Tag Archives: Fritz Lang

M LE MAUDIT ***

26 Nov

m le maudit

4sur5  M le Maudit est une date-clé dans l’Histoire du cinéma : sorti en 1931, il est le premier à utiliser la voix-off. Dix ans après l’avènement du parlant au cinéma, M est composé aux deux tiers de séquences tournées avec le son, le reste étant post-synchronisé. Evénement sur le plan esthétique encore : c’est un film noir avant les films noirs (le premier est officiellement Le Faucon Maltais en 1943), cette catégorie de spectacles policiers remplis de personnages cyniques, toujours dans un contexte urbain désenchanté et une atmosphère de suspicion généralisée.

L’action se déroule à Berlin, à l’époque du film. Un meurtrier en série assassine des enfants. La bourgeoisie et les pouvoirs publics font pression sur la police, débordée, pour intensifier les recherches. Contrariés par cette mobilisation, les gangsters s’agitent à leur tour. L’ennemi public n°1, Franz Beckert, est bientôt traqué par la pègre, la police et la population. La seconde partie du film est une chasse à l’homme puis un passage devant les tribunaux. Le tueur psychotique finit piégé par un tribunal de l’ombre, cerné par une foule passionnée et déterminée, prête à purger ses sombres instincts en ayant sinon la conscience tranquille, au moins la raison pour elle.

Dès le départ, Fritz Lang fait du tueur un monstre pathétique, une bête peureuse, esclave de ses pulsions, semblant sans conscience, quoique douée pour la dissimulation, le travestissement. Franz ressemble à un petit animal parfois lymphatique, parfois effarouché. Lang renforce ce point de vue en faisant du Maudit une victime. Il pousse le processus jusqu’à la stricte inversion, donnant raison au psychopathe accusant ses traqueurs d’être des criminels en toute conscience, alors que lui est téléguidé par ses pulsions. Soit Fritz Lang, mais si Franz est le malheureux otage de déterminants plus forts que lui, pourquoi ne pas accorder la même circonstance atténuante aux individus heurtés par ses actes mortifères ; heurtés parfois dans leur chair puisqu’il a pris leurs enfants, comme meurtrier et pédophile qu’il est.

Le faible Franz serait moins abominable que ces gens en colère ? Ou alors, c’est 50-50, torts partagés ? M le Maudit pose un dilemme intéressant et très courageux, surtout à son époque en dénonçant le glissement vers la tyrannie de la majorité et son détournement de prétextes moraux solides. La punition pour l’assassin, quoi de plus légitime ; quelle plus belle justification aussi pour un déchaînement gratuit sur une cible irrécupérable, qui n’a plus qu’à catalyser toutes les aigreurs et les haines, quitte à pousser à la colère voir au crime des gens normalement inertes. Cependant le retournement de Fritz Lang n’est pas plus constructif, il déresponsabilise le tueur, accuse la société et relativise la nécessité d’une sanction radicale.

L’ultime séquence est bancale : lors du jugement civil, officiel, une mère philosophe et réalise que l’enfermement de Franz ne ramènera pas ses enfants, lesquels devraient probablement être davantage surveillés. Enfin Lang semble omettre que les exactions sont objectives : il n’y a pas de déformation populaire, de moralisme hasardeux. Il s’agit bien ici d’un tueur de victimes innocentes. Et s’il est incurable, possédé par ce Mal, s’il n’y a donc aucune solution, si Franz ne peut demeurer parmi l’Humanité ou cohabiter avec elle : décider qu’il est une victime à isoler tout au plus, est-ce raisonnable ? Voilà plutôt une sagesse de snobs dissociés. D’autres dirait « politiquement correcte ».

Toutes ces orientations font de M le Maudit un film radicalement biaisé idéologiquement, sous une apparence de recul. La remise en question de jugements d’autorité, ou d’un certain bon sens limité, sert des considérations plus larges, pertinentes, au service de conclusions superficielles. Le film est souvent considéré comme un écho accusateur du nazisme galopant et les critiques font de Fritz Lang un visionnaire pour cette raison. Ils semblent omettre que Thea von Harbou occupe une place égale à son époux dans la conception et le scénario de M le Maudit ; Thea von Harbou, qui dans les deux années à venir sera engagée par les nazis comme le fut Leni Riehfenthal (Le Triomphe de la Volonté), tandis que Fritz Lang partira à Hollywood.

Chacun se montre ainsi fidèle à ses convictions. L’Histoire, la politique et une affaire de coucherie sont venus à bout de ce tandem Lang/Von Harbou, chancelant dès 1927 avec Metropolis, déjà nourri par deux visions divergentes. Les options morales et idéologiques de Fritz Lang apparaîtraient plus dérisoires et grossières sans la contribution de Thea von Harbou, peu prosélyte par ailleurs, dont les réserves et surtout leurs motifs enrichissent les films de Fritz Lang (lequel a toujours émis des considérations enfantines, y compris dans ses chefs-d’oeuvre). Son cinéma a le mérite de s’engager sur des sujets audacieux et d’en dresser systématiquement un tableau global. Il vire alors au monumental sur la forme.

Là encore, le passage en revue est orienté : si la plupart des agents sociaux sont inspectés, ce n’est pas le cas des anonymes contributeurs du tribunal de l’ombre, sans visage, sans profondeur. Dans tous les cas reste la mise en scène, au langage complexe et brutal. Fritz Lang fait de Berlin une fourmilière anxiogène et rigide, emploie abondamment les reflets, les jeux d’ombre et lumière. Le malaise est omniprésent et le doute sur le tueur alimenté par sa présentation à la lisière du grotesque et le jeu de Peter Lorre, le monstre dissocié – l’acteur subira cette performance tout le reste de sa carrière. M le Maudit a marié expressionnisme à un réalisme d’investigateur, rigoureux et puissant, même si une boucle idéologique sert de repère.

Note globale 73

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Fritz Lang sur Zogarok >> Le Diabolique Docteur Mabuse (1960) + Le Secret derrière la porte (1948) + Le Testament du Docteur Mabuse (1932) + M le Maudit (1931) + Metropolis (1927) + Les Nibelungen (1924) + Docteur Mabuse le joueur (1922)

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LE SECRET DERRIÈRE LA PORTE ***

24 Sep

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4sur5  Dans les années 1940, la psychanalyse se vulgarise et inspire les créateurs. En 1948, Fritz Lang, l’auteur de M le Maudit exilé aux États-Unis depuis 1933, s’engage sur ce terrain avec une variation du conte Barbe Bleue. Le Secret derrière la Porte évoque aussi largement Rebecca de Hitchcock, sorti huit ans plus tôt. Fritz Lang a pu s’en inspirer largement. Son film ne démérite pas face à celui du réalisateur de Psychose et s’en distingue dans les orientations. Rebecca était très old school, Le secret est plutôt dans l’exploration ; ses drames sont plus pernicieux et adultes, Rebecca était à un niveau d’analyse proche du merveilleux corrompu.

Ludique et raffiné, Secret beyond the door n’est cependant pas un film de génie. Ses idées sont assez sommaires ou académiques, son issue est d’une légèreté critique. Le film vaut surtout pour le talent formel de Fritz Lang et sa faculté à jouer avec des motifs attrayants. Il a un autre atout, la magnétique Joan Bennett, alors que son étrange époux est un personnage plutôt creux. Leur relation commence par une idylle très romanesque, où ils sont juste eux deux, loin du monde. Puis le petit ilot de paradis devient un cloaque labyrinthique où Celia se perd dans un amalgame de vérités sur elle, sur lui et sur sa première femme.

Une malédiction pèse sur les personnages et Celia est entrée dans l’espace où celle-ci s’exerce. Cela offre à Fritz Lang l’opportunité d’illustrer ces traumatismes toujours remis en scène, dans un climat onirique réjouissant. Le simplisme de son point de vue finit cependant par l’emporter : il aurait mieux valu que le spectacle reste tellement charmant et ne se justifie pas. Les procédés assez brutaux comme les monologues intérieurs fonctionnent, mais Fritz Lang voit le psychisme comme une recette en trois équations. À l’arrivée : superbe mise en scène, personnages solides, climat ensorcelant, visions inspirées (au tribunal, le mari face à lui-même ; la maison comme jungle de luxe pour Celia), petites idées et résignation à un canevas narratif étriqué.

Note globale 72

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DOCTEUR MABUSE, LE JOUEUR ***

5 Oct

mabuse 1922

4sur5  Ce film en deux parties (Le joueur puis Inferno) sort en 1922, au moment où Fritz Lang devenait un des réalisateurs dominants en Allemagne. Il précède Les Nibelungen (1924) et Metropolis (1927). D’une durée initiale de quasiment 5h (297 minutes), le film est toujours amputé d’une vingtaine de minutes. Il reprend le personnage du Docteur Mabuse, inventé par le romancier Norbert Jacques, pour le situer dans le contexte de la République de Weimar. Thea von Harbou signe le scénario, c’est le début d’une collaboration qui s’achèvera avec la victoire nazie de 1933.

Film très riche, comme du Orson Welles (son Citizen Kane), Docteur Mabuse le joueur est aussi sur-saturé et harassant. Effusif, obstiné, il écrase le spectateur, sa durée redoublant cet effet, mais en offrant un potentiel d’immersion encore opérationnel quelques décennies après. La première partie creuse en profondeur (le temps des manigances et illusions), la seconde s’étend dans l’action (course contre le trickster et escalade vers la folie). Dans le contexte de son époque, cette démonstration est l’équivalent d’un blockbuster, allemand, avec un goût pour les contrastes éclatants. La richesse est sur la forme : la représentation du mégalo Mabuse est graphique et inspirée (les surimpressions suggèrent son emprise psychique), le contenu politique est plutôt absent (en dépit de la fameuse scène de la Bourse en introduction), contrairement aux œuvres ultérieures de Lang et Harbou. Le portrait de la classe dominante est peu flatteur, l’oisiveté des riches un vice doublement compromettant (point de vue ‘moral’ et ‘business’).

La construction rythmique de Mabuse est innovante. Fritz Lang tire le cinéma muet vers le haut en sortant des alignements de plans très syncopés caractérisant ses origines. L’inspiration puisée auprès du serial Fantômas est manifeste selon les spécialistes de la période. Lang fait aussi écho à des passions d’époque : pour la magie en société, l’expressionnisme au cinéma (Caligari et Le Golem sont sortis en 1920). Rudolf Klein-Rogge incarne un Mabuse manipulateur et charmeur ; une personnalisation du Mal, mobile et adaptable, à l’âme insaisissable, se mystifiant lui-même au point de s’auto-détruire et saboter l’unique personne qui aura retenu son attention. Mabuse doit sa notoriété ultérieure à la trilogie de Lang : ceci n’est en effet que le premier opus, avant Le Testament de 1932, juste avant le départ de Lang pour la France puis Hollywood ; puis Le Diabolique de 1960, sa dernière création. En plus de la série sur grand écran il sera un sujet apprécié en littérature et dans la BD.

Note globale 76

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LE TESTAMENT DU DR MABUSE ***

24 Avr

3sur5  Onze ans après Docteur Mabuse le joueur (1922), Fritz Lang reprend le personnage pour réaliser un film férocement anti-nazi. Depuis sa prison puis en tant que fantôme, Mabuse étend son emprise maléfique et construit son empire par le contrôle mental. Le cerveau malade mais virtuose de Mabuse envoûte même les esprits les plus brillants ou récalcitrants. Ainsi le directeur de l’hôpital psychiatrique voit en Mabuse un prophète prompt à réveiller l’Humanité en lui inspirant une terreur salvatrice. À un niveau plus large, une véritable armée se forme, suivant les aspirations de Mabuse et préparant l’avènement du Mal.

Longtemps demeuré perdu, Le Testament du Dr Mabuse est le dernier film de la période allemande de Fritz Lang. Il met dans la bouche de ce fou les slogans des propagandistes nazis et sera menacé par les SA en personne, puis censuré par le régime. Peu après se déroule la célèbre proposition de Goebbles. Cet éminent cadre du IIIe Reich lui aurait proposé de travailler pour le régime nazi et de devenir le directeur de l’industrie du cinéma allemand, ce qui fut un choc brutal pour Fritz Lang. Cet épisode est mis en doute par certains historiens et cinéphiles. Quoiqu’il en soit, Fritz Lang s’exile bien dès 1933, avec un court passage en France avant les Etats-Unis : il prétend s’être enfui le jour-même de la proposition de Goebbles. Là-bas, il atteindra la renommée mais n’aura plus jamais la place d’honneur dont il jouissait en Allemagne et ne concevra plus de  »chefs-d’oeuvres », en tout cas aussi marquant.

Au contraire, l’ex-amante et collaboratrice de Lang, Thea von Harbou, quittée l’année précédente juste après M le Maudit (conçu ensemble), travaillera pour le régime hitlérien sans problème. Son enthousiasme pour le nazisme fut précoce et reflète leurs différences de points de vue sur leurs propres films, dont Metropolis. Or concernant Le testament de Mabuse, Von Harbou travaille avec Lang pour la dernière fois et son influence est mineure. Il n’y a d’ailleurs plus aucune ambiguité de ce genre, ce dont atteste la diabolisation catégorique de Mabuse (il prépare « l’empire absolu du crime » et veut faire triompher un chaos mortifère) et son assimilation à Hitler. Cette pureté du point de vue a un prix : le jugement balaie l’analyse. Tout le paradoxe du cinéma de Fritz Lang est là : visionnaire sur le plan formel, il est naif dans sa morale et sa conception des hommes. Sa période américaine le confirmera perpétuellement, à l’instar du beau Secret derrière la porte (1948), assez primaire dans sa façon d’employer la psychanalyse (mais comme l’ensemble d’Hollywood, somme toute).

De plus le scénario est inutilement alambiqué et la tendance de Fritz Lang à s’éparpiller dans des péripéties excluant l’essentiel est en roue libre. Mabuse et son emprise viennent à manquer, son hégémonie invisible elle-même reste globalement un sujet abstrait n’affectant pas ou que dans leurs hypothèses la majorité des personnages. L’ambiance fait tout ce travail. La mise en scène et la photographie sont impressionnants, toujours si pleines, limpides et massives. La qualité et la vraisemblance des effets spéciaux sont déroutantes. Dommage que les personnages soient traités de façon si fonctionnelles. Lang, le cinéaste de la destinée, des forces invisibles et de la volonté de puissance, délaisse totalement la passion des émissaires de Mabuse pour se concentrer sur les spéculations et la tension chez les enquêteurs.

Et finalement Le Testament est surtout un policier foisonnant, complété par un commentaire sur la rencontre du pouvoir et de l’instinct de destruction. Ce que déclame Fritz Lang et ses porte-paroles est relayé, mais le spectacle vire à la démonstration pyrotechnique, aux intrigues superflues et gueules d’atmosphère sans but. Là se découvrent des vertus toutes autres, comme le numéro de Otto Wernicke, le leader des policiers dans M, ou les interventions de l’énième captive et élève de Lang, Wera Liessem. Lang tournera en 1943 une seconde version du film, avec le français René Sti. Cette pratique s’est répandue dans les années 1930 et a généré de nombreux équivalents de remake totalement snobés par l’Histoire. Concernant Le Testament du Dr Mabuse, le véritable film dure 2h et non 1h35.

Note globale 67

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Suggestions… La Soif du Mal + Le Cabinet du Dr Caligari 

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