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LES HIRONDELLES DE KABOUL ***

7 Sep

3sur5 Ce film arrive à palper l’horreur sans l’esthétiser ni rendre la séance invivable (ou simplement laide, comme le sont souvent les films ‘live’ sur l’Occupation, où tout doit être gris). Un peu de fantaisie ou de niaiserie l’aurait sans doute condamné et comme le film sera vu par des neutres ou des convaincus, il pouvait facilement s’effondrer dans la connivence – d’ailleurs il ne brille pas par sa complexité ou sa considération pour les antagonistes. Heureusement en plus du manifeste anti-autoritaire irréprochable mais fatalement tiède, nous avons droit à un tableau vivant des façons de vivre dans un environnement fondamentaliste. Y gesticulent des héros compromis.

Bien qu’en première instance il soit question de la violence et de la soumission des femmes le film est concentré sur les hommes. Ils sont souvent coupables, les deux principaux dans cette histoire sont complices malgré eux, tandis que Nazish (demi-fou transformé en vieillard dans le film) est lointain. Quand vient le temps de sanctionner la femelle égarée l’ouaille disciplinée bombarde une déviante nichée sous sa burka ; de quoi conserver une distance, qui vaut bien une drogue pour renforcer les convictions forgées par des années de rappels extérieurs et de dialogue intérieur sous contrôle. Le film démarre sur une distance doublement perdue pour Mohsen (avec la voix de Swann Arlaud, aussi en monsieur sensible décalé et désabusé dans Perdrix sorti au même moment) : en participant aux festivités il perd ses certitudes sur lui-même et ses convictions, tout en étant charnellement affecté par ce qui jusqu’ici l’indignait simplement (ce personnage est le meilleur pour établir une connexion avec l’auditoire occidental ou n’importe quel autre, car ses concitoyens, moins dans leurs états d’âmes et davantage dans la réalité, sont trop imprégnés, même si c’est en rageant de ne pouvoir déteindre sur la couleur locale).

L’autre pilier masculin n’en est plus à avoir peur de son ombre. Le marié présente une attitude ‘dépressive’ avec son orgueil et sa combativité anéantis. Pourtant ces deux hommes semblent des personnages positifs. Loyaux et tourmentés, ils n’ont pas les moyens de leur courage. Ils confirment douloureusement l’impuissance et le malheur généralisés, qui concernent les individus des deux sexes ; à l’inverse, certaines femmes semblent trouver leur compte dans cette ambiance totalitaire miteuse. C’est la fuite en avant du sujet incorporant l’oppresseur ou mieux encore, le prêcheur hostile à sa liberté ; malheureusement ce sont des figurantes aussi dans le film. S’il met à profit ses 80 minutes et ouvre à de nombreuses et discrètes perceptions, on peut aussi lui reprocher une certaine superficialité, voire une écriture schématique (et ce scénario rachitique, le point noir ‘technique’ du film). Le livre de Khadra semble moins à charge, évoque les raisons de chacun (l’aveu y survient bien avant le drame). Ici elles se devinent, mais on ne voit pas l’effet du conditionnement sur les individus clés et leur construction, seulement le résultat du conditionnement ou la façon dont on le gère aujourd’hui (cyniquement pour Mirza, avec cruauté pour Qassim). Par contre on en tire une grande force émotionnelle sans sacrifier l’élégance.

Le film abonde en détails et micro-conflits significatifs, comme ce contraste entre le mari embrouillé récoltant une proposition de trafic (d’armes) de la part de son ex-chef de guerre [contre les russes] versus celle du vieux prof dans une université désaffectée incitant Mohsen à enseigner du ‘vrai’ et des humanités dans son école clandestine [contrairement à l’école coranique]. Ou encore ce passage au commissariat où rien ne peut se dire puisqu’existe déjà la ‘version’, or remettre ici et maintenant cette version en doute, même pour une affaire locale et spécifique, pousserait à toutes sortes de dissonances insoutenables. On ne peut laisser place au doute, à la moindre omission ou ambiguïté, ce seraient autant d’échappatoires dans lesquels les malins s’engouffreraient et les candides s’abîmeraient ; suffit de croire absolument, même un instant, en quelque chose pour sentir aussi cette menace. Il n’y a que la force et le déni prescrit pour soutenir un système avec des bases exclusives et unilatérales, qu’elles soient morales ou autrement construites.

Dans le détail se retrouve ce style de vie ‘autoritaire’ où tout doit être codifié et encadré dans les comportements (et où tout revient aux comportements car eux seuls apportent des garanties au surveillant), dans un contexte miséreux et débile, donc porteur d’aucune grâce ou justification (aucune valeur ‘progressiste’ dans le sens dépassé, actuel comme celui dégradé de la notion). C’est par exemple ce petit geste inutile du chef tapant sur le toit de la voiture pour lancer le signal de démarrage ; quand ils n’ont pas les réseaux sociaux, les nerveux en besoin de souligner leur existence savent bien trouver un moyen de faire écho – et comme d’habitude, il n’y a pas de meilleure manière que celle du courant dominant ou des plus agressifs. Puis il y a ces connexions ‘normales’ qui ne peuvent émerger dans un contexte de censure généralisée : les dessins pourraient servir de preuves en faveur de la tueuse, pourraient indiquer un accident ou un crime passionnel plutôt qu’un meurtre calculateur ; autant de suggestions parasites quand on a par le livre ou la loi un jugement d’office.

Pour les adultes Les hirondelles de Kaboul n’apportera rien de neuf sur le fond. Les gens indifférents à ses thématiques s’ennuieront gentiment, ceux sensibles aux beaux efforts dans l’animation auront de quoi se tenir motivés avec ce monde en aquarelle introduisant des qualités artistiques où il n’y en a pas. Pour les enfants et adolescents c’est une bonne propagande, avec une démonstration claire grâce à la trajectoire de Zunaira, l’introduction de plusieurs lignes de discours et l’absence de rabâchage. Ce film agacera nécessairement ceux qui voudraient montrer tous les visages de l’islam ou rappeler ses vertus, donc fouiller dans le passé lointain. Ici nous avons un focus sur le pire de l’islam, dans un territoire clôt en esprit et détaché en pratique ; cela dit, même avec ses prétentions universelles, elle reste un culte qui dans les faits soutient le comble des sociétés fermées et régressives (les sociétés communistes ont au moins des reliquats de développement technologique et des larbins-citoyens parfois propres sur eux) – les îlots high-tech avec foules de galeux semblent encore des exceptions en trompe-l’œil. Finalement ce film relève sur le fond et sur les principes de ce qu’on peut attendre de mieux de la gauche ‘culturelle’ et de créateurs gravitant dans le [cosmo]politiquement correct. Son existence vaut mieux et pourrait s’avérer plus efficace que la conjugaison d’un million de ‘Pray for Paris’.

Note globale 68

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Parvana

Les +

  • des intuitions et invitations à la réflexion sur les sociétés et le grégarisme fondamentalistes
  • animation et montage, son, mise en scène

Les –

  • trop simple, le scénario en est le premier affecté

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INVICTUS **

8 Déc

3sur5 Clint Eastwood entre dans la lumière, sans redouter l’emphase exorbitée ni l’illumination kitsch – d’ailleurs ils les embrassent furtivement. En 1995, l’Afrique du Sud est le pays d’accueil de la Coupe du Monde de Rugby, qu’elle remportera par la même occasion. Quinze ans plus tard, alors que la nation arc-en-ciel reçoit la Coupe du Monde de Football, Eastwood propose ce trentième long-métrage, au nom du poème favori de Nelson Mandela.

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Pour revisiter l’Afrique post-apartheid, Invictus met en scène un monde simplifié, avec quelques antagonistes aux traits criards, à l’instar de ce commentateur aigri et mesquin. Mais ces gargouilles sont réduites à de simples voix dissonantes éraillées, il n’y a pas d’adversaire ni de violence ici, l’univers est plutôt ouvert et disposé à la remise sur pied. Obnubilé par la figure de Mandela, Invictus fait du capitaine de l’équipe de rugby sud-africaine (Matt Damon) son auxiliaire averti et solennel. Issu d’une famille petite-bourgeoise, avec père beauf standard, celui-ci fait face à des dissensions rapidement avortées parmi ses camarades. Il communique sa prise de conscience du rôle symbolique de sa mission, non pour s’effacer derrière elle, mais pour fusionner et s’y dépasser.

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C’est autant une hagiographie de Mandela que la sanctification d’une démarche de paix. Eastwood y a concilié impératif culturel (restauration d’un orgueil et d’une fougue collective) et philosophie personnelle (combativité), tout en intégrant le mythe très américain de la résilience. Cet Invictus signifie beaucoup sur son auteur, cow-boy individualiste conservant sa pugnacité tout en choisissant la sagesse. L’œuvre scelle un credo nouveau, l’abandon de la colère et de la vengeance au profit du bien commun ; il faut sacrifier la rancœur pour l’harmonie. Les cinéphiles reprocheront à Eastwood d’avoir égaré son goût de la complexité, sa passion pour la part sombre, c’est plutôt vrai, mais la méthode reste aussi frontale, simplement l’enjeu n’est plus de sonder la trivialité des instincts mais de mesurer une légende plus grande que soi. Une autre rage de vaincre.

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Ainsi Invictus délivre un message hautement idéaliste : l’acharnement à réduire l’adversité à un malheureux concours de circonstance, la compulsion à invoquer le meilleur de l’Homme, paient toujours. C’est une façon de décider que tous les combats pour la vie en valent la peine ; c’est aussi l’expression d’une compassion à l’égard d’un monde injuste et imparfait, mais où germe déjà le plus grand. Cette béatitude n’exclue pas la raison, d’ailleurs tout le film gravite autour de la quête d’un nouvel ordre : Invictus évoque la nécessaire « transcendance » d’un État, d’une structure, d’une communauté. Eastwood nous dit que la première urgence sociale est de cimenter et impulser une société, la politique se joue donc d’abord ici.

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Tout ceci inclus une cécité partielle et volontaire : au-delà de la solidarité et des vœux pieux, il y a le retour de bâton racialiste en Afrique du Sud. Jamais il n’existe dans Invictus. Mais cette scandaleuse négation est le prix d’une propagande saine, optimiste et surtout iconique. Le film n’appartient à aucune chapelle ; bien sûr, il s’est relativement prêté à la gauche « démocrate » américaine qui a pu le détourner en « Obama-movie » (en 2010, au moment des élections de mi-mandat), mais cette OPA supposée n’a permis aucune capitalisation, ni dans les esprits ni dans les pratiques (la misère sociale n’est qu’aperçue et les diverses thématiques progressistes inexistantes : d’un point de vue de gauche classique et solide Invictus est au mieux désespérément centriste). Démarche un peu immaculée, presque éthérée, Invictus semble peu propice à être approprié par qui que ce soit, incarnant plutôt une soif de sacré universelle et de façon plus spécifique, illustrant toutes quêtes de cohésion sociale, politique et raciale (sans pour autant se lier aux déterminants politiques de l’époque – multiculturalisme, tiers-mondisme, etc). Au-delà de toute référence concrète, on en retient l’illustration d’une réconciliation et du progrès d’une nation transgressant la noirceur de son Histoire pour s’élever sur des bases pacifistes et volontaristes.

Note globale 66

Interface Cinemagora   + critique sur SC

Note montée de 59 à 66 suite à un second visionnage (août 2019). Ajout de la parenthèse commençant avec ‘misère’.

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