Tag Archives: Fabrice Luchini

ALICE ET LE MAIRE *

5 Oct

2sur5 Ça se regarde sans dommages mais à l’heure de conclure c’est doucement écœurant. Naturellement ce film se veut un diagnostic, or il est surtout symptomatique de l’état d’esprit d’une espèce de consensus français moisi, sur une ligne ‘réac de gauche’ ventre à terre dès qu’une institution est en vue, mais toujours sceptique sur l’usage qui en serait fait aujourd’hui. Cette ligne plébiscitée par les grandes gueules fort instruites et toujours rampantes et complaisantes en pratique – l’ego du chevènementisme et de toutes ces diableries de zombies prétentieux. Alice et le maire est comme ses personnages, un film planqué et de planqués. On y dénonce ce qui nous voisine, comme si on s’en distinguait ; on est seulement une version se voulant plus fine ou authentique.

L’empathie envers elle est catégorique. Elle s’avère le seul repère digne d’estime dans ce panier de crabes gris. Certains personnages secondaires respectables voire méritoires sont limités par leur statut de passants dans sa vie. On pardonne à ce vieux maire. Les autres sont des idiots ou des fausses alternatives ; il faut bien comprendre comme ces autres sont des satellites bidons autour du pouvoir, tandis que notre héroïne doit être bien au-delà de tout ça. C’est la même chose que ces petites sentences : « c’est cela mais c’est bien plus » qu’on attribue à une œuvre ou une réalisation quand on a décidé de l’honorer ; ou le « non c’est plus profond/intelligent que ce que les gens croient » quand on vous n’avez pas d’arguments mais une certitude et une petite hauteur vaguement mystique fondée sur du vent ou des besoins tyranniques.

Alice ne pond que de la parlotte et des références éculées mais dans l’optique du film c’est une lumière ultime auprès de laquelle la tiède adversité n’ose pas se mesurer ; on dirait un trip d’éternels lycéens entre individualisme égotique et servilité totale dans ‘le système’ (dont on prétend être étranger voire lésé naturellement). On lit du Rousseau et a l’impression de vivre quelque chose de grand et ‘vrai’, à quoi n’accéderont jamais les odieux hommes d’action et les communicants. Les consciencieux se heurtent aux ‘pragmatiques’ – honorable mais gâté comme le maire ou abject comme le directeur de la communication (évitons de dire ‘dircom’ et donc de tomber dans leur décadence et leur novlangue, soyons les nobles continuateurs de l’idéal républicain et les amoureux hiératiques de la distinction française). Sans surprise la crise existentielle de cette fille la conduira à l’ambassade – oh elle aurait préféré rester en France ; comme la vie peut être dure avec cette manie d’imposer un destin que certes on semblerait avoir cherché sur le papier, mais au fond non. Ou alors Alice a trouvé sa place dans un formol verni plutôt qu’un autre, en parallèle au péquenaud ou au prolétaire dont le cap est de ‘faire son trou’ et se sent satisfait quoiqu’un peu blasé une fois la chose accomplie.

Toute la distance cultivée par le film n’est qu’un cache-misère et le moyen de ses hypocrisies (destinées à se tromper soi en premier lieu). Sa prose est à l’intersection des déclamations les plus conformistes en France. Elle est bien sûr écolo mais pas trop, se veut essentiellement soucieuse d’économie et de justice sociale mais n’en donne les moyens que dans les mots, mise tout sur la force mirifique de la volonté politique et du poids des appareils. Elle adule peut-être secrètement l’inertie générée ou maintenue par ces éléments. Sa démagogie propre et superficielle la mène jusqu’à l’appel à la démondialisation – heureusement rien de concret n’est envisagé, même au niveau immédiat : finalement ce pouvoir politique ne sert peut-être effectivement à rien (au mieux) pour le peuple ! Dans les faits, si ce film était un sujet humain, il serait simplement anxieux de ne plus avoir sa place dans un Parti Socialiste honni mais tenu pour seul véhicule politique viable – le seul où ses contradictions et la nullité de son engagement sont blanchies et même recommandées. Si ce film (comme son petit monde) voulait être consistant dans sa critique de la république à l’intérieur de l’idéal technocratique (certes pas totalement avoué) il irait du côté d’Asselineau. Que ses auteurs aient cette cohérence, qu’ils fassent ce choix minimal, sans quoi ils ne resteront que des poseurs !

Forcément avec un positionnement aussi lâche la qualification des adversaires est indigente mais facile : la menace est nécessairement « populiste » et « la droite » est notre ennemi frontal qui porterait toute la merde du monde. Cette adversité n’est jamais correctement définie. Se dessine une vision bizarre de ce qu’est la droite, mais française – peut-être une sorte de sociale-démocratie adossée à la finance ; dans ce cas la gauche devient une entité planant en marge ? Sommes-nous tombés dans des failles spatio-temporelles où tout est pareil mais légitimement nommé et apprécié différemment ? Paraît-il, « la droite et une partie grandissante de la gauche » (approximativement mais la formule est répétée) sont cyniques et se contentent de « gérer la pénurie ».

Message reçu, mais pour les gens du film et dans le film, c’est quoi l’alternative ? Quel est ce fameux horizon et ce supplément d’âme ? Et même plus simplement : en quoi êtes-vous différents ? En rien ou en pire selon l’angle abordé, c’est pourquoi le film n’opère qu’en tant que flatterie pour les bureaucrates et intellos de sentiment ou de conviction étatiste et ‘politiquement correct’ à l’ancienne, ‘social’ et soucieux d’encadrement donc d’élites bien formées et bien vertueuses pour édifier le troupeau qui servira d’écho pour ses enfilades et petites saillies littéraires (contrairement au ‘politiquement correct’ criard et pleurnichard axé sociétal qui bouche désormais théoriquement la place publique). Les post-modernes comme le branleux Patrick Brack, proposant sa grande imagination et son grand projet pour consacrer ce qui est déjà et prétendre l’accoucher, sont seulement des concurrents, pire, des cousins grotesques, face auxquels on est devenu impuissants ; l’esprit flatté par ce film est seulement celui de gens qui doivent accepter de passer leur tour et devraient le faire même à une époque passée à cause de leur manque de dynamisme, où ils seraient les scribes du roi ou les hagiographes d’un président empereur.

Le seul mérite de cet essai est la mise en avant d’un homme politique ni corrompu, ni salaud, ni présenté comme un ‘idiot utile’ ou un fantoche. Sur plusieurs points l’approche est caricaturale sans être mensongère, dans les limites de la vérité et de ses biais idéologiques voire sociologiques. Lesquels poussent à surestimer l’opposition entre le ‘faire’ et le ‘réfléchir’, comme si ces deux camps étaient incompatibles, comme si les qualités de jugement et d’intuition n’existaient pas. Naturellement ce film est dans le camp où on pense beaucoup et regarde les autres agir bêtement. Pourtant ça ne l’empêche pas d’assimiler et revendiquer des évidences y compris au rayon ‘intellectualité’ (sa ‘philo’ est celle des compilateurs figés et sentencieux) ; ça ne le pousse pas à remettre quoi que ce soit en question, surtout pas ses certitudes et même pas le milieu qu’il investit avec un mélange de morgue et de soumission. Ironiquement on dirait l’œuvre de communicants enfumés par leur matière grise et leurs circonvolutions narcissiques, en train de cibler un public de cadres et de fonctionnaires au garde-à-vous toute leur existence, d’autant plus avides de bons gros récits les posant comme les subversifs anti-mondains voire anti-modernes qu’ils ne seront jamais et n’ont même pas été dans les moments chauds de leur jeunesse. Au moins l’artiste obsédée par la fin du monde le meuble avec décence voire l’enrichit ; mais c’est difficile de trouver du mérite à un reflet amélioré (encore sensible et créateur) alors ce film n’y voit qu’une potiche lamentable comme les autres.

Note globale 38

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RIEN SUR ROBERT ***

5 Mai

3sur5 Robert/Luchini est un critique de cinéma ; un type pédant, faiblard (à force de réticences ?) et un peu gland, style Woody français mais en méchant et suffisant, transpirant les petites tares et la post-aigreur, ou le désespoir digéré. Bonnaire est son amie, une sous-rebelle abonnée aux rôles de commis – où elle tire la tronche ; son personnage va évoluer et se découvrir.

Ce film de Pascal Bonitzer vaut pour son humour et ses personnages, avant tout celui du titre, une chère ordure. C’est le type égocentrique mais complexé, qui réagit pas ou mal (notamment lors du dîner où il est non-invité, face à l’assemblée dominée par une espèce de vieux patriarche tordu). Il est « sans élan et sans force » selon le vieux (Michel Piccoli), ce qui n’est pas totalement juste ; c’est plutôt un lâche. Il se dérobe à tout, mais profite des acquis. Une vague de mépris lui tombe dessus, il n’en est même plus à encaisser le coup.

C’est ce qui fait son charme, mais il ne dort pas pour autant ! C’est bien un connard rigide accompli, un parisien cultivé et orgueilleux fidèle à sa mauvaise humeur ; éprouvant, tyrannique quand il peut – l’égocentrique est souvent arraché à ses bougonneries, alors à chaque contrariété (et il y en a tout le temps, car les gens ne cessent de l’interpeller -avec leur sensiblerie et leurs propres besoins égoïstes- ou lui répondre à côté) il pique ses crises. Pourtant il n’intimide pas, semble même ne pas gêner non plus (!), au mieux il dégoûte, en général tout juste il agace – ou lasse – et il crispe et désespère sa propre mère. Il est plaintif, comme un tourmenté de la pire espèce ; ses scrupules sont pour lui, sa santé, son état – pas pour dehors, pour les autres, même les objets de sa profession.

Avec l’évasion dans les Alpes Rien sur Robert vire au simple film de mœurs, ou de relations sentimentales – puis se traîne après le retour. Heureusement l’infâme saura reprendre la main au dernier moment, montrer sa vigueur, mais aussi la dégueulasserie de son caractère !

Note globale 66

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Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (2), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

Note arrondie de 67 à 66 suite à la mise à jour générale des notes.

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LES FEMMES DU 6e ETAGE **

27 Mar

3sur5 Il pourrait être une cible facile. À sa décharge, il y a de quoi l’attaquer : sur sa mise en scène quelconque, proche de la fiction audiovisuelle moyenne. Pourtant ce petit film a rencontré le succès et est généralement épargné même par les tatillons.

Les femmes du 6e étage est un feel-good movie à la française. Il nous raconte une jolie réconciliation des classes sous l’ère De Gaulle. L’essentiel repose sur le casting, qui compte quelques noms importants : Luchini canalisé à bon escient, Kiberlain abonnée d’ordinaire aux drames et Audrey Fleurot alors en pleine ascension. Autour d’eux, toute la troupe interprétant les bonnes espagnoles, de Natalia Verbeke à Carmen Maura (fétiche de Almodovar).

Consensuel et charmant, le film ne bascule jamais dans la niaiserie ou l’ode insipide. Il cherche à restituer la réalité d’une époque et de deux milieux dans ce contexte, la bourgeoisie typique et le prolétariat immigré. Le personnage de Kiberlain, assez minable, est rendu pathétique. Celui de Luchini reste un cas isolé, non sans tics ingrats d’ailleurs, dont les bonnes intentions et surtout le coup de foudre auront un prix. Gentil mais pas hypocrite.

Note globale 57

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MA LOUTE **

10 Nov

2sur5  Vous passez votre temps à vous convaincre que chacun a ses raisons, que tout est le plus normal possible dans le plus légitime ou logique des mondes. C’est bien lourd et quelquefois vous avez des moments de faiblesses : par exemple, ces moments où vous vous mettez à parodier une image, un style, qui meublait l’arrière-fond de votre système de représentations, en perdant tout recul ou jugement. Même votre conscience aurait des doutes sur certaines de vos private joke, d’ailleurs elle a préféré s’éteindre (au mieux, se faire remplacer par une autre). Ces petites plages de sénilité précoce préparent doucement le pétage de plombs qui bientôt fera fondre votre cerveau et buguer votre âme durablement. Voilà une situation comparable à ce processus amenant les éternels humiliés à réaliser, au comble des lamentations, qu’ils sont les élus de quelque divinité ; toutes ces épreuves avaient du sens et maintenant que tout est compris, la brave victime va pouvoir entrer dans un délire en boucle, totalement patraque et monstrueux, mais sûr de lui-même.

L’état général du peuple de Ma Loute, c’est celui-là, sauf qu’il est inné. Les pêcheurs et quelques gens de la terre (ou plutôt de la mer) font exception, voient le monde tel qu’il se donne et font avec – ce qui ne suffit pas à relever leur niveau et encore moins leur humanité. Le reste est totalement déglingué. On déboule avec son lourd passif génétique et son corps-fardaud. Luchini bat des records avec ses allures dégingandées et son phrasé chaloupé. Fin de course et de race pour les nobles consanguins pantelants et hautains. Il faut bien un ange pour s’en tirer. Le gros des Laurel & Hardy roule et boule au lieu de résoudre le mystère des disparitions. Personne n’est en mesure de trouver des solutions et en dernière instance on sera toujours aussi égaré, il faudra simplement se faire les petites congratulations et les rituels de vainqueurs épanouis ; les apparences il n’y a que ça qu’on puisse espérer maîtriser. Les corps sont déglingués, faux, menteurs, fuyants, le petit monde est sur le fil entre le consenti et le refoulé. Le regard du film semble celui d’un survivant à la fin des illusions, cynique et compatissant, repus par ce sinistre et finalement bien avec soi, ou alors oublieux.

Passé à la mode avec la série P’tit Quinquin, Bruno Dumont (La vie de Jésus) se lâche, de façon autre, régressive mais sophistiquée. ‘En roue libre’ systématisé. Il n’y aura pas tellement de progression, des enjeux rachitiques ; des ‘perdus’ traversent une séance déserte en somme. Voilà une Humanité échouée ; ou plutôt, on s’isole pour décliner le même sketch sur deux heures, dans un coin penaud et tranquille, adéquat pour rester dans un autisme en réseau sans être interrompu et donc remis en question. Dans cette jolie presqu’île, aucune intimité n’est admise, pas de plans rapprochés ou ‘gros’ : admirons ces fous dans leur aquarium ! Ils sont heureux comme des humains à la cervelle fondue qui auraient gardé le reste de leurs habilités – les motrices et des restes de capacité d’élocution. À l’aise comme des poissons sur terre, mais ça ne dérange personne. La séance est très lente, entretient ses rimes unilatérales. Elle rebondit sur les mêmes gags et repose sur des jeux outranciers (Luchini en croulant radical, Binoche en hystérique sentant venir la grande éclipse). La matière psychique est sapée, désintégrée, il n’y a de fond et de caractère que soigneusement dégénéré. On veut juste des surfaces grotesques et gâteuses, en train de déambuler. Ça fera de superbes micro-séquences à reprendre ; des tronches, des instants, tableaux bouffons en mille variations à reproduire en gifs.

Ma Loute est délibérément insipide et perfectionniste. Il s’attache à une grossièreté minimaliste mais ‘zoomée/dupliquée’, en semblant dégagé par rapport à ces réalités émotionnelles, tout en étant obsédé au plus haut degré par toute cette imbécillité. Il ne fait que relancer (quelques excentricités imprévisibles sur la fin, ou rafraîchissant le circuit – temps de la cérémonie religieuse) ; on rit à nouveau de quelques simagrées, une fois qu’on a finit d’être lassé ; puis c’est reparti pour l’immobilisme masqué mais revendiqué dans l’allégresse. La connivence avec des représentations médiocres, ressorts vulgaires et vieillots, déporte vers une mouise supplémentaire la pantalonnade raffinée. Son originalité est ambiguë pour les mêmes raisons, mais ne sera jamais compromise grâce au culot dément. Mais la monomanie ne pourra jamais porter de grands fruits dans ces circonstances. L’écriture est problématique ; la fainéantise dans les dialogues et l’expression verbale en général est éclatante (se justifier ne change rien au résultat). C’est que tout le travail est mis sur les sons et les attitudes. Les détails d’ambiance sont exagérés à fond, pour un résultat voisinant le burlesque. Le cadre, compris dans tous les sens du terme et du spectacle (Typhonium de Wessant, esthétique Belle Époque), offre la seule valeur ajoutée tenant debout et fort face au chaos délabré et rétracté étalé sur le néant.

Note globale 52

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Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (1), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (3), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

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ALCESTE A BICYCLETTE **

17 Juin

2sur5  Acteur devenu star de la télé (via Docteur Morange sur TF1), Gauthier Valence souhaiterait faire dans le noble. Il quitte la fosse parisienne quelques jours pour mettre en branle le chantier censé en faire un grand monsieur, type prestataire de la Comédie Française, voire invité de prestige ou même larbin d’honneur si ce n’était trop demander. Au terme d’un harassant voyage en train puis en taxi, il retrouve un ancien contact parti se planquer à l’île de Ré après son décrochage il y a trois ans (argument professionnel : le monde du cinéma (acteurs et metteurs en scène) est un panier de crabes). Il lui propose de jouer dans sa première sur les planches (en tant qu’acteur et directeur), une adaptation du Misanthrope de Molière. Gauthier (Lambert Wilson) s’octroie le rôle principal, celui d’Alceste, vénéré par Serge (Luchini) – qui justement est proche de la misanthropie. Luchini devra jouer Philinte et finit par accepter – après tout les frustrations ont le mérite de fructifier les rancœurs, d’épicer la haine et de donner des raisons – que le vomi et la mesquinerie aient pas l’air trop gratuits.

Les ambitions sont claires et le résultat routinier. Le matériel déployé pour mettre ces deux types face à leurs contradictions est sommaire. Il y a bien quelques ébauches de dissertation plantées tout le long d’un scénario éclaté, mais les répliques percutantes sont du côté des mots vachards. Les petites intrigues de chacun fusent dans tous les sens, sans trop plomber ni enflammer la partie. Les portraits de Serge et Gauthier apportent au film le principal de sa richesse, même s’ils sont statiques à cause d’une mise en crise superficielle – du moins pour ce que le spectateur reçoit. Luchini campe une espèce de trou noir aigri, plus malin que véritablement moraliste ou engagé dans sa logique. Il se montre hostile aux exigences  »modernes » et au nivellement de l’art par la demande du public. Au contraire Gauthier/Wilson est sans égards pour les classiques, bien qu’il se serve des hautes références pour nourrir ses espoirs de triomphe mondain.

La conclusion étant rapide à atteindre (et à déceler), le film multiplie les chemins de traverse et tend à se répéter. Wilson est embêté avec son image, Luchini le rigide pique ses crises (l’introspection maussade n’est pas son costume le plus convainquant), les gens viennent parler à Gauthier de ses rôles à la télé – niaisement évidemment. Quelques petites percées incongrues viennent égayer le processus (et Evelyne Le Merdy [Alléluia, Quand on est amoureux c’est merveilleux] fait une de ses fabuleuses apparitions, pour parler de sa nièce dans le porno). Au début surtout, le film pose un contraste entre les deux mecs bien avancés en société, mais sans avoir eu à suer ni se dépasser ; et le petit peuple : des ouvriers, serviteurs (taxis) ou commissionnaires petits-bourgeois et très gros-blaireaux (l’agent immobilier). Mais cette réunion est stérile, le choc n’a pas lieu, à l’exception d’un gnon sur le marché local.

Finalement Alceste à bicyclette (excellent titre) est proche du pot-pourri des drames de chambre et téléfilms français tranquilles et libérés. Sous le tandem royal et les promesses de petit point culture, le tableau de fond est simple : l’escapade de parigot dans l’arrière-pays lissée et filmée pour ne trop rien dire. Les personnages clés en attestent : ainsi, Francesca l’italienne quarantenaire est l’exception magnifique au milieu des péquenauds et des cathos. Voilà la femme caractérielle mais ‘bonne’ de fond, rendue à un moment de rupture dans sa vie avec rien d’écrit devant ; c’est la seule à ne pas se laisser impressionner par la notoriété, la seule des rencontres à valoir le coup et à se donner ensuite. Puis il y a mieux : la jeune candide blonde, forcément, va tomber comme une fleur sur un texte et le réciter avec une maestria parfaite (selon les deux hommes, peut-être corrompus par ses supposés charmes).

La séance se ferme sur la vengeance de Serge parvenant à faire son Alceste : pas le droit d’être le méchant sur scène, il le sera IRL ! (conformément à son caractère de base d’acariâtre compromis mais continuant à se gargariser de son petit numéro de fouine subversive). Depuis le tournage de ce film en 2012, Luchini rabâche sur cette pièce [Le Misanthrope] et s’extasie sur le cas d’Alceste dans l’ensemble de ses apparitions médiatiques. Cette séance à bicyclette près du bunker de Jospin (qui en est ressorti pour un coucou dans Le Nom des gens) est la consécration sur grand écran de sa passion pour Molière, six ans après son second rôle dans le Molière de Laurent Tirard (pour Monsieur Jourdain). C’est aussi la quatrième fois que Philippe Le Guay le met à l’honneur dans un de ses films (après L’Année Juliette, Le Coût de la vie, Les femmes du 6e étage – dans ce dernier le vieux con s’émerveillait, toutefois sa base de départ était plus douce).

Note globale 52

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Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (2), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (2), Ambition (3), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

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