Tag Archives: frères Wachowski

CLOUD ATLAS ***

26 Juin

« Ce sont toujours les mêmes forces invisibles qui font tourner le monde et qui tourmentent nos cœurs »

3sur5 Pour cette transposition d’un autre de ces « inadaptables » romans (La Cartographie des Nuages de David Mitchell), les Wachowski (Lana et Andy) et Tom Tyker (Le Parfum, Cours Lola, L’Enquête) se fondent sur le credo réclamant que  »tout est lié ». Ils réunissent six contextes, chacun dans leur époque (d’un voyage dans le Pacifique en 1849 à un monde post-apocalyptique au XXIVe siècle), marqués par une similarité des affects et attitudes.

A chaque fois, un personnage marqué par une tâche de naissance est aux prises avec les mêmes forces, les mêmes barrières et ressources ; et l’acte d’un personnage a des conséquences sur son homologue du futur. La perspective holistique de Cloud Atlas sert un dessein optimiste et héroïque, arguant que le bien accompli par un être ne s’évanouit pas, mais génère des conséquences favorables au-delà de lui et de son temps. C’est aussi le principe des « gouttes d’eau » réunies, déjà à l’œuvre dans V pour Vendetta.

Sur le fond, Cloud Atlas est un concentré des totems de la SF (Soleil Vert notamment) ; tandis que les thématiques récurrentes des Wachowsky servent de boussole socio-politique. Il s’agit toujours de luttes contre l’oppression : dans un hôpital, dans un monde du totalitarisme industriel et fun, dans un autre corrompu ou une société gangrenée par la haine de la non-conformité. Par ailleurs, cette bonne dose de gratuité et d’emphase adulescente (sur l’intolérance, le racisme, la difficulté d’appartenir à la minorité homosexuelle) se manifeste toujours. C’est bien la conception homérique de Cloud Atlas qui le rend si passionnant ; Matrix lui-même valait moins pour son propos que pour la façon de l’aborder.

Et c’est par son apparence relativement délibérée de film à sketchs visant la grande synthèse que ce spectacle de 162 minutes brille et stimule à ce point. Les segments sont qualitativement assez égaux ; chacun des réalisateurs en a façonné plusieurs de son côté (trois pour les Wachowski, trois pour leur associé) ; l’intrigue avec Robert Frobisher en 1931 concentre tous les vieux tics délabrés et cette tendance à l’extase victimaire dont les Wachowski se sont repus dans V pour Vendetta, avec son mélo gay d’une inanité vrombissante -elle est pourtant mise en scène par Tyker. Également moins convergente, l’histoire impliquant l’éditeur Timothy Cavendish à notre époque apporte son lot de burlesque à Cloud Atlas et apparaît comme un oasis de joie et de délassement au sein de ce méta-film limpide et tonitruant (dommage que la fabuleuse gouvernante Inox ne soit pas davantage exploitée).

La balade aux côtés de Lisa Ruiz ravive le polar seventies (façon Shaft) en y introduisant une touche de complotisme ; les autres, tous des Wachowski, séduisent diversement, celle d’Adam Ewing illustrant le mieux la prise de conscience d’un individu et son cheminement vers la rébellion ; celle de Somni-451 subjuguant le sens du sacrifice et de la citoyenneté intransigeante, au milieu du décor et des visions renvoyant aux nobles fondamentaux du dystopique. L’intensité et le merveilleux sont les plus forts dans le monde d’après le chaos, entre technologie avancée et tribalisme épique, pour une ultime facette cousine d’Avatar.

Alors que les velléités philosophiques sont frêles, c’est en tant que kaléidoscope multi-genre que ce travail titanesque, annexant une foule de références et de manières, est le plus intéressant et efficace. Le new age confus a cédé la place au mysticisme allègre, sans opacité artificielle, sans poudre aux yeux ou basse manipulation. Complexe et ambitieux, Cloud Atlas est étonnamment fluide, coordonné de manière à associer pleine cohérence et implication permanente de l’auditoire.

Note globale 66

Page Allocine

Aspects favorables

Aspects défavorables

* travail titanesque pour un spectacle de haut-vol

* dense et audible, ingénieux et d’une profonde cohérence

* les prestations de Hugo Weaving

* les vieux sujets des Wachowksi et de la SF, avec toujours cette superficialité voyante

* le segment avec Frobisher, légèrement inutile

Voir l’index cinéma de Zogarok

V POUR VENDETTA °

10 Avr

0sur5 Ils l’ont démontrés avec la trilogie Matrix et notamment avec le petit dernier (Revolutions), les frères Wachowski, ces brillants faiseurs, ne savent rien faire mieux qu’embrouiller pour épater. S’ils délèguent la réalisation à James McTeigue, c’est bien eux, depuis leur poste de scénaristes, qui font battre V pour Vendetta. Déstabiliser autour de mobiles erronés dès leur base demeure leur leitmotiv : mais avec V, c’est pire encore, puisque tout ici ne consiste qu’à multiplier les amalgames autour de notions d’éducation civique inculquées de l’école primaire au lycée.

Quoi de mieux qu’une bonne vieille société totalitaire pour éponger des idées qui nous dépassent complètement, mais qu’il est de bon ton d’évoquer, quitte à en faire de la bouillie : rien, absolument rien. On songe alors, c’est qu’on est un peu naïf et fou sans doute, trouver ici un potentiel petit frère à Fight Club ou Starship TroopersMais non, voici que notre petit manuel pamphlétaire met en scène un héros masqué, sauveur populaire et terroriste cool et raffiné. Loin des héros façon Batman seconde époque, celui-ci n’est jamais contredit par des auteurs préférant le glorifier et le sanctifier, consacrer son statut d’espoir ultime et absolu du peuple. Une telle figure ne peut qu’être pétrie de paradoxes, elle est par définition manipulatrice [surtout que, cultivée ou suffisamment habile pour le laisser croire, elle sait faire fonctionner l’illusion] : V pour Vendetta n’est jamais qu’une autorité autre [et idéaliste, mais c’est un leurre, elle ne propose d’alternative qu’en semant le chaos social et prétendant permettre ainsi de remettre les points sur les  »i »].

Mais non, les Wachowski s’en foutent, ils ne laissent entrevoir aucune ambiguïté dans leur personnage. Et ils vont même assez loin [ils légitiment tous ses actes, n’interrogent rien] : la bêtise accompagne chaque mouvement de caméra, chaque recoin du script, et voici que les victimes de V acceptent leur mort [mieux, Delia, qui fut au service de ses anciens tortionnaires -V était un prisonnier-, demande à être pardonnée], que le justicier accomplit la violence au service du  »Bien ». Le personnage prétend lutter contre le fascisme, or il ne prêche aucune différence, ne fait aucune nuance, use de recettes antédiluviennes pour arriver à ses fins [on flirte avec l’esprit de  »rémission des péchés »]. L’unique proposition de son programme, c’est que chacun devienne une ombre au service d’une noble cause [bien sûr, vous ne la maîtrisez pas ; mais malheureux, elle vous donne un sens -sans que vous n’ayez plus à réfléchir]. Et pour liberté définitive, être un kamikaze[… chacun son monde, après tout ?].

Tout ce qui est ambigu, c’est de savoir à quel point les deux frères se prennent au sérieux, s’ils croient sincèrement faire illusion ou pire, s’ils imaginent avoir conçue une farce sophistiquée [dont le résultat est raté, car faible, ampoulé et transparent]. De cette entreprise prétentieuse qui se voudrait éblouissante, il ne reste que les lambeaux d’une réflexion toute-faite et morte-née ; et la mise en place, cohérente mais non sans heurts, d’un univers esthétique à l’imagerie aussi plate et la symbolique aussi nulle (et éculée) [derrière le masque, le néant] que les aspirations qui les ont motivées paraissent ambitieuses.

Le sens de l’esbroufe ici ne parvient jamais à enrayer l’ineptie générale, puisque celui-ci est au service du gros sermon démago, qu’on pourra trouver irréprochable parce qu’aussi lisse qu’un Va, vis et deviens [mais en insidieusement glauque, quand celui-là était juste profondément infantilisant]. V ne fait que creuser sa place sur des terrains déjà maintes fois foulé, pour en faire l’espace d’une pyrotechnie molle, opportuniste [pourquoi pas !] et définitivement stérile au service d’une révolution fantasmée. L’illustration est gelée, le conformisme tourne à plein, c’est Hollywood qui se prétend politiquement incorrect et pour elle, l’énième accomplissement d’une utopie [énième parce que Carnets de Voyage peut compter pour mille], l’industrialisation du rebelle passif-asthénique.

V pour Vendetta, c’est un peu ce chanteur, Grégoire, claironnant  »Toi, plus moi, plus tous ceux qui le veulent », soudain paré d’atours pseudo-métaphysiques, apparemment politisé à mort, alors qu’il est totalement lâche et insignifiant dans le fond, qu’il impose des réponses gratuites et vides. Ni révolution ni régression, c’est l’ineptie en marche, le statut quo dans la continuité. V comme vain, veule et vacant.

Fiche allocine