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PRINCE DES TÉNÈBRES ****

26 Avr

4sur5  Difficile à appréhender, Prince of Darkness est tenu par beaucoup [de ses adeptes] comme l’un des chefs-d’œuvre de Carpenter tout en étant son film le moins compris, voire le plus négligé. Rappelant, par sa lenteur et les circonstances de l’action (des individus isolés de l’extérieur contraints de s’unir face à une menace surnaturelle) The Thing, c’est un spectacle rude et candide, au style déroutant, à la mise en scène éloquente et la musique impressionnante.

Second de la Trilogie de l’Apocalypse (clôt par L’Antre de la Folie), Prince des Ténèbres est surtout une œuvre mystique (avec sa relecture anxieuse du dualisme) : détonnant dans l’univers d’un type aussi libéré que John Carpenter (plus tellement avec le recul et après Piégée à l’intérieur  –  ce qui n’empêche pas d’humilier des prêtres dans Vampires). Corruption de l’ordre moral (et de ses représentants anéantis), destruction de l’intérieur, renversement des valeurs et dégradation de l’Homme : voilà les manifestations de cette Apocalypse imminente.

Pressés dans une église pour manipuler une menace inconnue, les analystes se trouvent en vérité dans la gueule du loup – pire, du Diable dont le fils prépare son avènement. Comme dans Halloween du même cinéaste, nous sommes les témoins de la contamination inexorable exercée par des forces obscures, face auxquelles les hommes de foi et ceux de la science sont tenus en échec.

Si Prince des ténèbres est si spécial, c’est qu’il a tout, sur le papier et peut-être même sur le fond, pour être un nanar grandiloquent, alors que le spectacle est d’une virtuosité et d’une élégance rares (sans être noble – c’est normal – ni immédiatement aimable – c’est nouveau). Tout en sublimant ce parfum de série B si caractéristique de son cinéma, Carpenter se montre au sommet de son art avec son style claustro et ses angles paranos. La réalisation est calquée sur le récit, simultanément abstraite et littérale, glaciale et puissante.

Il n’y a aucune accélération, aucun emportement, les mouvements de caméra soulignent cette stase galopante. La violence est brutale, sa réception dépouillée. Aussitôt nous revenons à l’histoire générale, vers les éléments encore réfractaires. Ce rythme est celui de la Mort, éternelle et jamais consommée. Convoquant Orphée et sa reprise par Jean Cocteau, Carpenter s’inspire également de Lovecraft : la genèse du Mal (de l’Antichrist) se déroule dans l’indicible, l’indicible explicite, affichant ses stigmates et sa volonté, sans se laisser déchiffrer, donc maîtriser.

Côté casting, on note la présence d’Alice Cooper, leader des clochards anémiés, premières légions de ce Mal sans autre but que sa propre affirmation. Les acteurs fétiches et premiers collaborateurs de Carpenter sont là : Donald Pleasance (le docteur Loomis dans Halloween et la saga), Victor Wong. Seule fausse note assez grave du film, (quoiqu’elle apporte une touche de légèreté et de familiarité, susceptibles de rendre la satisfaction complète), plusieurs interventions sonnent cheap – celle de Dennis Dun devient éprouvante en VF (nuisible en général concernant les dialogues). Son personnage gravite encore dans le monde des Aventures de Jack Burton et apparaît en décalage total.

Note globale 84

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Suggestions… Réincarnations + La fin des temps + Conjuring 2 + New York 1997 + La Maison du Diable + L’Exorciste

 

Scénario/Écriture (6), Casting/Personnages (6), Dialogues (6), Son/Musique-BO (9), Esthétique/Mise en scène (9), Visuel/Photo-technique (8), Originalité (7), Ambition (7), Audace (7), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (7), Pertinence/Cohérence (5)

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Les+

  • atmosphère exceptionnelle
  • musique
  • quelques plans géniaux
  • cette sorte de huis-clos
  • son hypothèse ‘mystique’
  • ce minimalisme

Mixte

  • kitschissime
  • dialogues

Les-

  • personnages peu fouillés
  • des incohérences et flottements (et l’aberration du stigmate sur le bras)
  • acteurs pas passionnants

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Note passée de 81 (82-83 sur listes SC) à 84 suite au re-visionnage en 2018 et à la réduction des notes possibles. Critique mise à jour (complétée) à l’occasion.

 

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UN DRÔLE DE PAROISSIEN *

8 Oct

2sur5  Ce film est l’un des plus estimés et décisifs dans la carrière de Mocky. Il marque le début de sa collaboration avec Bourvil, qui sera à l’affiche à trois autres reprises, participe au financement et louera ces rôles (de fourbes lunaires) en dissonance avec son personnage habituel de benêt. Ce drôle de paroissien rencontre un grand succès public (2.3 millions d’entrées) et fait honneur à la réputation de frondeur jamais démentie de Mocky (dont Les Ballets écarlates sur la pédophilie en réseau ont été interdits en salles, en 2007). C’est une comédie atypique mais clairement française, dont le plus grand mérite est d’entrevoir la bassesse et l’hypocrisie qui peuvent se loger dans la foi et la remise à Dieu.

Le personnage de Bourvil et ses agissements sont l’allégorie de toute une classe sociale et sa mentalité, en tout cas supposés ou décidés pour ce film. Bourvil/Georges Lachesnaye est membre d’une famille de nobles désargentés depuis quatre générations, au bord de la ruine et ne disposant plus que de leur vieille demeure. Ils refusent de s’abaisser à travailler et comptent sur le Ciel pour s’en sortir. Georges est le plus pragmatique de la tribu (un faux illuminé saisissant partout des signes en sa faveur). Il règle ses affaires et sa conscience directement avec Dieu auquel il réclame un coup-de-pouce, se détache des autorités ‘spirituelles’ terrestres tout en infiltrant ces confréries et leurs ordres. Avec lui, l’aristocratie déchue, maintenant qu’elle a vendu ses biens, commence à liquider ses chères valeurs – en pillant l’Église par le tronc, celle qui les a soutenu. Et cela en gardant des références chrétiennes constamment.

Il y a peut-être une certaine audace à attaquer l’Église (sous De Gaulle), mais c’est une audace accessible sans trop de dommages depuis plusieurs décennies – sinon dans le cœur des masses, des religieux et des gardiens des vieilles institutions. Si Fernandel a refusé le rôle, prétextant sa lassitude du milieu après sa série de Don Camillo, c’est peut-être aussi pour préserver ce personnage emblématique, fût-il un ecclésiaste comique. L’audace est presque nulle s’agissant de la vieille aristocratie, car Mocky ne montre pas les descendants des anciens dominants qui auraient su se recycler dans les hautes sphères. Malgré la franchise et l’hostilité de Mocky, ça ne pèse donc pas lourd, surtout par rapport à ses outrages 80s comme A mort l’arbitre (sur la transe des supporters de football) ; ou lorsqu’il charge la bêtise humaine et la corruption (Le Témoin).

Comme avec tous les Mocky on retrouve ce fond un peu crétin mais parfumé ; la nuance de cet opus est la tentation poétique (avortée globalement) et, à cause du style Lachesnaye, une ambiance plus posée. L’auteur garde son originalité mais la tentative de sérieux rend le style Mocky amorphe, en espaçant des demi-outrances laconiques. Le film est structuré sur l’essentiel (la manœuvre de Bourvil), sans suite dans les idées pour tout le reste ; des gens et des détails surgissent, échouent. Les dialogues notables sont pour Georges et sa famille (leur première échange sur le travail et la paresse est remarquable), sinon c’est aléatoire et toujours inférieur. D’ailleurs le film cherche à s’installer et frapper dans la case ‘film de dialogues’, mais s’évanouit bien avant d’être une menace envisageable à Audiard. De même, les aspirations felliniennes restent frustrées, ce film n’en a ni l’élan ni la flamboyance, il donne plutôt dans le grincheux pétulant et primaire, s’illustre dans les calembours à rallonge.

Sans avoir la beauté plastique de La Grande frousse (où Mocky reprend l’équipe Bourvil/Blanche/Poiret – son acteur le plus récurrent avec Serrault), ce Drôle de paroissien ne tire rien de bien significatif des ressources esthétiques à disposition (notamment une dizaine d’églises parisiennes), hormis une once de symbolisme très personnel sur la fin. L’intermède onirique aurait été ajouté par pure nécessité de remplissage, d’où l’image en couleurs et le bâclage allègre et manifeste. Comme plusieurs des ‘conventionnels’ et même des ‘classiques’ de l’époque, c’est donc une comédie légère voire infantile (dans la forme et le caractère, quelque soit le discours ou les orientations) ; la différence, c’est qu’ici la gouaille ‘aigre’ l’emporte sur la morale, en intention. De plus, hormis celui de Bourvil, il n’y a pas de personnages forts et de cohérence comme dans Un singe en hiver (démagogue et régressif, plus ouvertement et délicatement à la fois) ; à la place il y a la férocité muselée. Elle avance ‘masquée’ mais évidente. Deux décennies plus tard Mocky s’attaquera à la crédulité populaire dans Le Miraculé, sur le business de Lourdes.

Note globale 38

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Suggestions… Noblesse Oblige

Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (3), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (1), Pertinence/Cohérence (1)

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RAFALE DE COURTS n°11

3 Mar

Reprise des « Rafales de Courts-métrages » après une dizaine d’éditions en 2014. Les Rafales ne seront plus mensuelles, mais aléatoires. Il y a déjà eu depuis la dernière séance plusieurs articles uniques occupés par des Courts (Pig et Le mot de Cambronne), ainsi qu’un article spécial (pour le cinéma de Jean Vigo). Une publication du même ordre arrive bientôt, consacrée à Demy (l’homme des Demoiselles de Rochefort). 

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Cavalier/ Lettre d’Alain Cavalier** (61)

Rappmund/ Vulgar fractions** (53)

Guiraudie/ Les héros sont immortels** (47)

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LETTRE D’ALAIN CAVALIER **

3sur5  Après un début de carrière relativement conventionnel, Alain Cavalier s’est engagé dans des voies de plus en plus expérimentales et insulaires. Il s’agissait d’abord de films reflétant le plus fidèlement possible des expériences de vie (Le plein de super, Martin et Léa), en l’occurrence celles des gens impliqués dans le tournage avec Cavalier. Lui-même projettera des morceaux de sa vie dans des essais comme Un étrange voyage, où la fille de Rochefort à l’écran est la sienne dans le réel, avec des problématiques similaires.

À partir de Thérèse (1986) son cinéma se radicalise encore et accède à l’épure maximale tant convoitée. Libera me sera sans dialogues, puis suite à La rencontre en 1995, Cavalier travaille seul avec des caméras vidéos triviales. La Lettre d’un cinéaste montre Cavalier en train de préparer Thérèse, aux débuts de ce projet, en 1982. Pendant douze minutes il décrit son travail, traitant les aspects factuels (la technique et la documentation sur la sœur carmélite), relationnels et les objectifs de créateur – de nature émotionnelle, avec des prétentions à l’instinct pur. Il n’envisage pas de se définir, préfère raconter ses méthodes et intentions.

En plongeant le spectateur dans l’intimité de Cavalier, ce court confirme les intuitions dégagées par ses précédentes réalisations, de L’Insoumis avec Delon au chemin de croix dépressif Ce répondeur ne prend pas de message. Toute la lourdeur de l’homme y est signée, sa bizarrerie face au langage mise en avant ; également, sa volonté, douce et claire, de faire le vide. On retrouve cette apparente artificialité au service de confessions brutales, hagardes ; cette obsession pour l’immédiateté et une idée de la sincérité. Elles encouragent Cavalier dans sa grande compulsion : s’enfermer dans une réalité sensorielle et psychologique purgée de toutes les distractions et les mensonges des mises en scène collectives.

Note globale 61

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Suggestions…

Voir le film sur INA ou Derives.TV 

Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (-), Dialogues (4), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (3), Ambition (3), Audace (-), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

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VULGAR FRACTIONS **

2sur5  Après Psychohydrography, Peter Bo Rappmund réalise un second opus qui apparaît rétrospectivement comme le brouillon rococo du troisième. Il installe la thématique des frontières en s’attachant au Nevada, état des USA en touchant sept autres. Contrairement aux deux autres films et documentaires de Rappmund, celui-ci est un court. Il propose une demi-heure de pure contemplation, en compilant des paysages capturés dans ces sept « intersections », pour finalement nous perdre dans un ciel mauve et saumon.

La bande-son se compose de bruits improbables, comme ces éclat de voix de basse-cours, ces vents, tous accentués et souvent en décalage avec les lieux à l’écran ou les mouvements suggérés. Cette particularité est assortie au travail visuel, les teintes étant saturées, le time-lapse principalement usé pour décupler des effets saccadés. Rappmund tend au symbolisme et au surlignage. Il alourdit, exagère, en gardant une distance qui donne un effet dissocié, entre le caractère éthéré des territoires et l’hystérie confuse des forces vives qui s’agiteraient en-dessous.

Le film n’est pas orienté faits (ou êtres) mais choses, avec une franchise servant sa démonstration. Rappmund semble attaché à trouver des traces (détritus mécaniques) donnant un avant-goût de profanation de cimetière en période post-apocalyptique. L’auteur se sent manifestement très libre et n’éprouve pas le besoin de gonfler son film en thèse apriorique, contrairement à ce qui se produira sur l’opus suivant Tectonics. Il aura certes une allure plus éloquente, une texture relativement policée, mais ses ambitions « métaphysiques » ne feront que créer un gouffre entre la donne objective et le justificatif dont elle se pare – qui ne fait qu’acheter le respect.

Note globale 53

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Suggestions…

Scénario & Écriture (-), Casting/Personnages (-), Dialogues (-), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (-), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (-)

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LES HÉROS SONT IMMORTELS **

2sur5  Après plusieurs romans non publiés, Guiraudie se lance dans le cinéma. Il fabrique le court-métrage Les héros sont immortels à 26 ans, une décennie avant d’attirer l’attention via Du soleil pour les gueux (2001). Il alignera ensuite plusieurs longs-métrages, notamment L’inconnu du Lac. Ses films se situent toujours dans le sud-ouest, mettent en avant la classe ouvrière et surtout des individus homosexuels embarqués dans des aventures picaresques.

Dans Les Héros, deux types se rejoignent plusieurs nuits d’affilées en attendant une tierce personne qui ne viendra jamais. Ils déblatèrent assis devant la porte de l’église d’un village aveyronnais, évoquent le journal qu’ils tiennent avec d’autres amis (‘La coquille’) dont une Marie assommante. Leurs phrasés sont mi-exaltés mi-récités, ils débitent rapidement et pondent quelques punchline participant à une dérision abondante et nombriliste (« à part nous tu sais cette histoire elle intéresse pas grand monde »).

Le ‘délire’ s’adresse peut-être à des initiés mais la générosité de son écriture ouvre quelques horizons. Guiraudie donne dans l’amateurisme militant post-nouvelle vague, créatif et absurde, vif en vain et volontiers vulgaire. À la fin Basil et Igor donnent les noms de toute l’équipe, vocalement, alors qu’il y aura bien un générique conventionnel imprimé à l’écran. Voir ces Héros revient à écouter un tandem de Maité mâles et spirituelles, genre asperges nonchalantes de 25 ans. Pas aberrant, quoiqu’un peu léger si on est pas curieux ou charmé par Guiraudie et ses héros lunaires ou patibulaires.

Note globale 47

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Suggestions…

Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (3), Ambition (-), Audace (-), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

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