Tag Archives: Elisabeth Moss

US *

19 Juil

1sur5 Les gens sceptiques concernant Us en raison des déclarations et préférences racistes de son réalisateur oublient l’essentiel : ce film est mauvais. Est-il raté ou simplement bâclé ? Son inconséquence et son martelage de propos stériles l’empêchent d’être pertinent. Il y a bien cette représentation de la difficulté à s’approprier la parole et éviter le ridicule voire l’étrangeté lorsqu’une ombre revient dans le monde, le reste est affaire d’imaginaires privés. C’est évidemment un alter ego de Parasite ou un Body Snatchers très synthétique dans un îlot verni, mais c’est aussi un peu tout ce qu’on veut, s’est fait et se fera. Us se planque dans la confusion des genres pour assumer son ambition esthétique et politique tout en restant ‘fun’ et disponible aux interprétations engagées : à elles d’aller au bout de ses intentions (sans doute nobles, l’objet de l’empathie étant le même que dans Metropolis).

Le style est criard, les voisinages et références multiples. Us est principalement fait à l’ancienne et pas en ramassant le meilleur. Il ose des clichés dépassés comme la coupure électrique en 2019, reprend les gimmicks des vingt dernières années (comme les chants saccadés effrayants). On se rend compte [au plus tard] dans la seconde maison que les doubles au costume rouge lorgnent sur Funny Games. Juste avant cet énième contraste de bourrin sarcastique et mélodramatique que le cinéma ‘choc’ nous sert depuis Orange mécanique – un air des Beach Boys sur une scène sanguinolente avec la victime en train de ramper.

Le programme est convenablement justifié si on est coulant, au seul niveau de la structure : la réalisation aligne les présages, les symboles pleuvent. Concernant les raisons des événements, leur origine et les motivations des envahisseurs, c’est calamiteux. Sur la gestion de ces souterrains et l’ensemble des questions matérielles, le niveau zéro est atteint. Même les Freddy les plus extravagants s’arrangeaient pour que leurs folies aient une cohérence interne. Le petit nombre d’éléments curieux et la bonne facture technique peuvent donner l’impression de flotter près d’eaux potables mais même le potentiel est surfait. Il n’y a ici que de l’image ‘forte’ à prendre et pour ça les bande-annonce font déjà le travail ; quand à l’ensemble du récit il pouvait être tassé en une trentaine de minutes sans rien sacrifier d’unique, d’important ou de stimulant.

Et c’est le pire malaise : tous les arrangements servent l’idéal de train fantôme, mais tout est voyant, creux et à peine efficace. Les personnages sont en retard sur le spectateur. L’humour, les sous-entendus, les clins-d’œil sont balourds et futiles. Les amateurs pourront apprécier la petite patte dans le ‘yo mama’ et le potache grâce à papa ESFP. Comme on pouvait s’y attendre après Get Out la séance est gratinée en bouffonneries glauques mais au lieu d’un festival nous avons droit aux répétitions et aux langueurs rendant définitivement la séance impossible à prendre au sérieux. Le summum est naturellement la rencontre avec la mère alternative (dont la VF est un comble). À force de la jouer sous-blockbuster ce film s’interdit tout ce qui fait la qualité d’une série B et accumule les manières d’un nanar sans s’en attribuer le charme.

Il reste simplement à spéculer tout le long, où l’absence de nouveaux éléments à une exception près permet de maintenir son point de vue sur la chose et rester ouvert en vain. Le face-à-face final entre néo-slasher d’il y a 20 ans et pitreries depalmaesques redonne des couleurs à cette fantaisie – si prévisible. Puis un grand malheur se produit : la fin est reportée. L’occasion de déballer de nouvelles bizarreries dont on ne peut trop savoir si elles sont bien les pures incohérences dont elles ont l’air ; sans éclairer cette ‘affaire’ parallèle et les motivations (en-dehors de celles indispensables et kitschouilles des jumelles maléfiques). Par contre on nous pond de beaux travellings jusqu’à l’annonce d’une révolution, avec en ornement des œillades invitant à se re-palper le menton. Prenez plutôt le risque de (re)découvrir Society, lui aussi ne redoutait pas le ridicule (ni d’avoir l’air soap) ; ou bien Killer Klowns et Le sous-sol de la peur si vous placiez vos espoirs dans la déglinguerie horrifique.

Note globale 32

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Suggestions… La prisonnière du désert + Disjoncté + Wonder Wheel + Abandonnée + The Mirror/Oculus + It comes at night + Caché/Haneke

Les+

  • certainement tourné et produit par des gens doués..
  • l’image (même ce + est tiède)
  • le culot inoffensif d’un film faisant n’importe quoi
  • de l’idée mais on est encore scotché aux germes
  • casting ok

Les-

  • .. mais sur ce coup soit cyniques soit irréfléchis
  • nombreux dialogues et personnages déplorables
  • ironie plate et bruyante
  • débile
  • ringard et actuel à la fois
  • même pas original
  • ennuyeux malgré le grabuge et l’enfilade de conneries
  • mystères foireux
  • incohérences probables dans le délire
  • des postures physiques et des réactions qui font douter du sérieux au montage et au scénario
  • osons couper le son !

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THE SQUARE *

5 Avr

2sur5  Ruben Ostlund a pondu un film-miroir pour les ‘élites culturelles’ qui sont en fait des élites sociales et mondaines flirtant (quand elles ne se confondent pas) avec les professionnels de l’art contemporain et de l’art consumériste (finalité véritable du premier et raison de le faire tenir – la vanité sans ses produits et sans les médailles, ça ne vaudrait pas le coup). Avec The Square, ces gens (car eux aussi sont seulement ça – des gens) ainsi que leurs admirateurs et leurs larbins en esprit peuvent satisfaire leur masochisme (un masochisme de prétentieux, de pestes hautaines bien qu’incapables de se suffire à elles-mêmes). Sa reconnaissance officielle, via la Palme cannoise, exprime un masochisme social dans le milieu culturel – en même temps qu’une avidité à paraître éclairé ; un peu comme La Grande Belleza pour les italiens et les défenseurs de son exception culturelle, où les héritiers d’aujourd’hui apparaissaient stériles, décadents mais sans la fièvre et la créativité qui inspireraient un début de pardon.

Pour les spectateurs d’une autre souche, il peut y avoir la satisfaction de contempler un pouvoir dégénéré et sa cour se (faire) cracher dessus (et en jouir avec une prétention aberrante, à la façon de ceux qui se mutilent pour le faire avant les autres, idéalement le leur interdire, dans tous les cas protéger leur intégrité tout en régressant). The Square est un film absolument crétin et copieusement creux, il est aussi bien drôle (grâce à tout ce mépris et cette soumission au faux). La forme restera le plus remarquable. La mise en scène est, littéralement, comme le point de vue : ‘géométrique’ – avec un peu d’intimité laborieuse sur la fin (quand le conservateur viré accomplit son évolution maladroite vers la solidarité et la compréhension). Elle exploite à fond et constamment les perspectives, les profondeurs (béantes), mais pour quelle possibilité ou intention, si ce n’est souligner des solitudes, montrer du décalage (et prétendre le sien par rapport à ce qui se passe) ?

En principe The Square est des plus classiques. C’est encore un de ces machins refusant toute emphase, lent, avec des scènes à rallonge dont on nous sert tous les vides et les détails (salut à Lanthimos, Haneke, Bilge Ceylan – Weerasethakul est trop ‘spirituel’ et ému pour entièrement compléter cette liste) – voilà une manie quand on fait des films pleins de dérision et de distance, avec un contenu et parfois un contenant rachitiques (par son style et sa lourdeur Toni Erdmann boxe dans cette catégorie – mais il était sérieusement piquant, vif, il n’était pas qu’une pure construction ou un pur discours se présentant comme tel). The Square sort le joker ultime – il table sur l’intellect, taille dans l’avant-garde (qui est une méthode et un costume avant tout, parfois une école ambitieuse, nourrie par des néos-torquemadas stériles, dépourvus de l’imagination dont ils se targuent, mais remplis d’instincts collectivistes et policiers – comme toutes les autres doctrines élevées en batterie, par et pour l’usage des brigades morales ou esthétiques).

Cinéma cérébral ? Oui ; à quel moment donne-t-il à réfléchir ? Il nous en laisse le temps par ses longs plans immobiles, incluant des bruits et toutes sortes de parasites, mais jamais de vrais ‘bruits’ qui s’incrusteraient, ramèneraient spontanéité ou réalité hors de ces murs lissés. Tout entier à sa démonstration, The Square ne se soucie pas de la nourrir, de l’élever – il ne se soucie même plus de lui assigner une destination, les arguments et la personnalisation sont inexistants. Il devient alors difficile de rester positif ou indulgent à son égard si on a pas de tendresse particulière – et impossible de ne pas le sabrer carrément si on est un bœuf hostile à tout happening pédant de l’intelligentsia ou un bon citoyen enthousiaste et post-moderne avec des attachements contemporains à soutenir. Chez les gens proches de cette élite socio-culturelle (ou de cette culture ne vivant que des subventions et du mécénat – et des relais complètement pourris ou commandés par ces singes pimpants en besoin d’attention), les masos et les aliénés peuvent aimer, mais, même sans aller jusqu’à ceux qui ont encore de la fierté ou des valeurs contradictoires, les exhibitionnistes et les consuméristes plus ou moins assumés ne sauraient laisser passer une telle injure (au moins, ils seront aigris et feront les morts).

Qu’un ‘grand-public’ ou un petit nombre soit ainsi malmenés ne rend pas le film plus puissant. Il y traîne quelques trucs potentiellement réjouissants ou perspicaces, relatifs à l’humiliation de l’art contemporain, mais ils sont tous livrés avec une pesanteur totale et une facilité déconcertante (l’anecdote de l’œuvre aspirée par un agent d’entretien, potentiellement géniale, est rendue minable – en plus d’être rapportée – car décidément ce film ne sait rien inventer). Ce qui se dit de plus stupide dans les comptoirs vaut sur le fond autant que toutes ces illustrations – et le discours lui-même est presque nul – il n’y a que des intentions, qui peuvent être jugées bonnes ou mauvaises. Le propos est sur-exploité, la fabrique de sens, d’idées et d’émotions négligée (par décret, peut-être, enfin le résultat est le même). De cette manière The Square évite d’engager le réalisateur, le spectateur, les personnages eux-mêmes puis le film tout court. En résulte ce grand rendez-vous d’individualistes lâches, feignant de condamner cette mascarade contemporaine, avec la détermination débile et nonchalante propre à tous les mous opportunistes.

Heureusement l’humour ponctue en permanence ce marasme (voulu ou simplement élu par paresse – la lâcheté et la démarche commencent ensemble, la complaisance les invitent à s’étaler encore un moment). Il est comme le reste forcé, systématique. Parmi les pics d’humour franc et pas purement théorique ou formel, ou surnageant malgré cette nasse, on peut compter les passages avec la journaliste blonde idiote et secrètement abjecte (par Elisabeth Moss), celui des petites filles dans la cellule ‘trust/no trust’ (où on peut constater la nullité des valeurs et des prises de conscience à transmettre d’un esclave de la hype à ses enfants), ou plus généralement certains dialogues grotesques, des tensions pathétiques.

La pente d’une grosse comédie est toujours à portée et parfois le film s’y vautre, mais il ne peut s’empêcher d’opter encore pour le rétrécissement, la répétition, la caricature triviale – c’est le cas notamment lors des moments les plus cérémonieux, avec le cas de Tourette ou avec d’autres lâchant leur petite sentence convenue et se donnant le beau rôle. Mention spéciale à la grosse pasionaria venu lâcher « Que faites-vous de la solidarité avec les sans-voix qui sont les plus vulnérables dans notre société !? » (assorti du petit « vous devriez avoir honte »). Et en plus elle doit le répéter ! Forcément madame est applaudie, quoique sans folie.

La scène remarquable de cette séance est aussi la plus burlesque, avant de devenir ubuesque et vaguement pasolinienne (celle fièrement brandie jusque sur l’affiche et préparée par l’écran dans l’écran). Elle a le mérite d’amuser la galerie – en revanche elle relève de l’escroquerie plutôt que de la révélation (elle aussi). Le performer Oleg Rogozyn (par Terry Notary) y prend son rôle d’animal au sérieux – enfin une promesse artistique est vraiment tenue, l’artiste et l’auditoire ne vont pas juste ‘parler’ et se palper à propos de, ce ne sera pas juste un jeu. Voilà ce qui est vendu par The Square et cette fois le pari est tenu ; mais une fois la démonstration accomplie, il faudrait en tirer quelques conclusions, se déterminer ou orienter le résultat, relancer la donne. Or le solde n’est qu’une petite gerbe misanthrope – voyez comme les gens même avec de beaux costumes sont des singes au fond et comme ils sont lâches. En fait c’est déjà beaucoup (et c’est sensé ou défendable), mais dans le contexte, c’est un mensonge pompeux au pire, un sursaut fugace au mieux. Quel crédit accorder à une dénonciation sans courage ? Où des vices dont on est l’incarnation (la fatuité, l’absence d’intégrité) ou dont on se repaît (la servilité, l’envie de se faire valoir) sont attribués à d’autres et moqués chez eux ?

Si l’ensemble avait été du niveau de cette scène, seulement de son ampleur, au moins le film mériterait un peu de respect – il aurait cumulé des performances et la matière l’aurait mécaniquement davantage fait se tremper, payer de sa cohérence. Du bobo maso présomptueux cédant au dégoût et à la fatigue tout en gardant son détachement, voilà ce qu’il aurait fallu exprimer avec force – pas seulement postuler et, probablement, ‘être’ – car cet ‘être’ ne mérite rien, il faut qu’il s’applique et ici il ne fait au mieux que témoigner prudemment, en fonction (et probablement dès le premier élan) du seul calcul. Tout dans la méthode, rien en substance. En somme The Square et son personnel sont vraiment, vraiment des pleutres. Ils savent garder le contact avec le ‘politiquement correct’, ses gadgets et ses crises (artificielles ou sentimentales, dans tous les cas médiocres par rapport à ce qu’exige un problème social, philosophique ou humanitaire). Que ce film soit une pute sûre de son ignominie douce le sauve peut-être – au moins, il est significatif, même si en soi il est une bêtise crasse.

Note globale 36

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Play/Ostlund + Funny Games + La dolce vita + Moi Daniel Blake + Winter Sleep + La vie d’Adèle + Amour

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (4), Dialogues (5), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (5), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (4), Ambition (8), Audace (6), Discours/Morale (3), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

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