celui des volontés finies, des blasés, des essorés ; tellement abattu et pourtant épuisé par si peu d’expériences ; il n’a presque rien vécu, encore moins voulu. Au fond cet équilibre absurde et mesquin lui convient car il s’accorde à sa maladie du désir. Ce petit mec fade, à peine existant, mais loin d’être niais (quoiqu’il exagère peut-être en affirmant connaître « la vie ») ausculte sereinement sa réalité de légume fané. Inclus professionnellement, il n’est pas resté sur le carreau que sexuellement, mais plus généralement au niveau relationnel – et puis humain tout court, en bon atome vaincu qu’il est.

À l’image de ce type, le film baigne dans un climat très ‘bis’ urbain ; c’est un peu la version petite-bourgeoise, toute petite mais avec le statut qui en atteste, de Seul contre tous. Une toute petite bourgeoisie démissionnaire, du moins sa fraction de passagers poussifs, celle habitée par des falots n’ayant jamais été faits pour lutter. Cette population échoue car c’est sa vocation dans ce système dont elle est une déjection, mais une déjection pas nécessairement embarrassante ; une déjection qui peut servir, comme des rustines pour un ballon en fin de vie ou une garde rapprochée jetable avec des misérables composantes interchangeables, éparses et anonymes.

L’ensemble tire vers la comédie sinistre et pathétique, atteignant des pics de désespoir hilarants, dont le plus formidable est celui au bar sur I’m not in love (de 10cc), où Harel se fait apôtre d’une sagesse biblique du loser assumé, mûr voir au bord du pourrissement. Une scène ubuesque minable arrive derrière, car après tout conclure est aussi impossible que se résigner pour Tisserand (Garcia, le collègue puceau en déplacement avec Harel). Au lieu de lâcher-prise comme Notre Héros, il s’acharne sans réaliser qu’il sera toujours mis en échec dans ce système. Comble de l’ironie, il en partage les critères d’évaluation et les lois ; enfin, sans être assez rigoureux pour se déprécier lui-même, mais à ce niveau de compliance pour le jeu où on aura toujours que le rôle de sparring partner, il n’a de toutes façons aucun salut. Il aurait dû être un esclave pratique, affilié par défaut, comme son camarade Notre Héros.

Note globale 74

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Suggestions…  Choses Secrètes + Notre Jour Viendra

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Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (4), Ambition (3), Audace (4), Discours/Morale (4), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

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Note passée de 73 à 74 avec la mise à jour de 2018.

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LES PARTICULES ÉLÉMENTAIRES **

3 Nov

2sur5  Michel Houellebecq allait bientôt porter à l’écran un de ses romans : La possibilité d’une île en 2008, ‘OCNI’ décrié. La critique française se sentait trompée et profita de l’occasion pour le charger, avec une ferveur digne du lynchage de BHL suite au Jour et la Nuit. Dans Extension du domaine de la lutte, elle voyait une contribution à l’édifice antilibéral ; elle réalisera par la suite quel prophète dépressif elle avait acclamé. Houellebecq n’était pas un « humaniste » d’une quelconque sous-espèce paradoxale, un désabusé optimiste, un tendre blessé et rigolard ou autre fadaise ; le choc des Particules Elementaires (1998) n’en fut que plus grand.

Ces deux premiers romans sont adaptés en 1999 et 2006. Extension du domaine de la lutte repris par Philippe Harel est une réussite ; le matériau de base était concis et drôle, la version cinéma l’appuie et le renforce, met en valeur les ‘claques’, comblant avec son panache quelques angles morts houellebecquiens. Les particules élémentaires était dense et assez hardu à convertir en film ; celui d’Oskar Roehler est bien superflu. Il diffère du roman sans pour autant prendre de véritables libertés ou y ajouter. C’est un zapping sympathique, adroit et sans relief. Les aspects les plus outranciers, surtout les plus burlesques, sont restitués. Visuellement c’est paradoxal ; du rococo derrickien, du bariolé fangeux sapé par les rayons de la plus morne Allemagne – audiovisuellement parlant. Le climat est triste, un désir de férocité ou à défaut de faire féroce plane.

Le film est attrayant grâce à cette franchise et à une sobriété paradoxale, surtout dûe à son côté ramassé, son enfilage des moments forts. On évite le trop glauque, ou alors de s’y enfoncer (notamment les séquences indécentes avec la mère). Le rythme narratif du modèle est cassé, voire éclaté. Quelques extraits sont totalement travestis, sans avoir d’incidence sur l’ensemble ; ce ne sont pas forcément des choix excellents. Ainsi la rencontre avec l’éditeur potentiel de Bruno mettait en scène un interlocuteur pétillant, malin, au cynisme lumineux (c’était Philippe Sollers – Houellebecq cite régulièrement des célébrités, ou reprend leurs noms sans que le contexte s’y prête, inventant par exemple un obscur monsieur Desplechin dans Les particules) ; celui du film est relativement sombre, la scène tourne court et n’apporte rien, sauf une déférence tordue au roman.

De même, la séance de yoga, avec notamment la grosse bercée par ses vapeurs de vin rouge, est citée mais mal employée ; c’était le passage le plus pittoresque du roman et le coma éveillé de la dame avait une autre allure. Surtout, ces Particules laissent de côté les aspects sociétaux et scientifiques, sans lesquels le roman aurait été moins percutant ; sans lesquels de toutes façons il serait ‘juste’ une comédie dramatique trash sur les bords – poisseuse surtout. Le roman était concentré sur deux personnages, celui de Michel, le frère scientifique et cadre asocial (et asexué) est largement éludé ; les débouchés de ses travaux ne vaudront qu’un carton final, ses expériences et ses points de vue passent à la trappe. Heureusement, la puissance de l’aventure entre Christiane et Bruno rejaillit, avec son parfum de trivialité biscornue et tragique (avec lequel Houellebecq aimante et répugne). L’interprète de Bruno, Moritz Bleibtreu, gagnera un Ours d’argent au Festival de Berlin.

Note globale 48

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Suggestions… Prison de cristal

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Scénario & Ecriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (2), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

Note ajustée de 49 à 48 suite aux modifications de la grille de notation.

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L’ENLÈVEMENT DE MICHEL HOUELLEBECQ ***

27 Déc

houellebecq

3sur5  Le 16 septembre 2011, une information circule selon laquelle Michel Houellebecq aurait été kidnappé. La rumeur va se maintenir quelques jours et Houellebecq rejoindra le colloque où il est juré comme convenu. Le film de Guillaume Nicloux, réalisé pour la télévision (arte), part de cet événement pour un résultat entre la fiction et le documentaire, où Houellebecq joue son propre rôle et surtout reste lui-même, en tout cas reste le personnage qu’il affiche publiquement. L’enlèvement est diffusé en août 2014, juste avant la sortie de Near Death Experience, où Houellebecq est le héros du film de Kervern et Delépine, tandem issu de Groland s’étant illustré par ses chroniques sur les paumés (Eldorado, Mammuth avec Depardieu).

Au début c’est une immersion dans la vie quotidienne de Michel. Les gens le croisent dans la rue, il leur répond, toujours avec cette décontraction blasée caractéristique. Puis il y a ses conversations culturelles avec une bobo à la maison. Bientôt les kidnappeurs entrent en scène et l’emmènent chez eux en attendant d’obtenir la rançon. Ils restent à visage découvert et dialoguent avec lui. Houellebecq peut laisser allez ses réflexions comme d’habitude et n’est pas brimé, juste otage. Il s’exprime sur la chimérique identité polonaise, le vide nécessaire à l’écriture, la démocratie et l’Europe, les mœurs des écrivains, partage leur train de vie. Rencontre improbable entre deux mondes, l’écrivain à bout (mais depuis longtemps, sinon toujours) et une micro-mafia pas loin des barakis évolués.

Luc, le gros sensible formé par l’armée israélienne, est dérangé par ce personnage soulignant ses manques intellectuels. Mathieu, le boxeur, a envie d’attirer l’attention de Houellebecq, de lui montrer son univers, cherche son approbation et essaie de donner du sens à ses attitudes. Tous les autres apprécient Michel, type affable à sa façon, le questionnent et s’ouvrent à lui naturellement – et réciproquement. L’enlèvement est ouvertement non crédible vu par le prisme du film de cinéma ou de la fiction sincère. Toutefois le prétexte n’est jamais oublié, simplement le contexte est absurde, mais d’une absurdité dont tout le monde s’accommode. Alors on converse, s’étend sur les banalités et les anecdotes avant de sombrer dans l’introspection.

Même si le spectacle est engageant dès le départ, le parti-pris autour de l’enlèvement fait douter. La troupe de kidnappeurs semble venir chercher quelques miettes de gloire de Michel, lui-même est profondément absent, ne s’en excuse pas. Mais le film prend la bonne direction et permet à son héros de s’épancher librement, le concept s’effaçant à son profit et permettant une cohabitation riche et stone. De même, au départ Houellebecq est sujet à un certain snobisme appuyé, lui évitant la sécheresse de l’analyse pure ; heureusement, une fois la tension du rendez-vous consommé, il peut donner le meilleur de lui-même, sans subir de tensions ni céder à la (discrète) compulsion à se mettre en scène, soi ou ses pensées. L’ennui objectif de Michel et ses acolytes laisse du terrain aux petites expérimentations et causeries. Il n’y a qu’a piocher des morceaux, ils sont de plus en plus savoureux. Le génie avachi de Michel irradie.

Note globale 69

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