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THREE BILLBOARDS ***

19 Mar

4sur5  Ce film au titre français fort moche (et aux connotations vigilante discount) coche les cases du hautement respectable et politiquement appréciable (quoique trop nonchalamment pour être d’emblée oscarisable) sans s’y sacrifier. Il y a des salauds bornés chez les flics, un noir arrive en position d’autorité, la mérite a-priori et va diriger un service composé exclusivement de blancs (et quand il sature il lâche une réplique explicite), puis symboliquement les diableries du patriarcat sont à l’œuvre (quoiqu’une forme moins toxique comme la relation de Charlie soit traitée par l’ironie). Et là-dessus une grosse part d’humour.

Ces marqueurs ne suffisent pas à annexer le film, pas plus que son registre ou même son casting (malgré la grande actrice, l’absurde en campagne et la musique, ce n’est pas si ‘Coen-like’, c’est beaucoup plus transparent et chaleureux). Il pourra séduire plus large et frustrer très vite chez qui aurait dû être son cœur de cible (l’adepte de rape and revenge, celui de réclames anti-rednecks et/ou de l’agenda progressiste, le client de thrillers conventionnels). C’est à l’image de l’essentiel de ses parti-pris : à partir d’éléments bien tranchés et appelant des jugements qui doivent l’être tout autant, il glisse vers l’ambiguïté. Peu dans les faits, toujours dans la valeur, les qualités morales, égotiques ou psychologiques des individus.

Three billboards nous montre une affaire, qui vue de l’extérieur, avec une ‘objectivité’ publique et des rapports écrans ou papiers, aurait été si simple à classer et déterminer. Il nous montre en quoi les camps et les gens sont perméables ; Mildred elle-même est plus indulgente qu’a-priori (peut-être même qu’elle se le dit) avec le shérif. Mais elle a besoin d’un responsable – et pour ça elle a raison bien que ce soit excessif – comme toute sa démarche. Elle fait des victimes collatérales en plus d’en sacrifier volontairement pour obtenir des résultats. Le film ne rend pas cette violence, ni d’autres, totalement illégitimes sur le fond – il accepte de présenter la surenchère qui en découle, autrement dit la débilité des effets.

À l’inclusion rider loué par Frances McDormand à la remise de son ultime récompense (sacrée meilleure actrice aux Oscars, après l’avoir été aux Golden Globes puis aux BAFA) répond une version plus large et authentique – une inclusion de tous. Les créatures humaines sont traitées avec empathie et cruauté. Chacun est toléré de la manière forte, mais à condition de s’en approcher suffisamment – les personnages secondaires sont donc moins bien servis, la jeune prise de l’ex-mari (Penelope par le mannequin Samara Weaving) et le type louche n’ayant pas l’occasion d’être vus hors de leurs jeux. Personne n’est vraiment complexe ou donné dans toute sa complexité dans Three billboards. Y voir un film très fouillé psychologiquement serait une erreur (sauf si on compare avec le reste des productions anglo-saxonnes).

Il porte un regard profond grâce à son ouverture réelle, sans destruction des limites ou arrangement artificiel des personnes, des vécus, des motivations. Le cas exemplaire est celui de Dixon (à l’absence de répartie stupéfiante – exagéré et mesquine). On fait du con de service un personnage récupérable et même positif, sans supprimer sa sensibilité à l’appel de la connerie. On réhabilite le méchant ou médiocre à disposition, sans devenir avocats de ses fautes, mais en acceptant que lui aussi soit vertueux et en le laissant se redresser lorsqu’il est prêt et sincère. Même si les autres ne le voient pas et qu’il serait plus confortable de ne pas le voir, le con est sous pression, victime de ses propres préjudices, de son anxiété, encouragé dans sa connerie et dans des impasses – c’est un aliéné et un obstiné, ses échecs témoignent d’une certain courage en même temps que de ses manques (sa direction ‘assistée’, c’est droit dans le mur – il est combatif mais à mauvais escient – il n’a pas la lucidité ni l’armature suffisantes pour sortir de cette destinée). C’est trop facile d’excuser, trouver des circonstances atténuantes, pour répondre en général ou en particulier ne pas répondre ; c’est trop facile de rester campé sur sa douleur, ses arguments de juriste amateur, pour soulager sa biologie et son esprit.

L’héroïne est toujours flattée, comme une mère-courage et comme un personnage badass, mais c’est aussi une sacrée abrutie – or être un tocard à la conscience rétrécie donne de la puissance et de l’élan, favorise une apparence intimidante. Si quelques traits dans ce profil étaient modifiés, notamment le sexe, Mildred serait facilement perçue comme une brute régressive par ses actuels admirateurs. Le film n’est d’ailleurs peut-être pas tout à fait au clair là-dessus. Mildred est aimée inconditionnellement malgré les horreurs que sa peine et sa colère (pré-existante à la précédente) lui font vomir (ses propos politisés aberrants, entre le parti-pris pro-nègre embellissant son envie de cogner et sa suggestion plus policière que la police – légale en tout cas). Il fallait probablement passer par la complaisance et à des repères très nets pour en venir à un palier supérieur.

McDormand joue un personnage viril (le bandeau à son front rappelle délibérément ceux de The Deer Hunter de Cimino) : les phobiques du masculinisme sont-ils encore cohérents lorsqu’ils approuvent les soit-disant vices soit-disant construits et attribués au masculin quand une femme met la main dessus (ou les incarnent ‘spontanément’ – ‘sachant’ que toute spontanéité est relative sinon fausse) ? Quoiqu’il en soit Mildred est comme ses adversaires temporaires : une campagnarde et en haut du classement question beauferie et caractère obtus. Ne pas l’admettre parce qu’elle a des positions favorables ou faciles à approuver, c’est passer à côté des réalités dans le film – et peut-être à côté de lui-même, mais à cette échelle il peut y avoir un plus grand flou. On peut toujours se contenter du mélodrame décontracté ou apprécier Three Billboards comme un polar – il fléchira sur ce terrain après un retournement crucial, lâchant certaines satisfactions ‘convenues’ (mais normalement nécessaires) au bénéfice de la cohérence.

Note globale 72

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Bons Baisers de Bruges + Killer Joe + Burn After Reading + Fargo + Gladiator + Effets secondaires

Scénario/Écriture (7), Casting/Personnages (8), Dialogues (8), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (6), Ambition (7), Audace (7), Discours/Morale (7), Intensité/Implication (7), Pertinence/Cohérence (7)

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