Tag Archives: film Espagnol

KIDNAPPÉS / SECUESTRADOS ***

19 Juin

4sur5  L‘espagnol Miguel Angel Vivas a centrée son œuvre autour de la peur. Son second long-métrage part d’un programme usé (home invasion avec une dose de thriller psychologique) pour fournir une démonstration virtuose. Secuestrados suit le cambriolage subit par une famille, sans tracer de fausses pistes ni laisser de fioritures. Le temps du film et le temps réel sont confondus (ou quasiment), le spectateur est impliqué au maximum grâce à la succession d’une dizaine de plans-séquences (comme pour Irreversible) et à l’usage de la Steadycam (appareil mobile utilisé à partir de 1976 et anobli par Shining).

Kidnappés (traduction française maladroite) est minimaliste, frontal. L’attention est portée sur les effets, la terreur provoquée par cette prise d’otage. Les procédés mis en place rendent inadéquates ou vaines les interprétations, encouragent l’empathie mais sans instaurer de sympathie pour les victimes. La vérité physique est fournie crûment, avec quelques artifices sonores comme ceux reflétant l’état de choc de la fille. Si tout ne peut être rapporté et qu’il faut trancher, les expressions faciales sont la priorité : elles portent l’angoisse profonde face à la mort, la peur animale, l’indice ultime de l’insignifiance d’une vie. Secuestrados cherche à aligner les émotions du spectateur sur celles des assiégés, notamment la surprise, qui revient toujours à sa forme radicale dans un tel contexte : la sidération, l’hébétement.

Ce film a donc les ressources pour constituer une expérience traumatisante. Pour autant Vivas rapporte ces horreur avec un point de vue de greffier sans états d’âme. Il n’y a aucune intervention extérieure, pas de musique additionnelle ou d’effets ramenant de la distance ; sans tomber dans l’écueil du pseudo documentaire. Le réalisme autorise le style, le style ici s’accorde au réalisme. Le film doit également sa puissance de frappe à son intelligence large, son souci de l’arrière-plan : il introduit les caractère sans en avoir besoin, sans surenchérir ni chercher à acheter ou détourner le spectateur de quelque manière, vers des fins annexes (cette famille est sans grâce ni promesses particulières, traîne manifestement ses complications sans que celles-ci viennent parasiter le déroulement de l’attaque).

Le spectateur n’a jamais plus d’informations que les protagonistes, juste l’angle visible maintenant. À une exception près, l’inéluctabilité du drame étant garantie par la séquence d’exposition. Aucune issue n’est à l’horizon, aucune compensation n’est permise. Secuestrados n’en rajoute pas, accepte de s’en tenir à la violence obscène et extrême mais banale ; les sensations de proximité s’additionnent (en tant que spectateur de cinéma, spectateur d’un événement dans le quotidien, spectateur physiquement entraîné et pris en otage – doublement lors des split screens). Dans ces conditions savoir que tout est déjà finit concernant ces gens dissipe l’angoisse pour mieux ‘blaser’ le désespoir et laisser la place à une urgence abjecte.

Note globale 75

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Elephant/Van Sant + Panic Room + Funny Games + Buried

Scénario & Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (5), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

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PEPI, LUCI, BOM ET AUTRES FILLES DU QUARTIER *

17 Juin

1sur5  Avant de faire preuve de subtilité (Tout sur ma mère), puis de réussir à composer des produits neurasthéniques inspirant aux mondains l’étiquette de « maturité » (Parle avec elle notamment), Almodovar croupissait dans la mare de la Movida (mouvement culturel suivant la mort de Franco et la transition démocratique en Espagne). Il a accompagné ses débuts et en est devenu le fer de lance au cinéma, puis de façon générale (car la Movida englobe aussi la musique, la BD..) le symbole pour les étrangers. Pepi, Luci, Bom y otras chicas del montón est son premier long-métrage, sorti en 1980, tourné en 16mm avec un petit budget et des conditions minimalistes.

Ce film ‘culte’ et underground, rarement évoqué par les critiques et les cinéphiles, est une abjection complète. Folklorique et haut-en-couleur (costumes ‘rococos’, musique criarde, hystérie généralisée) il met en exergue tout ce que la carrière d’Almodovar contiendra de plus infect. Les personnages sont des abominations correspondant à certaines catégories « désinvoltes » de gens de Madrid selon Almodovar. Bouillants de désirs crus, forgés seulement par et pour l’obscénité, ils n’ont pour boussole que le contentement gras des sens ; tout au plus quelques pulsions hargneuses se cristallisent en objectifs mesquins, agressions physiques notamment. La joie semble en mesure d’embellir, ou au moins d’alléger la laideur, du quotidien de Pepi au départ, mais le stock de purin qu’elle a en réserve est trop massif pour autoriser l’espoir au-delà de dix secondes. Les filles du titre sont des boudins assertifs et aberrants, vulgaires mais avec des manières ; leur monde social est occupé par des flopées de gueux assoiffés de divertissements, des pédés expansifs et autres musicos rachitiques (exerçant leur art avec brio dans leurs bars pourris ou dans un semblant de cave). Cet univers est fait de paillettes rances et de lubies de pourceaux, le contact avec la réalité est celui des punks les plus décérébrés.

Le film ne cherche pas à être cohérent, consistant encore moins, sauf en terme de provocs, violences, gueulantes à cumuler. La ‘prof de tricot’ de 40 ans se laisse pisser dessus (urine bien jaune, couleur de la pleine santé) par une nouvelle venue et est ravie. Au minimum ces gens ont des facultés d’adaptation extraordinaires ; immédiates en fait, la stupidité, le manque de jugement et la gloutonnerie étant des atouts pour parvenir à ce niveau. Pepi Luci Bom peut donc être vu comme un reportage anthropologique valable. Sa cible : le reptilien mobile, open et centré seulement sur l’expression, c’est-à-dire avoir des envies charnelles et les accomplir : manger, courir, brailler, pisser – et le faire savoir (ou le faire bruyamment et sans la moindre précaution, pour les plus modestes). Quelques-uns sont des experts en monologues, à l’instar d’une grognasse tentant de stimuler la libido de son mari fan de trannies en se trouvant du poil au menton. À cause de la voix et des postures, la semi barbue fait penser à la pharaonne dans Astérix et Cléopâtre, en version mégère de caniveau se prenant pour Liz Taylor (sa bouche moisie commet une citation de La chatte sur un toit brûlant).

Le travail du film consiste à observer et nourrir le brouillage des genres, puis de manière plus absolue à célébrer une bestialité allègre dans un cadre collectif, avec la sous-culture appropriée en renfort. Atmosphère : le bonheur c’est d’être ensemble, se confondre dans un parterre de déchets excités et applaudir des concours ‘d’érections’. Almodovar ne s’occupe qu’à ça ; les personnages-référents ne sont tournés que vers leurs agissements de pourceaux. Les courts espaces entre les pratiques sont remplis par des mots tournant autour des mêmes passions, les rodomontades sentimentales elles-mêmes consistant à la fin à enlacer les poubelles. La seule portion un peu indépendante, c’est les quelques mots politisés du vieux con réac et anticommuniste de service (le flic violeur du début, figure paternelle perverse) ; à la fin une des truies du titre s’envole vers la consécration de ses rêves, approchant un mauvais goût banlieusard plus conventionnel et présentable, dans la veine d’une trajectoire naissante de type Un dos tres.

Un plan survolant des photos au mur (chez la lesbienne bipolaire au maquillage de Barbie alcoolique) s’achève sur Divine ou une quasi Divine – le travelo merveilleusement dégueulasse, muse de John Waters (défendant son titre de reine de l’immonde dans Pink Flamingos, se la jouant mère de famille intègre dans Hairspray). Divine c’est eux à leur zénith. Quelques kilos et une certaine détermination, une fermeté dans la démence, voilà la différence et voilà comment souligner le dégueulis général de ces humains devenus tas de boue expansifs. Enfin c’est encore une trop belle perspective ; ceux-là sont trop simplets pour avoir cette once de sens et de vocation, même en tant que potentiel endormi à tout jamais. Divine justement c’est trop gros pour eux ; mais ça serait un très bon symbole pour l’Humanité où ces crasses seraient une norme comme une autre, c’est-à-dire une Humanité où Pepi Luci Bom & cie passeraient pour des amuseuses réjouissantes et des apôtres de la liberté (un peu crades certes, mais ‘il faut que jeunesse se passe’).

Almodovar ne déploie rien de ses talents, n’a que la galerie de marginaux et de ‘divergents’ sexuels pour se mettre en lien avec les réussites de son futur (comme La Piel que Habito ou La Mauvaise Education). Il tombe dans le piège de l’excentrique en roue libre, plus motivé par l’affichage d’impudences que par l’expression éclairée de sa déviance ou de ses sympathies. Ce Pepi Luci Bom aurait peut-être mieux fait de rester non diffusé, comme sa première tentative de passage au format long : Folle, folle, folleme Tim ! (1978). Ce Pepi Luci Bom est un film paillard, débile et moche, au-delà des notions d’enthousiasme et de fête, ou alors absolument au bout de ça. Ça parle godes, déjections ou bruits humains divers. Ok pour jouir sans entraves mais alors mettons-y un peu d’ambition ! Rien de tel ici, l’avilissement est le seul processus et la seule récompense. Il faut tout ‘lâcher’ : chez certaines personnes ça donne des résultats catastrophiques. Pepi Luci Bom nous prévient malgré lui : qu’une société de gueux trop compressée se libère, voilà le dégueulis que ça donne ! Pas un début de miasme délicat, de digne subversion, d’aveu déchirant, dans cette déchetterie épanouie. Les fantasmes des puritains anglais avaient une autre allure, leurs refoulés et leurs contraintes n’ont pas été vaines. Toutefois vu le niveau ici, cent ans de ré-éducation, de domination et de contrition ne pourront suffire : quand le poison est à la racine, il reste juste à lâcher l’affaire et laisser les vilaines crasses user à leur guise de leur ‘liberté’.

Note globale 16

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Matador (1986)

Scénario & Écriture (1), Casting/Personnages (1), Dialogues (1), Son/Musique-BO (1), Esthétique/Mise en scène (1), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (3), Ambition (3), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (1), Pertinence/Cohérence (2)

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BALADA TRISTE ***

23 Jan

4sur5 Ici cohabitent le drame psychologique, la comédie potache, la romance improbable et à hauts risques, la blague sinistre, le conte excentrique et la tragédie dégénérée (notamment lors du final rappelant celui de Batman, tout aussi démesuré). Ce film -et peut-être son réalisateur Iglesias- est comme son personnage, un pied dans le monde adulte, mais de manière si grave et dégoûtée, en tout cas trop lourde pour lui, qu’il ne peut qu’y introduire ses terreurs et espoirs enfantins.

Cinéaste euphorique et joyeusement éparpillé s’il en est, Alex de la Iglesias signe avec Balada Triste l’une de ses meilleures réalisations, aux côtés du Jour de la Bête. Le style est toujours alourdi par ces raccommodages un peu vains et surfaits, avec même un côté tarantinesque cette fois (le générique, condensé de peintures fameuses et d’images historiques dans le but de faire un  »effet »… oui, ceci est l’histoire récente de l’Espagne, d’accord, et alors?). Mais pour le reste, c’est brillant, un torrent de péripéties fluides et rocambolesques où Iglesias ose enfin s’ancrer dans le réel (c’est là que l’arrière-plan franquiste a un rôle à jouer – et il est purement esthétique et fantasmagorique) sans perdre de sa prodigieuse outrance.

Et puis Balada Triste est d’abord un portrait, celui d’un clown triste : Javier, qui l’est devenu car il n’a pas connu son enfance et se retrouve engagé dans un cirque où il convoite Natalia, la femme de son brutal patron. Sauf que Javier (Carlos Carceres) est une sorte de loser éternel, au physique ingrat, un boulet permanent mais tout de même -et c’est terrible- conscient des tares qu’il se traîne. Clown triste, c’était bien sa vocation ; d’ailleurs plus il souffre et le destin s’acharne, plus on se marre. Mais ce pauvre type pour lequel on s’attendrit, finalement, suivra la recommandation de son père : la vengeance, meilleure farce adressée à la vie lorsqu’elle est pourrie (c’est, à peu près via ces termes, dans le texte).

C’est d’ailleurs lors de la seconde partie que Balada Triste passe du no man’s land bizarre au feu-d’artifice, consacrant sa folie et sa surenchère (voir ce naïf malade semer la panique dans la ville est jouissif – un peu comme lorsqu’on voit à dix ans les extraterrestres de Mars Attacks !établir le chaos généralisé). C’est parfois vulgaire, mais tellement inventif et déroutant émotionnellement, qu’on ne peut que le prescrire. C’est bien de l’art : c’est totalement subjectif et insoumis, parfaitement inutile aussi, avec des envolées gores ou poétiques déboulant sans prévenir (passages musicaux émouvants), aucune morale précise et toutes les saveurs.

Drôle, no limit et imprévisible, pour ne pas dire simplement barré, mais toujours avec une une sensibilité inouïe et une relative profondeur (pas autant toutefois que Le Jour de la Bête du même auteur, à la furie plus politiquement avertie). Ce n’est pas miraculeux ni même génial, c’est simplement unique. De véritables montagnes russes, sans frein ni guide.

Note globale 71

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MBTI = Grand exemple d’ISFP maltraité par la vie, écrasé par tout et par tous ; avec son ombre de méchant psychopathe ENTJ.

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TESIS ****

3 Jan

4sur5 Les 90s sont une période de renouveau pour le cinéma espagnol, toujours dominé par les retombées de la Movida et les auteurs Almodovar et Saura. Plusieurs nouveaux réalisateurs émergent alors, avec leur style propre, plus sombre ou excentrique encore, mais délaissant dans tous les cas l’euphorie et l’optimisme de leurs prédécesseurs (y compris dans le cinéma social, lui-même plus morose et réaliste, après une période d’affirmation et de célébrations).

Parmi eux, le plus talentueux est Alejandro Amenabar. Son approche inédite du fantastique lui a ouvert les portes d’Hollywood, qui lui a confié la direction de Les Autres avec Nicole Kidman. Pour son premier long-métrage avant le génial Ouvre les Yeux, le jeune cinéaste aborde l’univers du snuff, ces films clandestins où des personnes réelles sont torturées et assassinées sous le regard de la caméra, le tout enregistré en plan-séquence dans des conditions artisanales. Dans Tesis, une étudiante préparant une thèse sur la violence audiovisuelle s’approche de cet univers au cours de ses recherches. Un de ses professeurs, censé l’aider en consultant la vidéothèque de l’université, est retrouvé mort dans une salle de projection alors qu’il visionnait une K7 qu’elle subtilise ; avec son allié de circonstance Chema, un adepte de cinéma extrême (il lui montre des extraits de Face à la Mort), elle découvre la nature de cette vidéo. Tous deux vont prendre conscience de l’existence concrète de cette obscure légende urbaine et surtout, de sa proximité.

Le regard est épuré et pragmatique, proche du documentaire, agrémenté d’une poésie secrète et surtout d’une sensation de réalisme magique. Cette nature donne une dimension discrètement intrusive tout en renforçant la proximité avec cette réalité, comme si nous était soumises des  »images volées », de la même manière que Angela s’infiltre là où rien ne l’invite ni ne saurait la rassurer. Tesis nous met dans l’état d’esprit sinon la condition de celle ou celui qui, enchaîné avec un plaisir certain et une terreur absolue, reçoit des confidences atroces. Amenabar subjugue un rôle subtil et primaire du cinéma : le spectateur est dans l’implication passive, écrasé par ses affects et ses repères floués, embarqué mais impuissant, ce qui a le don de le rendre toujours plus fou et captif.

Le rapport à la représentation et la gestion de la violence – thème de la thèse, on l’oubliait – trouve une réponse théorique virulente lors d’un final en guise de métaphore SF, peut-être un peu boursouflé. Plus que dans l’anticipation ou l’interrogation purement mentale, le véritable intérêt de Tesis se situe au niveau des tripes, de la confrontation avec le sordide et ses propres tolérances ; à la marge, dans sa vision très noire et placide (qui tend à confier que certaines hypocrisies sont nécessaires – question de morale bien sûr, question de garder des jardins secrets et ménager les aspirations asociales aussi). C’est un thriller suffocant comme rarement, il a amplement mérité ses cinq Goyas (les Oscars espagnols) en 1996 et les vaut encore.

Note globale 81

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LE JOUR DE LA BÊTE ***

2 Jan

4sur5 Alex de la Iglesia est l’un des enfants terribles du cinéma espagnol. Enfant bâtard de la Movida, il dépasse l’exubérance et la comédie de mœurs de la lignée d’Almodovar, pour un cinéma autrement impertinent, plus critique que partisan, plus trash que réformiste, pas moins soucieux d’enchaîner les  »exploits » physiques et scénaristiques. Après la bombe Action mutante, De la Iglesia revenait pour Le Jour de la Bête, comédie fantastico-horrifique déjantée. Rapidement devenue une référence du genre, Le Jour de la Bête est difficilement comparable aux modèles comme Bad Taste ou Braindead. D’ailleurs comme eux il affirme un style totalement idiosyncratique, mais lui n’aura pas de successeurs (des films comme Black Sheep tirent le meilleur du genre et peuvent imiter le cinéma du Peter Jackson première période, mais celui de Iglesia est trop loufoque pour être détourné).

Un festival non-stop

Résolument forain, Le Jour de la Bête relève du pur train-fantôme, enchaînant les aventures les plus aberrantes et désinhibées dans un contexte millénariste. En effet, tout se déroule au moment où l’Antichrist s’apprête à descendre sur Terre et doit être court-circuité par un Messie providentiel… ou fabriqué. Et c’est là le postulat du film ; il n’y a pas de sauveur prophétique, seulement un curé encanaillé en mission pour le salut de l’Humanité. Il trouvera sur sa route un loser pathétique dont la confession satanique, au moment où le brave curé doit s’affranchir du Bien pour pouvoir se mesurer au Diable, n’est absolument pas une barrière. L’animateur d’une émission-télé occulte démagogique et cynique sera lui aussi d’un grand secours pour accomplir cette tâche capitale : éviter la fin des temps, en d’autres termes limiter la casse puisque, en l’état, les forces de la dépravation et de l’inversion ont déjà contaminée la Terre. La religion elle-même ne tient plus qu’en se galvaudant et se vendant au plus offrant, pour arriver à des fins pas nécessairement glorieuses ; le curé lui-même n’est que parodie honteuse de l’Église.

Par-delà la gaudriole flamboyante, Alex de la Iglesia dresse un tableau relativement décadentiste. Il se dégage du film une fureur nihiliste, se passant de complaisance ou de dégoût, invitant plutôt à danser sur ce champ de mines avec une allégresse forcenée et une mise au défi de la réalité très adolescente. Dès l’intro, l’auteur présente une vision de Madrid féroce et surtout opportuniste, se délectant avec un désespoir amusé de la dégénérescence éprouvée en direct. L’approche est plutôt réactionnaire (le regard l’est, le diagnostic est punk) et moqueuse : dans les ruines de l’ordre ancien, ses héritiers ne savent pas se défaire des cendres, sinon pour se saborder eux-mêmes. Le Jour de la Bête renvoie une Espagne urbaine infestée de sales gosses trop longtemps réprimés et désormais abrutis par les vapeurs de la liberté.

Du chaos la chasse au trésor naîtra

Parsemé de plans délirants et de personnages bigger-than-life (l’entourage du jeune sataniste notamment), Le Jour de la Bête est surtout imbibé d’une dimension socio-culturelle forte : il y puise d’ailleurs ses motifs. L’ensemble est ainsi ancré dans l’Espagne post-franquiste, non plus pour la célébrer (comme chez l’auteur de Kika), mais pour remuer les ruines de l’après, assumer ses cicatrices essentiellement pour en jouer. Par ailleurs, de la Iglesia exprime un rejet de la télé-poubelle (montrée dans toute son envergure débilisante), de la société de consommation (au service de porcs et de planqués), relativement convenu sur le fond. Le mode d’expression en fait la valeur car rarement on avait balancé avec autant de pugnacité son dédain à l’égard de ce monde pas tout à fait revenu des folles 80s, ainsi que des ravages et des zones masquées par la culture de masse.

Cette naïveté politique n’est donc pas préjudiciable puisqu’elle est inhérente à la nature même du film : c’est une boule d’anarchisme et de misanthropie sublimée, dans un mode passionné, laissant libre-cours aux inspirations de son auteur, lequel jamais ne cherche à prendre de distance ni avec son sujet ni avec le traitement, pour engendrer un film contestataire dans l’âme, à la fois divertissement hystérique et œuvre d’art sans concession.

Note globale 71

Page Allocine

MBTI-Enna : C’est le film « Ne » par excellence. 

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