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INCIDENTS DE PARCOURS (Romero) ***

2 Nov

4sur5  A-priori Monkey Shines a tout pour virer à la gaudriole ou au ‘nanar’. À l’arrivée c’est une jolie fantaisie philosophique marchant sur plusieurs genres et registres : thriller, comédie sarcastique, absurde sombre. La relation entre Allan et la guenon Ella (singe capucin) passe par différentes étapes insolites. Pour ce jeune scientifique subitement devenu paraplégique, elle est d’abord une alliée inespérée, en lui apportant soutien et même compréhension. C’est le seul être avec lequel il puisse cohabiter sans gêne ni contrariété (il voit à ses côtés deux femmes infectes : la bonne aigrie et plaintive, la mère possessive et frustrée), tout en ayant pas à ralentir ou s’ennuyer comme s’il s’agissait d’un animal ordinaire. Chacun se dope, lui accélère son développement, elle favorise le rétablissement de sa vitalité (énergie, ‘moral’, assertivité).

Ces facultés extraordinaires se retournent progressivement contre l’entourage (subi) d’Allan puis contre lui-même. Elles sont le résultat d’une obscure expérimentation menée en solo par Geoffrey, l’ami qui donne Ella en cadeau à Allan. Son sérum ‘d’intelligence’ (attendons quelques années et on osera inoculer la schizophrénie dans le B de luxe via L’esprit de Caïn) est un trop grand succès, avec des effets secondaires psychiques ravageurs, poussant le film vers le fantastique (ou la science-fiction viscérale type Frankenstein). Le spectateur reste longtemps seul à connaître cette réalité (avec Geoffrey), ce qui rend le déroulement plus intéressant et pousse à l’anticipation. Il s’agit alors d’avoir du répondant et le film en aura (sur le plan graphique y compris – avec les trois vues subjectives du singe la nuit, dehors : le ‘démon’ d’Allan libéré comme dans un cauchemar), malgré quelques raccourcis et la mise en suspens de certains points : si l’alliance avec Ella avait perduré, si Allan lui avait pardonné ou essayait de la canaliser, ou mieux s’il entrait dans le déni, le film aurait pu devenir autrement intéressant. Mais ici l’irrationalité d’Allan prend l’écran et cette force serait probablement compromise. L’exercice reste donc pertinent car le discours est ‘plein’ et la voie horrifique est porteuse.

Les deux communiquent à double-sens, au détriment d’Allan, du moins le croira-t-il ; certainement au détriment de son ego et de sa conscience ! Le singe le pousse à extérioriser son refoulé au propre et en propre comme au figuré ; à réveiller sa colère, ses mauvais sentiments. En retour Allan lui infuse ses désirs, auxquels Ella se dévoue avec une intensité proportionnée – c’est justement l’horreur de la situation pour Allan, obtenant la satisfaction de ses élans les plus primitifs et lointains, mais souvent aussi les plus courts ; mais cela en déléguant les gestes et sans doute le plaisir, tout en gardant la culpabilité, la honte – et éventuellement en sentant l’hypocrisie de ses souffrances. Malheureusement pour lui même les objets chéris provoquent des envies carnassières. En somme Ella est une sorte de prophétesse ‘spontanée’ pour le réveil de l’animal chez les humains ; la fin prévue devait libérer une armée de singes ‘réformés’ sur la ville. Elle a été recalée sur réclamation d’Orion, une première pour Romero dont le précédent tournage, Creepshow, avait été sans heurts malgré le label Warner Bros (avant cela le pape du zombie au cinéma était en ‘indépendant’ avec le relais de Richard P.Rubinstein).

Suivant un trope plus habituel, qui en est un peu la version chimérique et primaire, Incidents de parcours est aussi le spectacle du ‘mauvais génie’ en roue libre, dont on regrette bien vite d’avoir autorisé les gratifications contre-nature. Le choix d’un homme handicapé, aux affects réprimés et à la surface mielleuse, est excellent sur tous les plans. La construction est suffisamment métaphorique et ordonnée pour compenser les détours trop faciles des représentations. Les parallèles entre Ella et Allan sont expressifs pour le meilleur (significatif et puissant) et pour le pire (lourdeur du passage avec les dents, mais la lourdeur est une rançon du succès et pas un gage d’idiotie). Le film est typé, de son temps, bien de son ou ses genres d’emprunt, mais il tient la distance et crée une différence. Romero a pris le risque du ridicule et du premier degré, il réussit son tour avec candeur ; Monkey Shines est remarquable pour ça. Les défauts tiennent plutôt au traitement léger de certains personnages secondaires, à l’inutilité modérée des déambulations de Geoffrey – et peut-être à cette scène avec une perruche agressive, drôle d’image déjà transmise dans Freddy 2 (1985). Il faut tout de même voir que cette anecdote grotesque est fluide et ‘congruente’ dans le contexte (ce n’est pas le cas dans Freddy 2). Sur un thème comparable, il existe aussi Link (1986), In the shadow of Kilimandjaro et Sharkma (1990).

Note globale 76

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Suggestions…

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (4), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

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THE CRAZIES & SON REMAKE ***

27 Avr

THE CRAZIES (ROMERO – 1973) **

3sur5 The Crazies est une référence mineure et caractéristique de la série B politique, critique, pessimiste et contestataire des 70s. Elle raconte l’intervention de l’armée et la mise en quarantaine d’une petite cité, victime de la dissémination accidentelle d’une arme biologique. Evans City est en effet alimentée par une rivière où s’est crashé un avion militaire transportant un produit chimique nommé Trixie, destiné à semer le trouble chez des populations ennemies.

Pris au piège de leur fonction, les militaires sont dépassés par les événements, en proie au doute et à la confusion. Ils sont les témoins et l’expression malgré eux de « la banalité du mal » et ne savent pas s’y soustraire. Le climat est hystérique, de la colère à l’action immédiate radicale, entre les crises internes, les razzias sur les citoyens, l’insurrection et la contagion dans la ville.

Comme toujours chez Romero, c’est quelquefois un peu lourd, avec une fin ratée. Le propos politique manque clairement de vision (mais les fous ne sont-ils pas aussi ces militaires, etc), mais est alimenté par un postulat pertinent et l’évocation synthétique et pertinente des possibilités. Pour le reste, on profite des charmes de l’ultra-réalisme dopé par la crise et l’irrationalité. Néanmoins le rythme fait défaut, le scénario apparaît didactique et les idées surlignées. The Crazies est trop travaillé (d’où sa précision) et complètement déséquilibré (d’où un résultat en demi-teinte sur l’ensemble des critères).

Note globale 62

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THE CRAZIES (REMAKE) ***

3sur5 The Crazies de 2010 est le remake du film éponyme de Romero, petit classique diversement estimé. Il s’annonce d’abord comme une série B naïve, stylée, conventionnelle et relativement luxueuse, puis déplace les enjeux vers ceux du survival au cœur d’une apocalypse en action.

Beaucoup plus efficient et divertissant que son modèle, le film de Breck Eisner ne cherche pas les prétentions politiques, les commentaires sociaux, mais l’exercice pur ; et s’y applique avec brio. Il se place du côté des survivants, quand le premier suivait les divers camps impliqués et essentiellement les militaires.

Même si la séance est sans grande surprise pour les habitués du genre, elle se distingue par de nombreuses qualités formelles. La mise en scène est astucieuse et parfois d’un raffinement inouï sur le plan graphique (l’entrée dans la grange, l’explosion).

Note globale 67

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Suggestions… La Ferme de la Terreur

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SOCIETY ****

30 Mar

4sur5 Producteur et scénariste, Brian Yuzna passe derrière la caméra avec Society ; dans ce film politiquement et socialement engagé, il privilégie l’étrangeté, le fantastique et l’extrapolation métaphorique au gore, à l’angoisse et à la farce, sans pour autant les sacrifier. Classique mineur du cinéma horrifique, Society part d’un postulat et d’un contexte de sitcom pour évoluer vers la satire fantasmagorique.

L’œuvre affirme cette  »patte » Yuzna qui combine dimension ludique du cinéma bis, audace de l’underground et classicisme kitsch dans la lignée des Contes de la Crypte, avec ici quasiment aucune once d’humour (malgré quelques saillies noires). Parfois peu cohérent, voir naïf jusque dans ses méthodes (les dialogues candides au départ, la perche dépassant lors d’une scène!), Society tire une puissance certaine de ses imperfections ; Yuzna favorise un développement intuitif et le privilège au concept et au sens est un atout formidable, consolidant le charme et l’intelligence de Society.

Extrêmement mal reçu aux États-Unis, le film a forgé sa réputation en Europe, terrain plus propice à recevoir sa réflexion assez alarmiste et passionnée au sujet des rapports de force entre classes sociales et du rôle prédominant de l’élite économique dans l’ordre du Monde.

Mettant en scène une aristocratie autarcique dans un Beverly Hills immaculé, Society choisit pour héros et personnage identificatoire un fils de riche peu à son aise dans son milieu. S’il fait illusion, donne le change face à la société (en accumulant les honneurs, notamment en devenant président des élèves), il a néanmoins l’impression d’assister et de participer à des métamorphoses qu’il ne maîtrise et ne comprend pas.

Ce malaise est celui de l’otage d’une Société qui lui échappe, dans laquelle il a fait l’erreur d’être né. L’organisation calquée sur les avatars et autorités de l’ « american dream » teinte et délimite cette Société, mais Society n’est pas animé par un quelconque sentiment anti-américain, préférant sonder les motifs secrets des constructions sociales, plutôt que de charger celles de son choix.

On peut lire différemment ces faux-semblants. Naturellement, il y a ici un aspect fantastique, occulte, ainsi qu’une critique sociale (évidente mais avisée). Society cultive aussi l’empathie avec ce gamin incapable de devenir adulte. Cela impliquerait de renoncer à une naïveté originelle pour adopter les hypocrisies sociétales communes ; en d’autres termes, à accepter un ordre, une pureté artificielle, à accepter un vernis confortable mais factice pour substitut.

Society est le récit d’une trajectoire d’initiation sabotée, à cause d’une quête d’authenticité (à la fois de vérité et d’identité) menée à son terme. Pour Bill (Billy Warlock), sa famille superficielle a sacrifié son humanité, son indépendance d’esprit, au conformisme de leur environnement, à un ordre et un faste qui pourrait se passer d’eux et où ils doivent exécuter une performance avec brio. Leur état est à la fois restrictif et apaisant ; s’y soustraire, c’est autant exulter en tant que dissident (et donc adolescent) face aux dominants locaux que faire face à la vie et la liberté (donc construire, comme un adulte).

Fable parano, proche de certains Carpenter (et complémentaire à They Live) mais aussi du Polanski première période (la meilleure – Rosemary’s Baby tout particulièrement, Le Locataire un peu), Society invite à découvrir la réalité dionysiaque, l’amorale et étrange normalité enfouie dans le décors sirupeux et délicat du soap-opera grandiloquent. Une régularité subjective tellement simulée qu’elle finit par être tenue pour la raison pure, spontanée et objective. Cette disposition sceptique et distanciée, ainsi que l’attraction-répulsion pour l’objet, fait de Society un de ces chefs-d’oeuvre poursuivant l’humanité nue à la façon de Blue Velvet.

La mémoire collective retient essentiellement le quart-d’heure final, orgie sadienne et grotesque où la chaire des hauts-bourgeois américains se confond et se délecte sans entraves (ces effets spéciaux exécutés par Screaming Mad George sont inspirés des tableaux de Dali, modèle de l’aspirant peintre que fut le jeune Yuzna). Dans cette cérémonie aux relents  »sataniques » (par sa déstructuration des corps), les assistants et sbires de l’élite et du pouvoir suprême incorporent les faibles, aspirent leur énergie en liquidant leur essence et leurs ressources physiques. Au-delà de ce sommet de l’horreur biologique, tout le long du film, Woody Keith et Brian Yuzna ont démontré que les dominants pragmatiques jouissent de ce que la loi prohibe pour les plus faibles ; l’inceste, meurtres et transgressions morbides, mais aussi l’inversion, la facilité, la coercition et le réseautage, le temps libre.

Note globale 83

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