Tag Archives: femme enceinte

CLIMAX **

15 Oct

3sur5  Vingt ans après son court servant la propagande pour le préservatif (le paillard et païen Sodomites), Gaspar Noé en livre une nouvelle, indirecte ou accidentelle, contre l’alcool, la drogue et le plus sale des fléaux humains : la fête. Climax est de ces films à découvrir au cinéma pour se le prendre au maximum dans la gueule – sinon leur intérêt décroît : on appréciera les mêmes choses, les digérera trop vite. C’est aussi le résultat des zones aveugles de cet opus ; l’intellectualiser en rajouterait à la vacuité (Irreversible et même Enter the Void eux restaient disponibles pour les commérages d’esprits et de critiques).

Le fond est indifférent, le scénario minimaliste et en somme cette expérience est juste une grosse cuite suivie d’un bad trip partagés. Il déborde de la normale car il y a du sang (et probablement des restes tragiques), sinon il rapporte les affaires courantes : des animaux se grimpant dessus et se fuyant, se griffant et se reniflant. L’empathie pour les personnages est résiduelle, pas encouragée – les sympathies primaires ou les principes feront le travail selon les spectateurs. La seconde intro avec tous les protagonistes face caméra pour démouler leurs laïus sur la danse, leurs ambitions ou situations pose des êtres médiocres, sommaires, ravagés ou grotesques. La dernière interviewée, la chorégraphe, porte un costume de personne sérieuse et cultivée ; ce pastiche de bourgeoise de gauche tendance ‘expansionniste’ est la seule à ne pas s’inscrire dans la poursuite des stimulations crues, l’affirmation des besoins, désirs ou sentiments. Ce sera effectivement une fausse lumière, performante dans la course vers la sauvagerie et la débilité, grâce à ses points spéciaux au rayon ‘ignominie sans le faire exprès’.

La signature Gaspar Noé est saillante mais négligée, avec des tics d’emballage ou raccords stylés lourds et (auto-)complaisants. Les pancartes accumulent les contenus creux (« Mourir est une expérience extraordinaire »), les effets ‘renversants’ se multiplient gratuitement. Les génériques aux mauvais emplacements, annonces et crédits moches ou grossiers sont au mieux des fétiches au goût de certains (ils valaient mieux dans Carne ou Seul contre tous). Le plus balourd est néanmoins intéressant, pour le collectionneur – ces citations d’œuvres (à gauche les livres, à droite les films) sulfureuses et ‘cultes’ posant l’ambiance et les intérêts commun entre spectateurs, concepteurs et, dans une mesure incertaine, les habitants du film.

L’ennui pointe pourtant à force d’appuyer sur le pire et de nous flouer ; le dernier quart-d’heure, après l’excellent passage sur Windowlicker, plonge dans une confusion totale, rompant avec un semblant de prise directe, morcelée mais encore claire, sur les événements. Avant le décompte final, on conclut qu’il faudra le DVD pour voir qui baise qui, qui se perd où, qui approche la ligne ou surnage. Le tourbillon est à son comble mais surtout en théorie, en pratique il est amputé. Les déductions et suppositions morbides (un cri de bébé au milieu de ce désastre ?) risquent de devenir un jeu à ce moment-là ; plus tôt, des pointes d’humour noir et de désespoir ont su jaillir. Le ressenti est plus fort quand il n’y a pas de place pour l’interprétation. Celle pour l’anticipation n’est pas tellement comblée car nous sommes happés dans l’ici et maintenant : l’extase et l’horreur dévorent la conscience. La perception des conséquences terribles s’éloigne pour l’otage épanoui de sa transe. Corrompre sa bulle éventuellement mais ne pas laisser l’autre briser la nôtre, voilà le secret de la survie.

Psyche (la blonde lesbienne au carré – Thea Carla Schott) interpelle tout spécialement ; elle est entièrement dans son corps mais semble partie loin. Un intellectuel perché sur sa montagne, un romantique subjugué par le déni, serait plus ‘présent’ au monde dans tous les sens du terme. Elle fait ‘viande’ mais c’est la plus opérationnelle – et la plus éloquente sur la piste de danse, la plus imposante en fait dès qu’il n’y a plus de mots ni de réflexion possibles. Daddy (Kiddy Smile, révélé au grand-public trois mois avant la sortie grâce à son invitation à l’Élysée) traverse cet enfer sans se soucier, souffre sans lâcher ses lubies, se laisse percuter par les délires et la violence sans s’impliquer – rien ne viendra gâter son plaisir.

Climax est un cadeau à la fois pour : d’un côté les moralistes, les petits misanthropes déguisés en fillonistes blasés ; de l’autre les amateurs de sensations fortes et les gens assez sensibles (et spécialisés) pour apprécier ce type de collectif, d’art et d’accidents. La haine tranquille est facile (et le mépris social possible). Elle atténue la virulence de la séance, à voir de préférence le ventre vide et le corps reposé. Malgré la distance qu’on peut ressentir entre soi et les personnages, celle entre soi et les événements est mince. Leur sort individuel peut nous être égal, l’expérience reste remuante. Cela tient pourtant à peu de choses : la scène d’ouverture avec la fille agonisante dans la neige semble nous annoncer une hécatombe – on part donc convaincu, a-priori, qu’ils doivent tous tomber ; ça rend plus facile de les écouter – et la fiction plus attractive. Car si on doit douter face aux déblatérations insipides, il y aura toujours de grands malheurs en ligne de mire. Un être misérable en danger devient émouvant, avec un peu d’efforts des deux côtés on pourra même lui trouver de la dignité. De toute cette foule, Lou (Souheila Yacoub) est la seule inspirant franchement et intégralement la compassion, à cause de sa solitude et de sa sobriété forcée. Les autres sont désinhibés mais aussi altérés, se laissent emmener dans ce qu’ils n’aiment pas ou se vautrent enfin dans ce qu’ils refoulent (or leurs tabous sont déjà rachitiques à la base).

Note globale 62

Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Revenge + Les Gaous

Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (5), Dialogues (4), Son/Musique-BO (7), Esthétique/Mise en scène (6), Visuel/Photo-technique (6), Originalité (5), Ambition (7), Audace (7), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (7), Pertinence/Cohérence (3)

Note arrondie de 60 à 62 suite à l’expulsion des 10×10.

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UNE SÉPARATION **

29 Juin

3sur5 Avec Une séparation, le spectateur est placé en position de juge potentiel – l’affaire porte sur la mort accidentelle d’un enfant à naître. Produit dans la capitale iranienne, le film montre les ornières de chacun, sur fond de divorce, de lutte des classes (petite bourgeoisie vs laborieux sans perspectives) et de tensions entre religion et modernités – tous s’obstinent à cause de leurs angoisses ou besoins. Ils se donnent des raisons au lieu d’essayer de comprendre ; cherchent à se sauver, pas à améliorer les rapports, les situations, ou ne serait-ce qu’eux-mêmes (si certaines âmes sont livrées à la guerre civile, celles-ci n’ont pas la paix et les ressources nécessaires pour arbitrer leurs conflits). Tous excusables, sous pression, salis et parfois aussi tous très cons.

Ce film est attentif, au concret et aux mécanismes psychologiques, mais étriqué dans son approche. Il ôte aux individus toute capacité à choisir, se remettre en question, pour mieux réfléchir passivement la réalité (ou alors, le film ne sait pas faire passer sa considération pour la liberté des individus – ou ses auteurs ont décidé que c’était une affaire intraduisible). Ils n’essaient pas d’inclure les autres dans leurs équations ; non, pire, c’est qu’il n’y a pas d’équation ; que des êtres d’instincts et d’émotions, se débrouillant avec les urgences. En théorie la vue est neutre et l’objectivité règne, pour encadrer cette agitation – or on choisit presque systématiquement d’empiler le plus sale événement (comme dans un soap tragique ou une fiction à sensations) sur la plus cynique/basse réaction. Le film est imprégné d’une sorte de faux pessimisme, qui rappelle celui des naturalistes ‘scientistes’ ou de ces gens croyant en la compréhension globale et à l’amélioration de l’Homme par des méthodes arrêtées et impersonnelles, sans croire qu’un individu soit plus que l’addition ou que le conglomérat de ses influences. Arc-bouté sur le juste, il tient position objectiviste mais en restant dans une fuite en avant où n’existe que le ‘pire’ et la fuite vers un autre ; ne laisse pas de marge, enferme, tout en faisant le bon observateur inclusif et compréhensif.

Au fond, la fille (Razieh) reste la ‘grande’ coupable (et responsable de ce grabuge). C’est évident ; mais elle subit une situation tragique, qui la pousse à revendiquer et saisir les chances (opportunités de réparation ou de consolation) dans son malheur. C’est une victime dans la vie, donc elle aurait tous les droits, tous les (plus gros) problèmes, etc ; ce caractère combiné aux derniers événements l’amène face au juge où elle se répand en mensonges. Quoi de plus prévisible ? Les ambiguïtés à son sujet me semblent factices ; seule l’ellipse des ‘réalités premières’ permet de la mettre au même niveau que les autres ou à une position favorable ; mais son attitude est trop spécialement mesquine et pathétique. Toutefois le doute peut fonctionner ; celui d’ordre narratif et ‘policier’ sur ce cas, celui moral et psychologique sur la valeur des êtres. Il semblerait que ce soit le cas chez de nombreux spectateurs, plus raccords avec les intentions du film et ce que transpirent les personnages – peut-être faut-il un état d’esprit assez rigide ou mécanique pour être raccord avec le film lui-même, voir ce qu’il installe et nous déroule, devenir automatiquement plus sceptique concernant les questionnements et les va-et-vient qu’il cherche à induire (en nous), le temps de ce grand déshabillage avançant dans l’ambiguïté calculée.

Note globale 60

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (3), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (3)

Note arrondie de 61 à 60 suite à la mise à jour générale des notes.

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LES INNOCENTES (Fontaine) ***

25 Août

3sur5  Tiré du récit de Madeleine Pauliac et de la sombre affaire dont elle a pris en charge les victimes (des religieuses ensuite suite aux viols de soldats russes, pendant la 2e guerre mondiale), Les Innocentes suit le parcours d’une jeune femme médecin (Mathilde Beaulieu) dans un couvent. Représentante de la Croix-rouge française et forgée par les acquis laïcards (presque passifs, enfouis – mais ne heurtant pas sa ‘trempe rationaliste’), elle éprouve immédiatement un vif attachement pour cette mission, pour la sœur Maria notamment et pour cet univers dont elle découvre la richesse et les conflits. Fille de communistes, la soignante elle-même en vient à admettre qu’il faut « croire en quelque chose », comme si la démarche primordiale était là, dans la reconnaissance d’une aptitude intérieure toujours prête à se déclarer, à nourrir l’esprit, à exiger les plus beaux et prolifiques des combats (avant plus, d’aller vers un objet transcendant qui sera la vocation de la foi – comme répondre aux appels du Christ ?).

Le film s’avère une excellente immersion avant d’être une reconstitution simple et honnête d’un fait réel. Anne Fontaine, réalisatrice de Coco avant Chanel, au style classiciste et intense, s’est prêtée à la vie monastique (aux Bénédictines de Vanves) pour les besoins du film. Elle en tire une vérité sensuelle et morale, passant au spectateur les détails et l’âme d’un décors et ses sujets, également les tiraillements psychologiques qui les travaillent. Ici la foi n’est pas un subterfuge sur lequel on se repose ou servant à se cacher ; la foi engendre l’inconfort, des situations existentielles pénibles et ouvre sur des béances odieuses. À ce propos Maria déclare « [la foi c’est] vingt-quatre heures de doutes et une minute d’espérance ». Les événements dont les religieuses ont été victimes compliquent la tache. C’est un attentat global car jusque dans leurs corps les engagements et la bonne volonté des sœurs sont contestés, leurs efforts humiliés.

Si cette épreuve était envoyée par Dieu pour les tester, elle serait pour le moins paradoxale et mesquine : un Dieu corrompu ou abandonnique pourrait influer de la sorte, mais pourquoi le Dieu véritable souillerait-il (indirectement, au moins en y consentant) ses propres commandements, pourquoi sabrer à ce point l’intégrité de ces ouailles aillant déjà abandonné le monde et les égarements de la chair pour lui ? Les Innocentes ne formule pas de réponses propres, laissant plutôt celles de Mathilde ou des sœurs se chercher. Le mouvement est celui d’un peintre ou d’un analyste passé à la compassion et l’admiration sans éteindre son regard critique, mais en admettant ses limites. Ces chemins de croix poussent à dépasser le cynisme et le désenchantement. L’unique personnage masculin important entre en dissonance : affamé, vaniteux et plaintif, Lehman (collègue juif de Mathilde) est l’offensé de service néanmoins libre-offenseur. En laissant se flétrir ses vanités et assertions, Mathilde lui permet de taire ses penchants parasites, de former avec elle un tandem honorable et de renouer, par les actes, avec la droiture.

La forme est académique et vu de loin tout le film est assez banal, mais la délicatesse, l’à-propos et l’énergie ‘mutique’ de la mise en scène d’Anne Fontaine et de l’écriture n’avaient pas besoin d’écrin remarquable. La séance est d’ailleurs plutôt passionnante mais pas envoûtante : le spectateur est happé par la force de ce qui se joue, se débat et se transmet, sans qu’il y ait de démonstrations ou de flamboyances. Assez contemplatif mais rempli d’urgences et de crises, traversé par une dialectique prolifique, Les Innocentes s’apprécie sur un plan sentimental (en discernant ces femmes, leur mode de vie, leur engagement et leurs déchirements) et plastique (joliesse des décors) : sobriété, pénétration et adéquation encadrent chaque plan et permettent d’envisager la voie vers ‘le mystère’ et ses corollaires. La musique exprime ce vœu de dépouillement radical, d’élévation sincère, où la sérénité ‘choisie’ et la dévotion cohabitent avec la vulnérabilité aux tourments dont écopent tous les chercheurs de vérité à plein-temps. Le film permet aussi quelques adhésions hors-religion en mettant l’accent sur la solidarité féminine ; en revanche, lorsqu’il charge la mère supérieure, c’est qu’elle-même est accablée par le désespoir et est donc dans la séparation, loin de Dieu et de sa lumière, plus malheureuse qu’un apôtre mécanique : c’est une pré-damnée qui doit assurer (en plus d’assumer les sales besognes d’exception) et pour elle la croix à porter sera fatale, sauf retour vers le miracle.

Note globale 70

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Thérèse/Cavalier + Ida/2013 + Ostrov/L’Ile + Le Pianiste/2002

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (4), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

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APOCALYPTO **

6 Juin

3sur5  Après son terriblement controversé La Passion du Christ, Mel Gibson crée de nouveau la polémique, dans une très moindre mesure, avec Apocalypto. Témoin d’une vision totalement personnelle, pour ne pas dire détournée, de la culture Maya et son déclin, c’est d’abord un spectacle exotique et une aventure, comme en atteste sa première demie-heure se déroulant dans un esprit de cinéma des familles, ou la dernière heure consacrée à une poursuite dans la jungle.

Les libertés prises avec l’Histoire et les mœurs des Mayas ont été dénoncées d’une part par une foule d’historiens et de spécialistes, d’autre part en raison de leur racisme supposé et de la violence d’une telle interprétation. Il faut dire que Gibson transforme les Mayas en une ethnie sauvage, tribale dans la pire et la plus régressive et brutale acception du terme. Cependant la vocation de ces choix est symbolique ; il s’agit de signifier le déclin inéluctable des civilisations ; un déclin passant par le sang et la confusion.

Dans cette perspective, Apocalypto se voudrait un reflet de notre époque (l’auteur le revendique – cela fait partie de sa panoplie, de sa candeur virulente) : et alors il faut se demander, en quoi. En tout cas, le film étale une vision négative de l’homme, un pessimisme sans nuances, où on redécouvre notre espèce viciée et condamnée à la ruine. Pour l’homme, le meilleur, ce serait finalement de rester coupé des ivresses de la culture et des dérives de la civilisation, pour préserver sa pureté et sa simplicité auprès de la Nature et de son cocon, à cultiver l’amour et la famille – comme le fait Patte de Jaguar. Une ambition minimaliste, exotique et, les allergiques devront au moins lui accorder cela, courageuse.

Note globale 60

Page Allocine & IMDB  + chronique sur SC

Suggestions…

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Note arrondie de 59 à 60 suite à la mise à jour générale des notes.

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