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PHANTOM THREAD ***

13 Mai

4sur5  Plus pédagogue et attractif que There Will Be Blood ou The Master, Phantom Thread est comme les autres signés Paul Thomas Anderson – un film renfermant une vérité sombre et pathétique dont nous voyons les beaux effets. Il a été préparé minutieusement pendant deux ans, par le réalisateur et son acteur principal, Daniel Day-Lewis (d’autant plus libre de s’impliquer qu’il envisage ne plus retourner ensuite devant la caméra). Le résultat est à l’image du personnage, élégant, sévère et aseptisant, étouffant et même auto-asphyxiant, en restant ultra-ordonné et lumineux. Le couturier Reynold Woodcock, qui habille la haute-société et travaille pour la famille royale, est inventé mais partage des ressemblances avec au moins deux contemporains réels et réputés – Cristobal Banlenciaga et Edward Molyneux (mais lui avait abandonné Londres pendant les années 1950).

Ce ne serait qu’un sublime film de robes et tapisseries s’il se passait de ses protagonistes et de leur fanatisme. Par aliénation, égoïsme ou dévotion, les héros d’Anderson sont toujours engagés et à terme, mortifiés dans cet engagement, pour un confort supérieur (c’est la grande promesse d’une secte ou d’une mafia) ou la définition comblant une vie lorsque les choses tournent à leur avantage. Dans Phantom Thread, il y a trois personnages, un champion et ses deux supportrices, chacun étant esclave et tyran de l’autre. La sœur Cyril verrouille, l’amante ou amie Alma nourrit, Reynold est l’enfant ‘génie’ à protéger, odieux et capricieux mais rentable et justifiant tout de ces situations, les avantages pour ces deux femmes en premier lieu (sans lui elles devraient retourner se battre pour prendre une place). Il exerce un contrôle absolu sur son environnement, s’en remet à sa sœur pour la gestion des affaires courantes et du relationnel superflu par rapport à ses activités de créateur et directeur (quoiqu’il sache se plier aux mondanités). C’est aussi un piège dans lequel il est enfermé – cette sœur, au style sadique et irréprochable, a le pouvoir, même si lui est le cœur, le responsable, du succès et de la raison d’être de cette maison, de cette marque et donc de tout ce manège.

Le film impose sur ces êtres une lecture particulière, que l’image et l’incarnation ne confirment pas totalement. Au minimum, la validité reste à l’appréciation du spectateur, que cet abandon soit volontaire ou non. Le film paraît convaincu par la fragilité de ce robot hargneux qu’il a pour pilier, mais cette fragilité tient simplement aux limites d’un homme dont nous savons et voyons le rayonnement et l’efficacité. À l’inverse, Alma semble tenue pour un caractère fort, caché ou négligé jusqu’ici ou dans le jeu des apparences. Sa ténacité et les vertus de son sentimentalisme sont évidentes. Pour autant ce n’est pas une dominante. Au contraire, ce sera toujours une subordonnée, la seconde du leader, même en mettant un autre à genoux. Elle sera moins appréciée pour elle-même que pour sa qualité à se donner et s’engager, quand elle n’est plus chérie en tant que modèle, c’est-à-dire support – muse serait probablement exagéré, un terme presque aussi grossier que le « fuckest chic ».

Son ascendant est celui de la servante, de l’esclave et de l’assistante amoureuse – elle obéit jusqu’à un point ; elle doit aussi l’avoir faible devant elle, mettre la main sur un homme fort ou inaccessible puis le dominer, peut-être lâchement, à la façon d’une mère plaintive ou d’un parasite aidant. Voilà le cadeau d’une perpétuelle humiliation et d’une aliénation, pour un être inférieur et complexé, construit sur une conscience de microbe infirme, sinon toujours conscient de son cas (malgré tout ce qu’il y a d’objectif ou de personnel pour en améliorer la représentation). Sa dévotion même perverse ou soutenue par de basses motivations fait toute sa qualité, fait oublier sa légère couperose, ses remarques puériles, ses foucades lamentables. Le couturier est rarement conciliant, jamais énamouré. Comme dans beaucoup d’histoires d’amour, il y a l’aimant et l’aimé, lui se laisse aimer. Par besoin ou anticipation semble-t-il, au point que cette relation flirte avec l’aberration, tant lui en tire si peu et elle y prend tant de coups (de mépris). Puis les éruptions d’Alma aboutissent au bon endroit et enfin Reynolds l’aime, lorsqu’elle montre sa détermination, se passionne et canalise son énergie à destination de lui ou de ses normes. Deux ressentiments et deux ambitions se marient, ce couple ‘mécanisé’ peut se révéler sans se gâter, chacun trouvera son accomplissement (satisfaction régressive et grande œuvre pour Reynolds, dans lequel le réalisateur, en partenariat avec l’acteur, reconnaît avoir injecté de lui-même).

Note globale 72

Page IMDB    + Zoga sur SC

Suggestions… Falbalas/Becker + Rebecca/Hitchcock + Yves Saint-Laurent + La Sirène du Mississippi + Le Silence des Agneaux + The Revenant + Foxcatcher + American Bluff

Scénario/Écriture (7), Casting/Personnages (7), Dialogues (7), Son/Musique-BO (7), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (8), Originalité (6), Ambition (8), Audace (6), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (6), Pertinence/Cohérence (7)

Note arrondie de 70 à 72 suite à l’expulsion des 10×10 (mai 2019).

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THERE WILL BE BLOOD ***

6 Juin

3sur5  Autour de la découverte d’un gisement de pétroles et ses fastes retombées, Paul Thomas Anderson raconte la trajectoire de Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis), incluant son entourage et ses collaborateurs, dont un jeune guérisseur et prédicateur (Paul Dano). Adaptation très libre du roman Pétrole ! de Upton Sinclair (1927), ce cinquième long de Thomas Anderson a été porté aux nues par la critique.

Dans un espace entre Herzog (Fitzcarraldo) et les frères Coen (A Serious Man, Big Lebowski), There Will Be Blood impose une grande intensité dramatique pour un propos convenu, sublimé par la richesse des personnages, la finesse du trait, la superbe photographie. Et surtout la mise en scène, fluide, implacable, sans le moindre flou. Sensation claire d’assister à un film formellement remarquable, qui en fera une séance importante, même dans le cas où manquerait le déclic.

C’est précisément ce qui fait défaut. L’émotion est un peu étouffée mais ce n’est pas tant le problème que la deuxième sensation, celle qui passe avant toute chose quand bien même on est cinéphile : à quoi bon ce spectacle ? There Will Be Blood a exactement le même défaut que No Country for Old Men, nous offrant un monstre magnifique, ne se justifiant jamais, mais en arrivant à n’avoir aucun fondement, sinon de laisser déambuler sa créature avec élégance, sans raconter grand chose, en plaçant de jolis meubles et deux ou trois petites saillies opaques (ici, le « I’m finished »).

La performance de Daniel Day-Lewis reste en effet ; il rappelle (a posteriori) le héros de Malveillance (sorti 3 ans après), en étant plus appliqué cependant et surtout, un entrepreneur puissant au lieu d’un concierge invisible. Porté par de seules compulsions égoïstes, il met le feu à toutes les valeurs établies, ravage tous les gens qui l’entourent, manipule ou pratique l’intimidation. There Will Be Blood est un roman-photo, pas une chronique, sur cet homme aux manettes, libre de suivre sa déchéance. La révélation de la 100e minute est à l’image des autres prétentions que peut mettre en avant l’oeuvre, comme les joutes philosophiques lâchées ça et là (sur la religion et la nature humaine, allégorie du capitalisme) : dans le fond elle ne change rien. Juste à nommer cette nature morte brutale et sophistiquée s’étendant sur 158 minutes.

Note globale 68

 

Page Allocine & IMDB + Zoga sur SC

Suggestions… Aguirre + Le Village + Dead Man 

 

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