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LES SORCIÈRES D’EASTWICK ***

13 Fév

4sur5  George Miller (Babe, Happy Feet) fut d’abord l’auteur de Mad Max, avant d’être embauché par Hollywood, pour un segment de La Quatrième Dimension supervisé par Spielberg ou encore pour Mad Max 3. En 1987, le brillant cinéaste australien se coltine à nouveau une chanteuse pop de l’époque : Cher. Pour la bonne cause cette fois. Succès commercial et critique dans une moindre mesure, malgré de nombreux griefs concernant sa  »vulgarité », Les Sorcières d’Eastwick est l’adaptation d’un livre à succès de John Updike sorti trois ans plus tôt.

Le film jouit d’un casting d’exception (Susan Sarandon, Michelle Pfeiffer et Cher, réunies face à Jack Nicholson), d’une mise en scène grisante et d’un point de vue obscène mais malin sur les différences et relations entre hommes et femmes. Il était une fois les années 1970. Trois amies célibataires se morfondent dans une petite ville très conservatrice nommée Eastwick. Le maire se permet publiquement des commentaires désobligeants envers Sarandon et sa gestion de la chorale, bien que ses efforts soient sans limites. Cher affiche son autonomie avec vanité et incite à se défaire de toutes les attaches, pourtant elle se plie à toutes les conventions afin de satisfaire ce besoin d’affirmation. Enfin Pfeiffer se laisse porter, s’agaçant parfois, mais finissant toujours par se ré-endormir dans sa vie, assurée après tout grâce à son poste de journaliste dans la gazette locale.

Toutes trois se retrouvent tous les Jeudi pour médire et partager leurs espoirs. Elles savent qu’un indésirable statu quo risque de l’emporter. Et soudain un homme arrive en ville et achète l’immense résidence Lenox. Daryl Van Horne (Nicholson) est un personnage hédoniste et exalté, faisant peu cas des traditions et de l’ordre établi. Il diverti les trois femmes, scandalise la population. Et bientôt il les séduit chacune, se présentant comme l’homme de lurs rêves sur-mesure, tout en restant ce diseur de vérités impitoyable et ce grossier personnage fidèle à lui-même en toutes circonstances. Il est dominateur mais joueur, honnête : il sait flatter sans rien compromettre à son sujet ni avoir à mentir. Il se comporte comme un monstre pour Cher, la femme libérée qui croit trouver son antithèse, mais elles vont toutes tomber sous le charme car il a les bons arguments, au-delà des défenses conscientes, de l’idéologie ou de l’orgueil.

Le roman est féministe, il est difficile d’affirmer que le film l’est purement. Naturellement quasiment toutes les critiques amateures et pros cherchant l’évaluation de fond y passent, mais c’est orienter une œuvre bien plus nuancée que ce qu’on veux lui faire dire. Les Sorcières d’Eastwick n’est pas féministe au sens idéologique, il n’a rien de normatif pour s’inscrire dans ce sens-là. Il ne porte pas un discours a-pragmatique ou mystificateur ; au-delà du progressisme et du traditionalisme, qui sont les notions guidant au début ces trois femmes et leur environnement. Il est seulement intelligent, tout en étant un divertissement romanesque. C’est surtout une merveille d’écriture, un conte pour adultes malin ; et aux adultes, on peut raconter toutes les histoires tant qu’elles sont lucides et audacieuses.

L’audace ultime, c’est de donner raison au camp le plus facile à attaquer, sans approuver ses leçons de morale mais en lui accordant une acuité imparable. Un cinquième personnage joue un rôle déterminant dans le film : c’est Felicia, une idéaliste, une vraie. Son puritanisme est le plus élaboré et pénétrant de tous ici à Eastwick. Il suffit de voir la population locale, de simples conformistes du berceau au tombeau, des veaux jugeant mais ne comprenant rien. Leur esprit est si pauvre qu’ils ne sont pas seulement incapables d’analyser ce qui leur est inculqué ou d’en éprouver le désir ; mais qu’ils sont également étrangers à toute révolte lorsque des valeurs fondamentales sont bafouées. Ils sont seulement capables de former des meutes mesquines, pour compenser la tristesse de leur existence et leur impuissance à s’épanouir ou à être ne serait-ce qu’une journée autre chose que des pantins soumis.

La scène du magasin où Sarandon est malmenée est édifiante à ce titre. Que de mégères stériles passant sur celle qui a osé être libre (à leur décharge, en s’affichant de manière criarde et un peu idiote) leur frustration. Mais réjouissons-nous : enfin, elles ont su exprimer un sentiment créateur, enfin elles ont su manifester une quelconque intensité. C’est outrancier certes, mais c’est bien réaliste ! Felicia n’est pas de celles-là, elle leur est bien supérieure. Ce n’est pas non plus une simple bigote ou une femme fruste effrayée par le sexe (mais par son usage non-traditionnel, oui). Par contre elle s’enflamme sur la décadence morale, elle agi lorsqu’elle juge qu’une menace pèse sur l’harmonie ; elle revendique qu’il y avait au début un Paradis (62e minute) et elle aimerait que la réalité s’en inspire pour être plus belle et équilibrée.

Alors si la population est d’une basse morale, Felicia elle est structurée, inspirée, réfléchie même dans ses hallucinations. Et mieux : elle a raison. Il est bien le Diable ! La puritaine offensive a raison ! Et elle ne rejoint pas simplement les trois amies dans leurs lubies féministes, elle se situe encore au-delà : elle savait dès le départ la nature des uns et des autres, leurs besoins aussi : c’est le jugement intolérant qu’elle porte qui relève du délire. Et alors le trio prend ses distances avec le Diable, parce que l’osmose est rompue ; parce qu’une nouvelle innocence est impossible. Mais ce n’est pas un meilleur choix : quelle ingratitude ! Les voilà à se venger de Van Horne, lui pourtant qui fut si bon, si dévoué avec elles. Il voulait simplement les posséder, avec leur loyauté indéfectible et les garder sinon près de lui, au moins sous son emprise. Tout ça Felicia la puritaine, ni féministe ni rien du tout, juste fondamentaliste éclairée, le savait dès le départ. Elle est bien le complément et le reflet de ce bon Diable, à se croire garante d’une vraie émancipation alors qu’elle arrive avec ses gros sabots.

Note globale 77

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Suggestions…  La Mort vous va si Bien + Batman Returns  

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JOURNAL INTIME D’UN PÉCHEUR ****

7 Juil

4sur5 Avec ce Journal intime d’un pécheur, Wojceh Has (La Clepsydre, Une histoire banale, Le Manuscrit trouvé à Saragosse) adapte un roman gothique satirique (Confession d’un pécheur justifié – 1824, de James Hogg) qui a déjà fait des émules. Mis en avant par André Gide en 1947, il a inspiré Bataille pour son Abbé C. en 1950. Contrairement au livre, le contexte historique est à peu près transparent (Écosse au XVIIIe siècle) et le surnaturel règne dès le départ. L’avant-dernier film de ce cinéaste polonais est centré sur un jeune homme torturé par la culpabilité, floué par des impératifs divins [‘installés’ par l’Église – ou supposés], tombant sous l’emprise d’un faux jumeau. Otage solitaire dans cette lutte manichéenne, Robert se scinde sans devenir bon, malgré l’accouchement de cette facette pleinement noire.

En ouverture un roux à l’agonie (teint au chewing-gum, genre Swamp Thing ou Vendredi 13-4 bubble gumisé) raconte son histoire à des soldats. La première partie retrace sa genèse, la relation de ses parents, les bassesses de papa, le rejet de l’enfant venu au monde par la mère. Le double débarque quand Robert est accablé par son trop-plein de péchés et la distance avec le repentir. Le chemin est trop intimidant. De cette inaptitude fondamentale naît le désespoir. Comme les fautes ‘positives’, il a un prix et alourdit le poids de la culpabilité. Une fois qu’on a pêché sciemment, ou connu son pêché, la difficulté de se relever, l’impossibilité de s’en remettre lorsqu’il n’y a pas d’alternative : même l’énergie est tachée, l’allant est gêné de lui-même, car sait ce qu’il porte. Robert recoure à l’enfermement et fuites abrutissantes, en vain : une âme se croie perdue, c’en est fini !

Le double de Robert est un négatif moral et une copie physique : un grand type aux yeux vides et sûrs, embarrassé par aucune espèce de transcendance, poussé par aucune pression, reflétant un esprit brave mais en disharmonie, en quête d’absolu tout en restant sensible aux distractions, trop frêle et dépourvu de volonté. Cette sorte de démon froid et libertin agit comme un tyran bienveillant à l’égard de Robert (ou comme un ‘despote éclairé’ gouverné par un matérialisme serein et une émotivité nulle). C’est aussi un conseiller blasé et audacieux, acerbe mais dépassionné. Sa corruption est déclarative (avance en se justifiant toujours, en se proclamant éventuellement) avant d’être manifeste ; sa lubricité arrive au second rang ; en tout cas il se confond expressément dans le péché, actif, résigné, comme d’autres le sont à la vérité, à la loi de Dieu ou à celles des Hommes.

Robert n’est pas devenu un suppôt de Satan comme le soupçonnent certains, mais est sûrement un de ses sujets. Il n’y a pas de démarche volontaire, mais deux attitudes. La première est négative et ouvre la porte à la déchéance ; il suffit de s’abandonner et laisser ce double maléfique opérer, battre la foi et la soif de Dieu à coups d’arguments mesquins mais frontaux. La seconde est active et objet d’un malentendu, puisque l’élan vers le divin de Robert est subverti par son double, ses commandements mortifères prenant l’habit de suggestions marquées sous le sceau de Dieu. Le diable offre une foi apparemment parfaite, affriolante, poussant à la surenchère dans la destruction. De la part du film, c’est une mise en évidence du détournement de la religion, pas des ravages du fanatisme (à la rigueur, c’est un débordement de sincérité venu d’en bas, venu de Robert).

Cette orientation du personnage principal permet à Wojcech Has de radicaliser sa mise en scène, aux apparences souvent oniriques et à la texture irrationnelle. Robert est le sujet d’une intimité à découvert, cernée seulement par les esprits ou affichée par des recours surnaturels (il est revenu à la vie pour confier son histoire et parvenir à être entendu). Sur la forme le film est rugueux (l’inspiration est puissante mais les ressources de La Poupée sont absentes) et foisonnant : les décors offrent un luxe de détails, la musique de Jerzy Maksymiuk est vénéneuse (merveilleux oppressant). Les répétitions servent à asseoir les points de vue relatifs à l’éclatement du personnage. Has s’intéresse et reconnaît à la fois au malaise spirituel et au trouble psychique. En résulte un rythme peu ou mal cadencé bien souvent : le film gesticule, dans le sillage du personnage floué par son double. Ce Journal a parfois côté cryptique, mais se laisse appréhender par ceux qui le souhaitent sérieusement. Plus que jamais Has livre un film un peu ardu et assommant, à cause ou malgré sa richesse et son hermétisme ; laissant éventuellement sur la réserve, puis marque et se ressasse. Has présentera trois ans après cet opus Les Tribulations de Balthazar Kober (1988), puis s’effacera.

Note globale 77

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Suggestions… Lost Highway + Vivre !/Kurosawa 

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (4), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

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THE WITCH (2016) ***

14 Mai

4sur5  Premier film de Roger Eggers, The Witch s’inspire des affaires et légendes liées à la sorcellerie en Angleterre au XVIIe siècle (comme les mises à mort de Salem en 1692). La séance s’ouvre avec le passage d’un homme devant le tribunal des « faux chrétiens » d’une plantation puritaine de la Nouvelle-Angleterre. Lui et sa famille sont refoulés car leurs convictions s’opposent aux lois du Commonwealth. Ils installent leur ferme dans une clairière, prêts à vivre en autonomie et libres d’exercer leur foi. La hantise du péché est au centre (on se sait pêcheurs et nés pêcheurs, on porte le Diable, etc) et provoque des tourments trop lourds, au moment où la famille s’affaiblit à cause de facteurs externes : perte soudaine des récoltes, enlèvement du nouveau-né attribué à une sorcière, disparition du fils Caleb revenu délabré et envoûté.

L’enrobage est classiciste, minimaliste et rigoureux, cherchant l’adéquation à la Nature ; sur le fond The Witch travaille les thèmes de la foi et l’exclusion, la peur de la déviance. Dépouillée de sa fonction sociale, la religion apparaît comme un poison ; la violence contenue dans ce sérum est décuplée, ses effets presque immédiats. Ne comptant que sur elle-même, la famille de William se passe des justifications communautaires, de garantie spirituelle et  »d’assurance » matérielle ; tout ce qui pourrait soulager l’existence, l’horreur de n’être que soi et se sentir sans légitimité, celle de si peu comprendre. La famille de William est bien seule pour un si lourd fardeau et pourrait même s’être égarée par excès d’orgueil – attaché à un chemin stérile, morbide. La réponse à cette initiative ‘fondamentaliste’ est une sanction et encore plus que ça. William et sa famille sont capturés par ces forces tant redoutées et globalement inconnues. En grignotant les consciences, la peur et la culpabilité empoisonnent la foi, sans même avoir besoin de la remplacer.

Elles génèrent des préoccupations morbides, font redoubler de vigilance en vain ; ils deviennent des proies en étant focalisés sur (même si contre) les ténèbres. La génération à venir est pourrie en humanité, les enfants sont damnés : la question qui se pose pour le spectateur est celle du degré. Les manifestations excentriques se donnant à voir se déroulent dans l’obscurité, sont de nature indéterminées : hystérie, démence, rêveries, agressions réelles ? Le fond de l’air nous siffle que c’est tout à la fois et que tout s’encourage. L’ambiguïté règne jusqu’à ce que la victoire du Mal s’impose. Ainsi les deux petites (Jonas et Mercy) pourraient avoir commis un pacte avec le Diable déguisé en Philipp le sombre, le bouc ; s’agissait-il d’un pauvre jeu d’enfant, faut-il comprendre que l’imagination est une menace ? Peu importe la ou les volontés, à la fin le poison porté par ce compagnon sera la seule vérité. Eggers joue avec des éléments troublants tout le long, notamment via les animaux : le lapin au regard obsédant, le nom sulfureux du bouc.

La réalisation est en emphase avec cette crainte de Dieu, sensible à cette obsession d’une vérité révélée en train d’écraser ses ouailles. Le harcèlement par les forces obscures est perçu par ce biais sur l’ensemble du métrage, au point que The Witch prend des airs de Shyamalan tournant mal, de Village avec une sous-communauté mal fagotée et préparée. Il n’y a pas de jugement exprimé catégoriquement, mais les vues du réalisateur influencent le tour pris par ces péripéties. Il éprouve manifestement une certaine défiance, ou une amertume, envers le poids des superstitions, la répression de la volonté propre et du désir féminin (le rapport à ces croyants anti-establishment est bienveillant et désespéré). Le père en défendant sa morale sans écho enfonce la famille dans la solitude et la souffrance ; certaines répliques annoncent ouvertement que Thomasin porte les fautes de son père. De plus la scène finale, en plus de consommer toutes les ruptures avec les réalités et les repères acquis, sort de la neutralité. Thomasin abandonne ses haillons, décolle de la terre et de sa misère, littéralement y compris.

Une vie de délices bestiaux et ‘sublimes’ s’offre à elle, contre un engagement dont les termes ne sont pas éclairés. Une telle sortie vaut plus que s’aliéner avec une religion qui vous a oublié ; et puis la perdition est là, de toutes façons ! Alors au fond du gouffre, mieux vaut s’en remettre aux solutions génératrices de plaisir, de joie, de sensations, expériences, sentiments forts, plutôt que s’échiner à rester ‘droit’ en pliant les genoux. S’abrutir avec la meute soumise et corrompue était déjà sûrement stérile, s’embarquer avec un micro-club en perdition un substitut empoisonné ; dans les deux cas, aucune volonté ne s’est exercée. Vendre son âme d’esclave et d’ignorant paraît dès lors moins absurde et douloureux. De plus, le semblant de réponse apporté suggère aussi que cette dérive peut être une première étape, non reconnue, vers la tentation de dissidence à Dieu ; en même temps, les puritains ont vraisemblablement lâché du lest par rapport à Dieu et refilé le paquet devenu insupportable à cette famille ; dans tous les cas, le dogme n’est plus tenable pour les Hommes en général et persévère comme un astre mort, excluant et anéantissant pour maintenir son illusion.

The Witch fournit de quoi satisfaire l’illusion historique (il a été préparé pendant 4 ans et très documenté dans un souci de réalisme) et le besoin de projections ‘engagées’ ou plus actuelles. En 2015-2016, ce petit budget (1 million $) plaît à Sundance et à Stephen King, connaît un grand succès critique et obtient même une ressortie. À cette occasion il s’ouvre les portes dans de nouveaux pays, comme la France. Entre-temps un Temple satanique américain [comptant 100.000 membres] fait de la récupération, en célébrant la condamnation des « traditions oppressives de nos ancêtres » qu’exprimerait le film.

Note globale 75

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Suggestions… Les Diables/1972 + Signes/Shyamalan 

Scénario & Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

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LE JOUR DE LA BÊTE ***

2 Jan

4sur5 Alex de la Iglesia est l’un des enfants terribles du cinéma espagnol. Enfant bâtard de la Movida, il dépasse l’exubérance et la comédie de mœurs de la lignée d’Almodovar, pour un cinéma autrement impertinent, plus critique que partisan, plus trash que réformiste, pas moins soucieux d’enchaîner les  »exploits » physiques et scénaristiques. Après la bombe Action mutante, De la Iglesia revenait pour Le Jour de la Bête, comédie fantastico-horrifique déjantée. Rapidement devenue une référence du genre, Le Jour de la Bête est difficilement comparable aux modèles comme Bad Taste ou Braindead. D’ailleurs comme eux il affirme un style totalement idiosyncratique, mais lui n’aura pas de successeurs (des films comme Black Sheep tirent le meilleur du genre et peuvent imiter le cinéma du Peter Jackson première période, mais celui de Iglesia est trop loufoque pour être détourné).

Un festival non-stop

Résolument forain, Le Jour de la Bête relève du pur train-fantôme, enchaînant les aventures les plus aberrantes et désinhibées dans un contexte millénariste. En effet, tout se déroule au moment où l’Antichrist s’apprête à descendre sur Terre et doit être court-circuité par un Messie providentiel… ou fabriqué. Et c’est là le postulat du film ; il n’y a pas de sauveur prophétique, seulement un curé encanaillé en mission pour le salut de l’Humanité. Il trouvera sur sa route un loser pathétique dont la confession satanique, au moment où le brave curé doit s’affranchir du Bien pour pouvoir se mesurer au Diable, n’est absolument pas une barrière. L’animateur d’une émission-télé occulte démagogique et cynique sera lui aussi d’un grand secours pour accomplir cette tâche capitale : éviter la fin des temps, en d’autres termes limiter la casse puisque, en l’état, les forces de la dépravation et de l’inversion ont déjà contaminée la Terre. La religion elle-même ne tient plus qu’en se galvaudant et se vendant au plus offrant, pour arriver à des fins pas nécessairement glorieuses ; le curé lui-même n’est que parodie honteuse de l’Église.

Par-delà la gaudriole flamboyante, Alex de la Iglesia dresse un tableau relativement décadentiste. Il se dégage du film une fureur nihiliste, se passant de complaisance ou de dégoût, invitant plutôt à danser sur ce champ de mines avec une allégresse forcenée et une mise au défi de la réalité très adolescente. Dès l’intro, l’auteur présente une vision de Madrid féroce et surtout opportuniste, se délectant avec un désespoir amusé de la dégénérescence éprouvée en direct. L’approche est plutôt réactionnaire (le regard l’est, le diagnostic est punk) et moqueuse : dans les ruines de l’ordre ancien, ses héritiers ne savent pas se défaire des cendres, sinon pour se saborder eux-mêmes. Le Jour de la Bête renvoie une Espagne urbaine infestée de sales gosses trop longtemps réprimés et désormais abrutis par les vapeurs de la liberté.

Du chaos la chasse au trésor naîtra

Parsemé de plans délirants et de personnages bigger-than-life (l’entourage du jeune sataniste notamment), Le Jour de la Bête est surtout imbibé d’une dimension socio-culturelle forte : il y puise d’ailleurs ses motifs. L’ensemble est ainsi ancré dans l’Espagne post-franquiste, non plus pour la célébrer (comme chez l’auteur de Kika), mais pour remuer les ruines de l’après, assumer ses cicatrices essentiellement pour en jouer. Par ailleurs, de la Iglesia exprime un rejet de la télé-poubelle (montrée dans toute son envergure débilisante), de la société de consommation (au service de porcs et de planqués), relativement convenu sur le fond. Le mode d’expression en fait la valeur car rarement on avait balancé avec autant de pugnacité son dédain à l’égard de ce monde pas tout à fait revenu des folles 80s, ainsi que des ravages et des zones masquées par la culture de masse.

Cette naïveté politique n’est donc pas préjudiciable puisqu’elle est inhérente à la nature même du film : c’est une boule d’anarchisme et de misanthropie sublimée, dans un mode passionné, laissant libre-cours aux inspirations de son auteur, lequel jamais ne cherche à prendre de distance ni avec son sujet ni avec le traitement, pour engendrer un film contestataire dans l’âme, à la fois divertissement hystérique et œuvre d’art sans concession.

Note globale 71

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MBTI-Enna : C’est le film « Ne » par excellence. 

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MA VIE EST UN ENFER **

15 Mai

3sur5  Burlesque et vulgarité à volonté. Balasko n’est jamais meilleure que dans la peau d’une damnée de la terre, seule, moche et non-désirée, mieux, humiliée et vaguement exploitée par les rares membres de son entourage (ici, son psy, son voisin, sa mère) ; c’est avec ce costume disgracieux et purulent qu’elle trouve par surprise un ange gardien vicieux dans Arlette ou Ma vie est un enfer, voir Nuit d’ivresse où elle est également exaucée pour le pire.

 

Avec ce troisième film qu’elle réalise elle-même, juste avant le sacre de Gazon maudit, Balasko partage l’affiche aux côtés d’un Daniel Auteuil survolté ; il apparaît en démon venu profiter de sa fragilité, dont elle va tomber amoureuse malgré ses manipulations, allant jusqu’à tenter de le racheter lorsque la hiérarchie céleste s’acharne sur lui. En renversant ainsi la table, le film se permet d’explorer toutes les pistes de son improbable scénario, plutôt que de se restreindre à une simple accumulation de sortilèges autour du personnage de Léa. Particulièrement outrancier, Ma vie est un enfer se profile en farce brutale (avec d’impressionnants accès de mauvais goût), plus anglo-saxonne que franchouillarde (bien que le Benguigui accroc au porno soit là pour le rappeler). Les pouvoirs surnaturels et la nature de Abar sont l’occasion de plusieurs numéros grand-guignols (le tour de magie perturbé, le chaos dans le restaurant de luxe), tandis que l’enfer et ses avatars sont traduits sous un angle folkorique. Balasko imagine les corporations autour de lui avec les bars des émissaires du diable ou le centre de traitement des messages terrestres.

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Réellement trash (l’arme de la vengeance), y compris au plan graphique où il se comporte comme un nanar cronenbergien (scène de transformation de la mère en dame de l’aspirateur de Eraserhead), Ma vie est un enfer aurait pu devenir un fleuron de la comédie fantastique excentrique et populaire à la française ; mais il reste un des seuls essais potaches et grand-public dans le genre. Reste une rincade grasse et colorée.

Note globale 60

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