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PHANTOM THREAD ***

13 Mai

4sur5  Plus pédagogue et attractif que There Will Be Blood ou The Master, Phantom Thread est comme les autres signés Paul Thomas Anderson – un film renfermant une vérité sombre et pathétique dont nous voyons les beaux effets. Il a été préparé minutieusement pendant deux ans, par le réalisateur et son acteur principal, Daniel Day-Lewis (d’autant plus libre de s’impliquer qu’il envisage ne plus retourner ensuite devant la caméra). Le résultat est à l’image du personnage, élégant, sévère et aseptisant, étouffant et même auto-asphyxiant, en restant ultra-ordonné et lumineux. Le couturier Reynold Woodcock, qui habille la haute-société et travaille pour la famille royale, est inventé mais partage des ressemblances avec au moins deux contemporains réels et réputés – Cristobal Banlenciaga et Edward Molyneux (mais lui avait abandonné Londres pendant les années 1950).

Ce ne serait qu’un sublime film de robes et tapisseries s’il se passait de ses protagonistes et de leur fanatisme. Par aliénation, égoïsme ou dévotion, les héros d’Anderson sont toujours engagés et à terme, mortifiés dans cet engagement, pour un confort supérieur (c’est la grande promesse d’une secte ou d’une mafia) ou la définition comblant une vie lorsque les choses tournent à leur avantage. Dans Phantom Thread, il y a trois personnages, un champion et ses deux supportrices, chacun étant esclave et tyran de l’autre. La sœur Cyril verrouille, l’amante ou amie Alma nourrit, Reynold est l’enfant ‘génie’ à protéger, odieux et capricieux mais rentable et justifiant tout de ces situations, les avantages pour ces deux femmes en premier lieu (sans lui elles devraient retourner se battre pour prendre une place). Il exerce un contrôle absolu sur son environnement, s’en remet à sa sœur pour la gestion des affaires courantes et du relationnel superflu par rapport à ses activités de créateur et directeur (quoiqu’il sache se plier aux mondanités). C’est aussi un piège dans lequel il est enfermé – cette sœur, au style sadique et irréprochable, a le pouvoir, même si lui est le cœur, le responsable, du succès et de la raison d’être de cette maison, de cette marque et donc de tout ce manège.

Le film impose sur ces êtres une lecture particulière, que l’image et l’incarnation ne confirment pas totalement. Au minimum, la validité reste à l’appréciation du spectateur, que cet abandon soit volontaire ou non. Le film paraît convaincu par la fragilité de ce robot hargneux qu’il a pour pilier, mais cette fragilité tient simplement aux limites d’un homme dont nous savons et voyons le rayonnement et l’efficacité. À l’inverse, Alma semble tenue pour un caractère fort, caché ou négligé jusqu’ici ou dans le jeu des apparences. Sa ténacité et les vertus de son sentimentalisme sont évidentes. Pour autant ce n’est pas une dominante. Au contraire, ce sera toujours une subordonnée, la seconde du leader, même en mettant un autre à genoux. Elle sera moins appréciée pour elle-même que pour sa qualité à se donner et s’engager, quand elle n’est plus chérie en tant que modèle, c’est-à-dire support – muse serait probablement exagéré, un terme presque aussi grossier que le « fuckest chic ».

Son ascendant est celui de la servante, de l’esclave et de l’assistante amoureuse – elle obéit jusqu’à un point ; elle doit aussi l’avoir faible devant elle, mettre la main sur un homme fort ou inaccessible puis le dominer, peut-être lâchement, à la façon d’une mère plaintive ou d’un parasite aidant. Voilà le cadeau d’une perpétuelle humiliation et d’une aliénation, pour un être inférieur et complexé, construit sur une conscience de microbe infirme, sinon toujours conscient de son cas (malgré tout ce qu’il y a d’objectif ou de personnel pour en améliorer la représentation). Sa dévotion même perverse ou soutenue par de basses motivations fait toute sa qualité, fait oublier sa légère couperose, ses remarques puériles, ses foucades lamentables. Le couturier est rarement conciliant, jamais énamouré. Comme dans beaucoup d’histoires d’amour, il y a l’aimant et l’aimé, lui se laisse aimer. Par besoin ou anticipation semble-t-il, au point que cette relation flirte avec l’aberration, tant lui en tire si peu et elle y prend tant de coups (de mépris). Puis les éruptions d’Alma aboutissent au bon endroit et enfin Reynolds l’aime, lorsqu’elle montre sa détermination, se passionne et canalise son énergie à destination de lui ou de ses normes. Deux ressentiments et deux ambitions se marient, ce couple ‘mécanisé’ peut se révéler sans se gâter, chacun trouvera son accomplissement (satisfaction régressive et grande œuvre pour Reynolds, dans lequel le réalisateur, en partenariat avec l’acteur, reconnaît avoir injecté de lui-même).

Note globale 72

Page IMDB    + Zoga sur SC

Suggestions… Falbalas/Becker + Rebecca/Hitchcock + Yves Saint-Laurent + La Sirène du Mississippi + Le Silence des Agneaux + The Revenant + Foxcatcher + American Bluff

Scénario/Écriture (7), Casting/Personnages (7), Dialogues (7), Son/Musique-BO (7), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (8), Originalité (6), Ambition (8), Audace (6), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (6), Pertinence/Cohérence (7)

Note arrondie de 70 à 72 suite à l’expulsion des 10×10 (mai 2019).

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MINI-CRITIQUES 7

31 Jan

Seuls les 9 et 10/10 feront l’objet d’une critique systématique. Les 8 intègrent donc les Mini-critiques via cette septième édition (grâce au Reptile de Mankiewicz).

Cemetery of Splendour ** (Thaïlande 2015) : Et si tout ça n’était pas adapté pour le cinéma, ou seulement entre parenthèses ? J’avais aimé Tropical Malady, mais cet opus-là est trop lent, les dialogues et même une bonne part des pourtant rares mouvements sont plombants, l’action comme les individus sont dépersonnalisés. Filmer l’irrationnel reste méritoire mais ‘l’abandon’ même encadré mène à une reconstitution du réel qui a-priori vaut autant qu’une impulsive, racoleuse, ou une pure illustration qu’auraient signés des amateurs. Ce qui relève le film outre sa jolie plastique, c’est son charme, rapidement diffusé ; pour le reste, il se distingue en allant sur une pente sûrement jolie et défendable mais qui peu enrichissante à cause de sa passivité volontaire. (44)

Les Nuits avec mon ennemi / Sleeping with the enemy ** (USA 1991) : Film empreint de manichéisme sur la violence conjugale, mais pertinent dans le détail et dans la description d’une relation toxique et ses effets. Au sens strict cette partie n’occupe qu’un cinquième du film (en entrée), le reste montrant la lutte à distance, jusqu’aux retrouvailles.

Ce film (à la jolie photo, au style 100% nineties) est donc en contradiction avec le romantisme de Pretty Woman (plus proche de Cinquante nuances de grey avec sa conception du ‘gros lot’ pour femmes) ; il est partiellement en contradiction avec l’image de Julia Roberts à l’époque et participe à développer sa facette combative (Erin Brockovich arrivera en 2000).

Le style est théâtral et lourd, notamment dans l’usage de la Symphonie fantastique de Berlioz pour souligner l’oppression et la morbidité des situations. Une autre ambiguïté atténue le propos : le moustachu autoritaire est-il un vrai psychopathe ou un homme prédateur ? Enfin tous les hommes semblent être des menaces ou des propriétaires condescendants en germe (l’autre mec voit la relation plus forte qu’elle ne l’est, s’impose) – à moins que ce ne soit que le prisme déformant d’une victime et que nous savons tous, auteurs et contrôleurs du film y compris, que ces biais en sont et font leur office. Enfin l’approche se veut positive pour les femmes, la victime s’avérant débrouillarde (elle a prémédité, de loin, sa fuite) et résiliente malgré les coups qu’elle a pris et sa diminution passée. (48) 

Oblivion *** (USA 2014) : Film de SF à énorme budget avec Tom Cruise, à l’époque où il devient commun de s’en moquer. Plane sur le genre, reprend des souvenirs glorieux ou des références originales à défaut d’être entrées au panthéon (classiques mineurs des 70s, références incontournables pour cinéphiles comme La jetée et Solaris, Postman peut-être -ou car c’est lui-même un pot-pourri- ?). Les spectateurs rodés ne vont rien découvrir fondamentalement, mais le spectacle est de haute tenue, en tout cas irréprochable et agréable techniquement. Reste des aspects trop sucrés ou ringards, catalysés par Morgan Freeman et tirant la dernière partie vers l’insipide. (66)

Ressources humaines *** (France 2000) : Débuts de Laurent Cantet (Vers le sud, Entre les murs), avec Jalil Lespert. Digne d’un documentaire et souvent brillant dans les dialogues, la direction d’acteurs et l’écriture (‘photographique’) des personnages. Malgré l’engagement flagrant et implicitement assumé, ne verse pas dans le fantasme ou le procès, préfère les tons gris et la morosité du réel. (72)

Dans la chaleur de la nuit *** (USA 1967) : Survenu au moment des luttes des droits civiques et des émeutes/tensions raciales. Assez fin dans ses profils sauf peut-être lorsqu’il s’agit des brutes armées et traquant le policier noir. Loin du moralisme et de la haine (générale mais surtout géographique ou ‘de classe’) de productions antiracistes ou antibeaufs de l’arrière-pays comme Un homme est passé. Vu en VF. Serait le premier détenteur du grand Oscar interdit aux enfants (aux moins de 13 ans). J’ai aimé l’ambiance et certains plans ou détails m’ont paru remarquables ; à revoir et rehausser, peut-être. (70)

La part des anges ** (UK 2012) : Septième Loach vu et premier sans critique. Meilleur que Daniel Blake et drôle contrairement à lui. Sait faire apprécier l’aventure à défaut de rendre les petites frappes sympathiques. Davantage une comédie complaisante et tranquille qu’une œuvre ‘sociale’. (62)

Le Jour de la fin du monde * (1980) : Ou ‘When Time Ran Out’ en VO. Film catastrophe banal, pas dégoûtant ni stimulant, avec Paul Newman en brave et Bornigne en vieux chien. Je l’ai vu surtout pour Bisset (remarquée dans La cérémonie). Un ‘film de vacances’ à tous points de vue – et pas des vacances de prolos bien que les effets soient cheaps. Musique balourde. Malheureusement avec la fuite le film perd de son semblant d’intensité. De plus les moments spectaculaires sont très insuffisants et dignes d’une série B de studio B. (38)

The Impossible ** (2012) : Vu sur France 2. Les grands studios n’osent ce genre de films (comme 127 heures) qu’avec le label ‘based on a true story’ – des versions ‘ad hoc’ pour les mêmes résultats ne demanderaient pas beaucoup d’imagination. Efficace, plutôt équitable a-priori mais longuet sur la fin et assez pauvre au fond. (48)

Ex-lady ** (USA 1933) : Vu sur France 3 via ‘Cinéma de minuit’, n’avait que deux notes sur SC (est passé à neuf). Montre une tentative, forcément ratée, d’union libre, avec Bette Davis en femme indépendante rattrapée par la jalousie. Un peu grivois dans les dialogues. Bette Davis joue mal la pleureuse. Plaisant et facile, moins de 70 minutes. (62)

Le jour du fléau ** (USA 1975) : De Schlesinger, le responsable de Marathon Man et Pacific Heights. Tendances mélo et grandiloquentes, semble viser la grande chronique voire la petite fresque. Tiré d’un roman ou d’une nouvelle homonyme paru en 1939. Le physique étrange de Karen Black retient l’attention et son personnage assure le ‘show’ constamment. Malheureusement il y a un fossé entre ce que le film montre (qui est finalement innocent ou banal) et sa dépréciation affichée par rapport aux mœurs, certes basses, pourries ou ‘hors-sol’ des gens de cinéma – ou des business s’y rapportant. Le ton se fait franchement cinglant sur le tard seulement. En revanche Day of the Locust a bien le mérite, si c’en est un, de montrer la réalité par le bout laid, refuser toute complaisance et presque toute magie – presque car il se fait poétique voire lyrique par endroits, quand ses gens sont trop affectés et qu’il n’y a plus de quoi tourner ça à la dérision. La fin (à partir du déchaînement de la foule) relève du cauchemar et de la ‘fantaisie’. À essayer pour ceux qui ont aimé Le Dahlia Noir. (58)

Le bonheur ** (France 1934) : De Marcel L’Herbier, avec Gaby Morlay et Charles Boyer. Tiré d’une pièce d’Henri Bernstein, connu comme auteur de théâtre de boulevard. Michel Simon en homosexuel peut surprendre, mais il l’aurait été dans sa vie réelle – sûrement pas sous ce format. Bien que ce film en soit un, au lieu de se contenter d’un espace de théâtre (il utilise des astuces montage pour les enchaînements), il manque d’intensité. La direction est plutôt claire jusqu’au milieu, mais l’épaisseur manque, probablement par suite de l’absence d’engagement. La critique est donc superficielle, hors de quelques mots plaqués elle est des plus faibles ; le romanesque reste théorique, même le luxe et les moments de passion semblent morts et lointains. Ce film est tout de même précoce, dans la mesure où il introduit dans les coulisses du cinéma et la machinerie de l’illusion amoureuse – avec l’idée qu’il vaut mieux savourer sans toucher, se faire ‘avoir’ de loin sans se faire prendre par les artifices. (48)

Brèves de comptoirs * (France 2014) : Pour la mise en bouche cette adaptation recrute les beaufs présentables type RTL/ FranceInter/ programmes courts du 20h – les FranceInter se mouillent moins, quand même, quoique François Morel déboule avec un costume d’homme-sandwich. Le film se contente de relier les phrases (il est rarement plus long, sauf une scène sur Brigitte Bardot) à l’intérieur de pseudo-saynettes très flottantes. Le premier quart-d’heure est passable, il faut surmonter la centaine de minutes. Une mini-séries avec de mini-épisodes aurait déjà été sans intérêt, puisque ce film n’a aucune vertu et ses acteurs eux-mêmes perdent leur temps. Beaucoup de vannes hyper triviales, déjà vues ou entendues : les champignons pas balancés aux allemands contrairement aux juifs (déjà dans Groland), les remarques sur le racisme, etc. C’est un peu du Mocky en lymphatique et ronflant avec casting populaire et gros blancs. Un petit côté poétique et morbide sensible essaie de se greffer mais tout manque pour décoller. Ribes fait un cameo pour nous dire que les humains c’est si décevant – les gens mesquins se sentent légitimes pour sortir ce genre de conneries. (22)

Le Bossu * (France 1960) : Très raide, pas de souffle – encore moins épique. Les acteurs n’ont pas la place et ne sont pas en cohésion – Marais et Bourvil livrent des versions aseptisées d’eux-mêmes. Pour les fétichistes des ‘beaux costumes’. (36)

Le frisson des vampires ** (France 1971) : Troisième long-métrage achevé de Jean Rollin qui persévérait dans le vampirisme. Fort en style et en initiatives graphiques, mais desservi par sa direction d’acteurs et son indifférence aux rythmes. Ces deux défauts servent toutefois la pente ‘stoner-movie’ de cette production absorbant à son compte (vicieux) les atours hippies et reprenant du paganisme. Parfois très bavard. Agréable à voir quand la lenteur est occultée. Dans le même registre et tourné la même année : La rose écorchée de Claude Mulot. (48)

Quai des orfèvres *** (France 1947) : Marquait le retour de Clouzot après son interdiction d’exercer à la Libération, suite aux polémiques générées par son Corbeau de 1943. Excellents acteurs, brillante mise en scène, scénario ou du moins histoire d’un moindre niveau. Bernard Blier est très intense et tourmenté par rapport à sa moyenne finale. Le commissaire et le catalogage des (mauvaises) passions souillent les vanités du show-business. Louis Jouvet me semble exagérément applaudi pour son personnage de bon et brave cynique, les deux femmes étant largement plus intéressantes et captivantes. Le titre fait référence à l’adresse d’une unité de police judiciaire rattachée à la préfecture de Paris – il sera repris par Olivier Marchal en 2004. (72)

Le trou normand * (France 1952) : Marqué par la première apparition à l’écran de Bardot, qui vient donner la réplique à Bourvil (lequel joue un benêt reprenant ses études pour apprendre à être intelligent – à l’époque ça se conçoit). Les deux sont à la peine. La direction d’acteurs manque de dynamisme, certains essaient de compenser avec de hauts cris, sans succès. Comédie ‘bon enfant’ mais un peu grivoise et à peu près nulle. (20)

Paradis perdu ** (France 1940) : Opus très dispensable mais sans défauts de conception de la fin de carrière d’Abel Gance. Suit un homme perdant sa femme pendant qu’il est poilu, puis évoluant en tant que père de son retour du front jusqu’à la fin de son existence. (52)

Portrait de femme *** (1996) : Par la réalisatrice de La Leçon de piano, Jane Campion. Nicole Kidman y est manipulée par un Malkovich ‘loser’, raffiné, blasé et malveillant, auquel l’a livrée une ambitieuse déçue. Entrecoupé par des séquences d’imagination (simple fantasme la première fois, puis fantaisie en noir et blanc). Le vieux, fumant sur son lit de mort : « Les choses ne sont jamais ce qu’elles pourraient être ». S’essouffle après le milieu. (74)

Moi, moche et méchant * (USA 2010) : Film d’animation franco-américain extrêmement connu (30K de notes sur SensCritique – à la 235e place selon cette liste) et première production d’Illumination Entertainment qui signera ensuite Le Lorax et Comme des bêtes. Responsable des Minions, petites créatures jaunes en salopette, dont les facéties manquent d’inspiration et de ‘jusqu’au-boutisme’. En terme d’humour et d’aventures, le film devient insipide dès que le Gru a adopté les gamines. Les caractérisations restent médiocres mais les différences entre personnages sont assez importantes pour compenser. Musique ‘funk’ de Pharrell Williams. (32)

Le petit dinosaure et la vallée des merveilles ** (1989) : Le début est relativement exigeant, puis les enfants dinosaures sont réunis. (60)

Le Reptile *** (USA 1970) : Une réalisation Mankiewicz (son avant-dernière) avec des audaces et des vulgarités, proche du western italien de l’époque et loin des hauts canons hollywoodiens. Relève de la satire avant l’entrée en prison et garde ensuite des côtés grotesques, sarcastiques. Autour d’un groupe partageant la même cellule d’une prison du XX (parmi eux un vieux couple). Le seul point important sur lequel le film risquait de rester faux était son directeur, mais cet idéaliste est moins niais qu’il en l’air (et c’est encore sans tenir compte de la contagion du cynisme). Dans le même registre, en plus trash (l’époque et le peu de comptes à rendre aidant), il existe Vice Squad. Plus récemment est sorti une version péquenaude avec Rodney Dangerfield en bon papa : De retour pour minuit. (76)

Circus World / Le plus grand cirque du monde ** (1964) : Dans la première phase, John Wayne ne déroge pas à ses habitudes et si on considère le film avec rigueur, lui et son apparence, voire sa prestation, sont hors-sujets dans le contexte du cirque ; auprès des européens il aura moins l’air emprunté. Très bon casting, sans doute plus remarquable que les personnages (en particulier pour Claudia Cardinale). Gagne en intérêt progressivement : le début en Amérique est un peu fouillis, l’arrivée en Europe divertissante, les retrouvailles apportent une dimension plus romanesque. Reste une moitié du film autour de cette affaire de famille compliquée, émaillée par quelques incidents (la vraisemblance ‘physique’ sera parfois mitigée). Enchaînements mélos bourrins (ni flottements ni profondeur dans ces moments-là). VF de la gamine fort décalée. De jolis moments de cirque malgré des répétitions. (56)

La terre des pharaons *** (USA 1955) : Appuie sur l’escroquerie religieuse et notamment le concept de ‘seconde vie’ pour forcer au travail et justifier la dureté et les privations ici-bas. Signé Hawks (Scarface, Rio Bravo), n’a pas l’ampleur de son Cléopâtre, mais reste un péplum bien achalandé, un AAA de routine – avec ses autres qualités. La concurrence entre efforts de réalisme et démonstrations donne un résultat agréable. Le casting masculin manque parfois d’intensité et par suite de crédibilité. (66)

Autres Mini-critiques : 9, 8, 7654321 + Mubi 4, 3, 21 + Courts 2, 1 + Mubi courts 2, 1

LE VIEUX FUSIL ****

13 Déc

le vieux fusil

4sur5  Tout en souscrivant à un certain classicisme français et jouissant d’un casting prestigieux (Noiret, Romy Schneider), Le Vieux fusil est une anomalie, car il s’autorise une attitude de film choc typiquement seventies et une violence frontale propres au cinéma bis voir underground. C’est l’équivalent hexagonal du Chiens de paille de Peckinpah. En 1944, au moment où la défaite allemande devient inéluctable, Julien (Philippe Noiret) est relativement heureux. La guerre est bientôt finie et son statut social l’a toujours protégé.

Lorsqu’il prend en charge des convalescents pourchassés par les nazis dans le cadre de son activité de chirurgien, c’est une résistance passive-agressive (un humanisme?). Le conflit ouvert est inutile car sans espoir et somme toute, dans cette zone bucolique du moins, la vie continue suit sereinement son court malgré l’Occupation. Aussi Julien rentre chez lui guilleret lorsqu’il découvre, dans le hameau de Barterin où il vient d’envoyer sa famille par précaution, la population réunie et décimée dans l’église ; puis un peu plus loin, les corps sans vie et calciné de sa femme et sa fille, au milieu des soldats nazis.

De la comédie dramatique à l’aigreur lancinante et la décontraction suspecte, Le Vieux fusil passe au film de vengeance. Très sauvage, à la hauteur des derniers instants de sa femme et de sa fille. Le récit est alterné par des flashbacks contenant la rencontre entre Julien et Claire, leurs moments de bonheur. Pendant que Julien parcourt les châteaux de Bruniquel pour décimer les assassins, la résistance se propage. Il pourrait laisser ces forces officielles se charger de la situation ; il préfère les flouer et achever seul le processus, au péril de sa vie, danger naturellement dérisoire dans le cas où il serait ressenti.

Le film de Robert Enrico est à la fois académique et impeccable (rythme et dialogues excellents), tout en étant fort en contrastes. Ses ruptures de ton sont cohérentes et décuplent l’émotion. La bande-son est d’une ambiguité géniale. Vainqueur des Césars et même des Césars des Césars, Le Vieux fusil reste controversé en raison de son traitement de la violence. Prétendre que Julien est fou n’ôte en rien la légitimation de sa vengeance. Comme les films de Peckinpah à cette période, Le vieux fusil est un film désespéré, montrant crument l’horreur sans passer par un quelconque idéal. Le manichéisme et le relativisme moral ne sont pas au rendez-vous.

Les allemands apparaissent fatigués et piégés. Ils sont au bout du processus et n’ont plus qu’à s’exécuter : la violence tant qu’on peut la faire, en vrais missionnaires. Julien est dans une dynamique comparable même si sa nature est différente. Il a déjà tout perdu, la vie ne sera plus jamais qu’un cauchemar, au mieux son existence sera un bonus sans grâce. Il faudrait être bien inhumain pour accepter de voir disparaître son morceau de paradis sans réagir. Allez vers une évidente souffrance et une solitude telle que plus rien n’a de sens, les autres ayant tout cassé. Qu’on soit nazi ou notable tranquille.

Note globale 81

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Suggestions… Seul contre tous + L’Armée des Ombres + C’est arrivé près de chez vous + Black Book + Buffet froid + Funny Games + L’Ange de la Vengeance

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PRINTEMPS PRECOCE (Ozu) ***

10 Mai

4sur5  Yasujiro Ozu est l’auteur d’un cinéma non  »spectaculaire », focalisé sur des existences triviales et déroulant des actions limpides, attaché aux vécus et aux pensées exercées. On peut parler de formalisme anti-théâtral (comme Bresson sans les  »leçons » -rarement assumées-, du moins dans le postulat). Ozu présente des familles japonaises, les mutations dans la société et la vie des gens. En exercice depuis 1927 (Le Sabre de la pénitence) et reconnu [dans son pays] presque dès le départ, il épure de plus en plus son style au début des années 1950 (donnant alors son opus le plus fameux, Voyage à Tokyo). Printemps précoce (1956) fait partie de ces opus minimalistes. Il est centré sur la dérive d’un couple et raconte le « destin des salariés ».

Ces derniers sont peu à plaindre concernant la sécurité matérielle, pourtant à moins d’être en situation de disette ou de guerre civile, il sont aussi peu à envier. Ces employés sont cernés et cerclés, leurs vies sans perspectives ni marges de manœuvres. Dans leurs cocons confortables et impersonnels, ils ressemblent à des hamsters qui sauraient policer leurs besoins. Pendant deux heures et demi ils occupent l’écran pour évoquer leurs soucis quotidiens, leurs petites santés, leurs petites occupations. Beaucoup d’intendance de nature sociale, relationnelle. Une femme dit à une autre, à propos des immeubles les encerclant, qu’ils ne laissent même pas passer de « courant d’air ». Les plaintes émises sont petites et sans suite, leur vocation n’est que de remplir les conversations, à peine de soulager.

Que tout soit tellement ‘tracé’ n’est pas déprimant en soi – ce serait presque une affaire de goût. Ce qui est pénible c’est d’être captif de chemins de vie obtus. Évasion zéro + production zéro : dans l’ici et maintenant en se faisant écraser par le réel, d’une manière très différente de celle des attentistes ou des pourceaux hédonistes. Chacun vie les mêmes choses, connaît peu de variations jusque dans son foyer : reste quelques petites coucheries au maximum (précisément dans le cas de Shoji, une jolie idylle mais lasse dès le départ). Les mœurs ‘libérées’, timidement et en marge, apparaissent comme un dérivatif fébrile, soulignant à la fois l’immaturité de cette génération pour un réveil global et l’affadissement des récréations accessibles aux bons et loyaux serviteurs de la société.

L’égalité sociale est parfois triste. Le confort, le consumérisme simple, prennent le relais de l’Histoire, du mouvement, même des grands élans dangereux ou extravagants qu’induiraient quelques idéaux, quelques fois ou quelques combats. Ces comportements de vie rigides et nonchalants sont des symptômes. Derrière le surplace général, du ‘vide’ erratique ; pas encore de fatigue, mais un abrutissement tel qu’il pousse vers le dépassement par le bas, vers la sortie par les aménagements de sa brave et stupide petite existence. On est pas forcément un cancrelat propret par facilité ou par peur, on l’est aussi par la débilité subjuguante de son environnement ; on est pas nécessairement un soumis piteusement dévergondé par choix ou volonté, car après tout on a pas attendu les soviétiques pour faire avec les stocks autorisés.

Le propos est universel en cela, car ils sont partout, les petits outils de la grande machine, dont le sens leur échappe. Ils sont partout, les vermisseaux gentils, dévoués par nécessité. Printemps précoce reflète le vécu subjectif de masses d’otages de la modernité occidentale (sens large), l’envol des traditions et la vacuité galopante, malgré le gain en diversions efficaces et divertissements. Dans Printemps précoce, l’adhésion à une dynamique claire, l’appartenance heureuse, le lien à la nature et à ses cycles n’existent pas ; il n’y a que la participation ‘de fait’ à une société rouillée, en tout cas si on se tient à la hauteur des protagonistes. Ils ont plus ou moins conscience de cette stérilité. Poisson rouge (surnom de Kaneko), l’amante de Shoji, est incisive sur la condition de ses concitoyens et sur celle des femmes ; sa lucidité s’arrête là où commencent ses intérêts et ses sentiments.

À l’écoute de ses pulsions et de ses désirs, elle n’est conforme que pour des raisons d’habitude et de fonctionnalité, contrairement à ses camarades à l’écran, pour la plupart passés sous hypnose : blasés de leur proximité avec l’état de neutralité biologique et spirituelle ; en caricaturant, psychiquement anéantis et intégralement enchaînés à leurs devoirs, loisirs et inspirations automatiques. Lors de la séquence du ‘tribunal’ des mâles réunis autour de Poisson rouge l’allumeuse, les jugeurs sont plus préoccupés d’entretenir le flux penaud que de prendre en charge la situation. Au plus profond, ils sont dans l’évaluation molle, le réflexe mental coordonné par le sérail, c’est-à-dire la bande avec laquelle se pétrifient avec plus de certitude (séquence du ‘jugement’ des mâles réunis autour de Poisson rouge l’allumeuse). Mais où la subjectivité et les compulsions s’éteignent, des principes édifiants ont l’occasion de se faire entendre (au prix ou grâce à l’écrasement des outils humains).

La recherche du bonheur ou de la vie la plus saine et valable possible est alors éclairée. Paradoxalement, le salut peut consister à se réapproprier les schémas en place ou traditions [‘absorbées’] en les investissant avec un goût retrouvé du défi : quand se dissiper ne mène à rien et faire la révolution est hors-de-propos, s’en tenir à ce qu’on connaît ou ce qu’on tient, pour y jeter toute son énergie, toute sa puissance et son amour, est la meilleure chose à faire. Vient donc le moment où vous participez indirectement et activement, non plus passivement et sans états d’âme, au ronron collectif. Dans un monde qui change loin de lui, Shoji n’a rien de mieux à faire que de regonfler ses acquis, en d’autres termes retourner vers sa femme ; et peut-être, commencer à vivre pleinement là où il est déjà, c’est-à-dire là où la vie devrait s’exercer.

Note globale 71

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario & Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (-), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (4)

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ILLUSIONS PERDUES **

13 Jan

3sur5  That Uncertain Feeling fait partie des films de la dernière période de Lubitsch, celle par laquelle on le connaît principalement. De 1936 à sa mort, désormais citoyen américain et insider aux mains libres (après avoir été déchu de son poste de directeur des productions de la Paramount), il tourne avec les plus grandes stars des films comme Ninotchka, Le Ciel peut attendre, etc. That Uncertain Feeling se situe entre ses deux opus les plus fameux, soit Rendez-vous (1940) et To be or not be (1942).

C’est un vaudeville avec des protagonistes très riches et élégants : la grivoiserie, omniprésente, sera masquée. Parmi eux, Lubitsch met en avant une jeune femme de 24 ans souffrant de crises de hoquets et d’un mariage rasant. Quand les événements s’accélèrent, les interprètes se forcent à de grands mouvements moins subtils que ne l’auraient été des grimaces. Les caractères sont assez pauvres, mais Hollywood n’a pas de mal à faire reluire du toc. Le scénario (inspiré d’une pièce de Victorien Sardou) étant mince et les thèmes d’une trivialité effarante (problèmes de couples, amant dans la chambre à côté), il fallait un traitement inventif pour rehausser la donne.

Quelques bons mots (la grivoiserie masquée à son comble), une mise en scène éloquente (séquence avec le chien, ou celle du piano avec Alexander), intelligence du détail, amènent le résultat à un niveau plus qu’honorable. Du vaudeville, on garde le goût des exubérances épaisses ; de Lubitsch, les manières sophistiquées, l’usage malicieux du hors-champ, le déni de sentiments tristes pourtant bien identifiés. Cet auto-remake (Kiss me again, film perdu de 1925) est une bonne récréation pour Lubitsch, distant mais toujours fringant et au fond pas tellement plus léger que d’habitude. La bande-son (par Werner R.Heymann) oscille entre vertus classiques et espiègleries (une mouture patraque de la Wedding March de Mendelssohn).

Note globale 56

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Suggestions…

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (2), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

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