Tag Archives: cinéma de l’extrême / cinéma hors-norme

AUGUST UNDERGROUND *

31 Déc

1sur5 August Underground est un des climax de l’horreur absolue des 2000s, dont l’ambition est de montrer le pire et d’imiter la formule du snuff. Nous sommes au-delà de A Serbian Film et de Philosophy Of A Knife, plutôt au rang final, celui de Snuff 102. Culte de l’underground, August a deux suites, August Underground Mordum et Penance. Nous y voyons trois jeunes tueurs tarés et survoltés (deux hommes, une femme) jouer avec les femmes qu’ils séquestrent. Caméra bas-de-gamme et rendu ultra-réaliste assortis.

Le film de Fred Vogel est souvent strictement dégueulasse, ponctué par l’horreur charnelle la plus crade et dérangeante. L’absence de netteté de l’image contient tout juste l’atrocité, mais c’est finalement plus le satanisme de l’entreprise que l’immonde exhibé qui heurte. Ce ne sont pas seulement des malades ou des monstres, ce sont des enfants sinistres et inhumains. Leurs séquences d’intimité (finalement les plus nombreuses), leurs ivresses permanentes et bien orientées, inspirent un dégoût plus profond encore que celui provoqué par les images.

Si on connaît la nature de ce shocker, donc sait à quoi s’en tenir (tortures, ultra-gore, excréments..), il n’y a pas de surprises. C’est écœurant, éventuellement révoltant et assurément sordide. Avis aux psychopathes et dégénérés, les curieux peuvent s’abstenir… ou au moins doivent savoir. Toutefois les cinéphiles intégristes y passeront (ou y songeront) nécessairement. De toutes manières, on passe l’essentiel du métrage les yeux rivés vers le plafond ; sauf pour les amateurs, il est impossible de tenir, d’être un simple récepteur. Ceux-là d’ailleurs ne sont pas totalement satisfaits par cet August Underground, les suivants étant tenus comme bien plus  »extrêmes ».

Note globale 12

Page IMDB  + Zoga sur SC

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Suggestions… Scrapbook + Pig/Rozz Williams + Human Centipede II

Note arrondie de 8 à 12 suite à l’exclusion du zéro et suite à la mise à jour générale des notes.

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LES DIABLES ****

1 Nov

5sur5 Inspiré de l’affaire des possédées de Loudun de 1634, Les Diables est un grand film à scandale sorti en 1971, sinon une œuvre  »maudite », dont les décennies n’ont rien entamées de la fureur. Ken Russell, cinéaste iconoclaste s’il en est (à la limite de l’autisme impétueux – Altered States en est un magnifique exemple), s’y montre plus libre et exalté que jamais. Extraordinairement provocateur, blasphématoire dans ses démonstrations, Les Diables n’est pas un film contre la foi : au contraire, il aspire à la réparer et lui rendre hommage. L’objet de ce brûlot explicite est la religion organisée et des associations de malfaiteurs : dans Les Diables, Russell montre comme les tenants de la spiritualité officielle se reposent sur les institutions, la loi et les croyances pour s’en servir de piédestal vers le pouvoir. Ce dernier apparaît lui-même sévèrement écorné, avec le roi de France Louis XIII, souverain inconséquent et oisif, mettant en scène et prescrivant son goût de la décadence.

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Anticonformiste, virulent, Les Diables l’est, mais il arbore sa propre boussole morale : il rend un jugement sur son temps et sur la nature de la politique. En cela il n’est pas nihiliste comme on a pu le prétendre : c’est un pavé sans couleur idéologique, un cri de colère et de rage taillé pour atteindre sa cible. Le personnage de l’abbé Grandier ne se fie pas aux codes étriqués, il s’engage par l’action, son but n’est pas dans la parodie de vertu. Ce n’est pas un étudiant exemplaire et il s’assume homme, avec le grand et le petit  »h », avec aussi les faiblesses inhérentes : et pour autant, c’est le seul à la foi sincère, le seul à entreprendre des actions positives, bénéfiques et éventuellement désintéressées, là où ses homologues ne font que se servir de la parole divine comme d’une planque ou d’un piédestal. Cette disposition le met pourtant en porte-à-faux et il devient finalement l’accusé public et l’exutoire, chargé de tous les maux et vices qui tentent ou (qu’)entretiennent les autres.

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Au-delà de l’exploitation de la religion, de la subversion du rôle des institutions et des valeurs au service de comploteurs avides et mesquins, Les Diables apporte une leçon plus téméraire encore que ses démonstrations. Il nous rappelle que pour détruire un individu, une maison : on pousse ses occupants à la déraison, plus sordide encore : à l’irresponsabilité. Introduire l’inconscience et garantir la faiblesse pour détruire ce et ceux qui vous protège, voilà l’attitude des véritables prédateurs. Lorsqu’on brûle  »l’hérétique », c’est une ville en proie au délire, laissant sa laideur apparaître le temps de cette récréation sordide. Il n’y a pas de cynisme complaisant dans Les Diables : au contraire, ce film vomit les masques malsains, expose les mécanismes de l’aliénation et les véritables ressorts de la tyrannie (démagogie et spontanéisme, débauche et esprit de destruction) ; mais aussi tout ce qui se cache sous le vernis des sociétés hypocrites, des flics déguisés. Dans Les Diables, le rigorisme de façade et la sécheresse de sœur Jeanne ne servent qu’à compenser ses désirs brutaux (Vanessa Redgrave –la mère de Julia dans Nip/Tuck– nonne bossue ne jouissant que par sa maigre domination sociale et ses ébats fantasmés avec Grandier), tandis que les rôles sociaux de l’exorciste ou de Mignon ne servent que leurs desseins égoïstes.

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Un voyage en enfer, auprès des lieux et gens d’autorité ; une concertation avec les diables, des diables bien terrestres et à la cruauté hégémonique et triomphante. Les Diables est l’un des films les plus obscènes qui ait jamais été conçu : raffiné et hystérique, c’est un maelström de couleurs criardes, de formes improbables, de scènes d’orgie, générant la confusion, l’excitation et la fascination tout en entaillant profondément le spectateur. C’est une vision si féroce, brûlante et authentique d’une nature humaine dévoyée que Les Diables ne pouvait qu’être un monstre partout censuré, embarrassant ses distributeurs aujourd’hui encore. On ne peut plus oublier les décors conçus par Derek Jarkman, l’aperçu incisif des autorités (morales) dévoyées, la richesse inouïe de ces Diables réfutant toute limite, de la même manière, pour le coup, que ses personnages corrompus. Pas enfermée dans son époque comme d’autres films de Russell, cette production expérimentale et culte a probablement inspirée L’Exorciste, reste un modèle de déluge opératique sur grand écran (Russell a d’ailleurs filmé des opéras dans les 80s), une référence de la réunion de l’érotisme le plus ardent et la violence la plus pénétrante. Visionnaire, unique et sophistiqué, il n’aura jamais fini de sentir le souffre ni d’éblouir.

Note globale 94

Page Allocine & IMDB

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AMERICAN GUINEA PIG : BOUQUET OF GUTS AND GORE *

10 Août

american guinea pig

2sur5  Les Guinea Pig sont un groupe de films ultra-gore dont les deux premiers volets (1985) sont passés pour la confirmation de légendes urbaines à l’époque de leur production. Devil’s Experiment (1er) et Flower of Flesh and Blood (2e) sont de faux snuff movie (où des individus sont mis à morts et généralement torturés). Les quatre films suivants se greffent sur la marque sans être de véritables ‘fake’ snuff – l’alerte de Charlie Seen lancée aux autorités a apporté une excellente publicité aux Guinea Pig. Les opus 3, 5 et 6 sont même des comédies médiocres, grasses et fantaisistes, où la violence est minime. À l’inverse, le 4 est un essai original (love story malade avec une sirène), tourné par le même réalisateur que pour le 2. Hideshi Hino a donc fourni les deux opus notables de cette saga underground.

Fin 2014, American Guinea Pig est projeté dans deux festivals aux Etats-Unis, puis sort en DVD dans ce pays le 21 juillet 2015. Ce curieux projet est conçu par Stephen Biro, président et fondateur de Unerthead Films Inc. Producteur du Philosophy of a knife d’Iskanov (film de 4h reproduisant les expériences d’une unité militaire japonaise pendant la seconde guerre mondiale), Biro commercialise les films les plus sombres ou violents disponibles, ce qui l’a amené aux Guinea Pig. Il est également responsable d’effets spéciaux pour plusieurs produits horrifiques de Marcus Roch, dont le plus fameux est 100 tears, avec un clown tueur. Son American Guinea Pig s’adresse à une toute petite fraction de cinéphages, goreux profonds ou connaisseurs de la saga japonaise.

Avec ses prises de vue embrumées de copie VHS, entrecoupées de passages où la photo devient plus crûment ‘directe’, AGP retrouve bien ce côté cheap (amateur) et daté des deux premiers Guinea Pig. Comme eux il est un authentique faux snuff. Deux hommes y dépècent un tandem de jeunes femmes, étendues sur un lit, maintenues paralysées mais conscientes par une drogue. Leur style est différent de ceux des homologues japonais, tous exaltés à leur façon : romantique dans le 2, savant fou dans le 5, les deux dans le 4, expérimental burlesque dans le 6. À la limite, ils se rapprochent du gang de stoïques opérant dans le volet initial, en le surpassant dans la violence et surtout dans la folie.

Monomaniaque comme lui, American ne rejoint pas Devil’s Experiment par son inanité, grâce au travail d’ambiance. Outre les masques de démons voir de ‘bêtes immondes’, Bouquet of Guts and Gore se caractérise par une bande-son poisseuse (sorte de souffle discret) et ses aspects érotico-gore ‘refoulés’. Les deux types restent indéfinis, mais leur attitude froide, une vague dimension ritualiste et les tenues grotesques donnent l’impression d’avoir à faire à des espèces de nihilistes facétieux ou d’aspirants illuminés attirés par le versant pratico-pratique de leur engagement. Malgré le manque de crédibilité sur des éléments cruciaux (la main coupée comme du beurre) et surtout le côté foire du plastique, le spectacle est troublant.

Car le Guinea Pig américain est une boucherie littérale : après avoir retirés quelques morceaux, un des types découpe la gueule d’un mannequin assez évident, puis enchaîne sur une série de tranchages d’yeux façon tonton Bunuel (Un chien andalou). S’ensuit un vidage de tripes puis le passage à la seconde victime, toujours avec sa main sur la poitrine. La peau des bras et jambes est décalcinée avant un fouillage d’organes éparpillés au sécateur. AGP ne permet aucune distance, n’a aucune pudeur et est généreux en détails assassins : il est psychotique comme le 2 mais dépourvu de sa ‘poésie’. Sa surprise finale rappelle un des pires chocs recelés par A Serbian Film ; la séance s’achève sur les pleurs d’un bébé, probablement trop jeune pour réaliser qu’il aurait mieux fait de ne pas venir à la vie. Au royaume du glauque American Guinea Pig est un leader incontestable.

Note globale 37

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… The Bunny Game + Hostel + The Human Centipede III + Ebola Syndrome  

Scénario & Ecriture (-), Casting/Personnages (2), Dialogues (-), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (2), Ambition (3), Audace (5), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

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THE HUMAN CENTIPEDE III (FINAL SEQUENCE) *

26 Juil

human centipede 3

1sur5  Dernier film de la trilogie, où le mille-pattes humain aboutira (500 personnes et maintenues en vie) en prenant une dimension industrielle. Il arrive porté par un buzz énorme ; déjà, le second atteignait des sphères improbables. C’est étonnant de retrouver, sur des sites mainstream et tout-public, un produit normalement connu principalement des amateurs de pellicules barrées. Comme pépite malsaine, il y a largement plus riche ; en revanche Tom Six a battu des records dans la sauvagerie que seul le Z underground voir les fake snuff peuvent normalement se permettre. HC3 a été laminé par la critique, censuré en Grande-Bretagne et n’est pas sorti en salles hors des USA, mais il a obtenu une attention surréaliste, alors qu’il est loin d’avoir les qualités des torture porn des années 2005-2009 tels que Saw ou Hostel.

Tom Six s’engageait à faire du II « un Disney » à côté de cet ultime opus (puis a précisé : sur le plan psychologique). En terme de dégueulasseries et d’aperçus de misère humaine, le Final ne vaut pas Full. Par sa fièvre il le surpasse et est, comme promis, « 100% politiquement incorrect ». Non qu’il soit fin, mais c’est bien le cas ; outre la suggestion du mille-pattes comme antidote au crime, il moque quand il le peut quelques minorités ethniques et religieuses, souille tout le monde sur son passage. Le film est habité par un nihilisme rageur quoique artificiel, sans référentiel solide. Il est trop dément pour être un temps soit peu cohérent dans sa charge ou même dans sa violence ; c’est surtout un cri insensé nuancé par le dégueulis gratuit. Hormis pour rappeler que les pédophiles mériteraient d’avaler la fiente des camionneurs, Tom Six n’est absolument pas structuré. Il envoie son shocker, laisse discuter, s’enflammer, créer un mythe ; et cette fois ça a été la tolle quasi unilatérale.

Et comme pour le II, on vient voir en se doutant que Final Sequence risque d’écoper d’une évaluation médiocre ; car il y a l’espoir d’un dépaysement, d’un gros morceau ; c’est la curiosité trash de l’année, la bête immonde (et branque, certes) de sortie. Human Centipede III tient le pari s’il s’agit d’épater par l’immoralité crasse, mais c’est loin d’être un déluge de visions d’horreurs : c’est d’abord un nanar odieux et purulent ayant accédé au gros budget. L’inspiration dans l’abjection exulte avec le trou de rein et son viol, mais sur la longueur le plus sordide est la tenue du personnage principal, le directeur de prison. Pour interpréter cet espèce de chien psychotique digne des enfers de ScreamerClauz (artiste produisant en anime ce qui l’enverrait autrement en prison – Where the dead go to die), Tom Six ré-engage Diter Laser, le Dr Heiter de la First Sequence.

Dans la peau de Bill Boss, il campe un nouveau Dr Mengele post-moderne, très ambitieux, impliqué corps et âme dans son entreprise de dégradation. Il dépasse les projets sadiens, les scientistes à l’éthique diabolique ou les hommes de loi impétueux qui ont été ses prédécesseurs car son délire tient plus de la transe animale que d’une quête de pouvoir, de jouissance ou de déterminé à rester dans le champ de l’Humanité. C’est le fou parmi les barbares. Là-dessus, la démonstration que tente de greffer Tom Six est misérable : pour nous montrer ‘le Mal’, il invente un cinglé aberrant, s’appuyant sur les Etats-Unis d’Amérique (dénonciation courageuse inside), qui en plus fait sa petite révérence à Dieu avant de dévorer les couilles de son prisonnier le plus détesté. Les remontées misanthropes épiçant la bouillie de Tom Six sont comme le reste : ad hoc.

Leur poids est quasi nul, parce que HC3 est d’abord un happening bercé par la confusion et la désinhibition : alors il est arythmique, peu logique, ennuyeux finalement. Tom Six ne calcule rien, sait juste donner dans la surenchère et envoyer ce qui pourra remuer. La médiocrité de la mise en abyme en ouverture est alignée sur le reste. Néanmoins il arrive au film de s’élancer sur des pistes fructueuses, d’approcher la mise en forme d’un brûlot acquis à la perspective d’une corruption ultime de tout élan vital. Lorsque Laser Mengele annonce leur sort aux prisonniers, sa façon de bouillir est édifiante. Lorsque le nabot à moustache impose sa grande idée au directeur (vers 45 »), le délire des deux protagonistes monte assez haut et leur confiance à ce moment rejaillira par la suite, par exemple lors des déclamations face au gouverneur.

Dans l’ensemble la décharge est aussi massive que brouillonne ; une cacophonie primaire avec des déjections hautes en couleur à la densité rachitique. Human Centipede III finit par décoller mais reste globalement accablant et quelque peu saoulant, musclé mais sans grande incidence pour qui a vu les précédents opus ; il n’a pas le pouvoir traumatique du second opus ni la force de l’initiative du premier. Tom Six donne dans l’humour avec ses moyens et son univers, donc avec une grossièreté de caniveaux, tout le temps. Des tortures, des gros mots, le cul suant de Bree Olson (transfuge du porno) et la salive autour ; c’est bien du nanar de dernière zone, où des bidasses freaks et hystériques se la jouent sadiques. La laideur du film est assez choquante, alors qu’esthétiquement le travail est faible, sans grand lien avec la démonstration générale, sauf s’il s’agit d’accoucher d’un déchet rédhibitoire. Les couleurs sont saturées, une espèce de orange gras dégouline sur chaque parcelle de pellicule. Pour les exploits beaufs en prison, sans énucléation et avec de la vanne de Grosses têtes plus légère, préférez De retour pour minuit.

Note globale 29

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Le Silence des Agneaux + FART the movie + Guinea Pig  

Scénario & Ecriture (1), Casting/Personnages (2), Dialogues (1), Son/Musique-BO (1), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (1), Originalité (3), Ambition (3), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

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CANNIBAL HOLOCAUST **

1 Avr

« Est-ce qu’il est nécessaire de montrer aux hommes l’enfer pour qu’ils croient un peu en leur bonheur !? »

2sur5  Cannibal Holocaust est l’un des films les plus controversés de tous les temps ; et si ce statut sulfureux lui est toujours accordé, c’est autant pour ses images peu ragoutantes que pour trois accusations majeures. Elles se concentrent sur : l’hypocrisie de sa dénonciation de la violence, le degré atteint par cette violence, le caractère injustifiable de la mise à mort réelle d’animaux(la tortue, le rat d’eau, le porc – exclusivement des animaux consistants et mignons, dont le massacre, si bref soit-il, est pénible – et, pendant ces courts instants, nourri de dégoût et de colère à l’égard du film et ses protagonistes).

D’autres au contraire y voit un chef-d’œuvre et sont subjugués, d’abord naturellement par son commentaire social, ensuite par sa double audace : représentation sans interdits et regard pessimiste sur les hommes, allant jusqu’à mettre en doute la validité du contrat social. Le rapport de force entre ces deux blocs antagonistes débouche sur une situation paradoxale : numériquement, la majorité continue à vomir le film, y compris les écumeurs de pièces underground les plus téméraires. Mais une véritable  »minorité agissante » de cinéphiles ne cesse de le ramener sur le tapis et mettre en évidence son génie.

D’abord un produit typique !

Tourné en 1979, Cannibal Holocaust est la seconde incursion dans l’univers des tribus cannibales de Ruggero Deodato, déjà auteur deux ans auparavant du Dernier Monde Cannibale. Le cinéaste bis italien se rendait cette fois en Colombie pour ce qui restera sa réalisation notoire – le reste de sa carrière, hormis peut-être La Maison près du parc, n’ayant valeur que d’anecdote.

En fait, Cannibal Holocaust n’est pas un monstre sorti de nulle part. C’est plutôt un sommet du film de cannibale et surtout, sa vocation était d’une part de pousser le genre à son point limite ; d’une autre, d’être un méta-film, accessoirement une dénonciation  »participative » de la violence façon Funny Games. Et c’est par là qu’il se distingue du tout-venant du film du cannibale ou du cinéma d’exploitation.

Innovation narrative et esthétique

La vraie force de Cannibal Holocaust, celle qui justifie sa place dans l’Histoire du cinéma, est formelle. Le film nous amène dans « l’enfer vert » de deux façons : dans la première partie, une équipe de secours part retrouver dans la jungle amazonienne une expédition partie il y a deux mois, sans donner de nouvelles depuis. Dans la seconde, occupant environ les deux tiers de l’heure et demi, des journalistes et responsables médias visionnent le reportage enregistré par cette fameuse équipe, qui a fini par connaître une mort violente auprès des tribus sauvages qu’elle partait découvrir. Cannibal Holocaust utilise ainsi de fausses images  »trouvées » (sur laquelle se pose une BO divine, combinant douce mélopée et synthétiseurs effroyables) pour amplifier le réalisme et la banalité de l’ambiance, générant ainsi une plus grande proximité avec l’horreur.

En se présentant ainsi, Cannibal Holocaust emploie un langage cinématographique rare, résolument premier degré, aux apparences impersonnelles et spontanées ; par conséquent, particulièrement offensif. Avec son ambition de « cinéma-vérité », le film a eu des répercussions considérables sur le « found footage movie », dont il est l’un des ancêtres, sinon la matrice contemporaine. Le filmage  »documentaire » artificiel a notamment engendré Le Projet Blair Witch, qui lui-même a crée un véritable genre, aujourd’hui parodié jusqu’à la saturation par les consternant Paranormal Activity.

Les polémiques connues à l’époque peuvent paraître insensées vues d’aujourd’hui : Cannibal Holocaust était suspecté de montrer des humains tués réellement (donc d’être un cas de snuff, légende urbaine qui commence à s’imposer dans les 70s) et Deodato a été porté devant les tribunaux. Il a du faire la preuve des trucages et présenter, devant la justice et à la télévision (totale ironie) ses acteurs qu’on croyait sacrifiés. Malgré tout, le film est de toutes façons censuré voir banni dans plusieurs pays européens.

Une philosophie garantie sans humanisme

Deodato défend son film comme une représentation de la délétère course au scoop des journalistes ; dans son pays, ce sensationnalisme aurait atteint son point culminant avec l’attrait des médias italiens pour la violence dans l’affaire des Brigades Rouges. Toutefois lorsqu’il met en exergue ce journalisme racoleur et immoral, Cannibal Holocaust use des mêmes ficelles et dépasse très largement son accusé – au point de se demander si celui-ci n’est pas avant tout un prétexte. Mais ce point a été largement évoqué, servant sans relâche de motif ultime d’un dénigrement contagieux, sans doute un peu aveugle (à l’image du racisme qui lui est prêté – alors que ce sont les pervers de la partie, ceux du reportage, qui le sont).

Il faut reconnaître à Cannibal Holocaust que sa réflexion s’étend plus loin. Dans la vision délivrée par le film, le monde moderne est aussi sauvage que celui des tribus primitives et refoulées ; finalement, les hommes sont tous des animaux dans une jungle (le parallèle est dressé explicitement par le montage lors du générique d’exposition). Naturellement c’est très con. Et puis c’est vrai, ça l’est suffisamment en tout cas. Tout comme la dure loi de la jungle, qui presse à sacrifier et à attaquer lorsque le contexte ne laisse que ce genre d’urgences. Mais cette loi imprègne d’autant plus les hommes qu’ils tentent de dompter la nature ; si les reporters engendrent le conflit et font entrer le mal dans l’eden tribal, c’est parce que eux-mêmes ont été préalablement corrompus par les mensonges et l’ordre factice de leur civilisation (tandis que les indigènes sont d’abord plus raisonnables et pacifiques, en tout cas envers les étrangers – tout en vivant au quotidien et exultant dans leurs rites la violence que ces étrangers ne connaissent plus).

Un passage obligé au musée de l’inouï et du scandale

S’il a toujours un pouvoir traumatisant, c’est pour ces éclats de violence laconiques et ultra-réalistes (le viol-sacrifice (punition pour adultère), le corps empalé (souvent repris en guise d’affiche)  ; plutôt que pour sa posture ou ses intentions. Évidemment, la dimension psychologique n’existe pas, sinon pour les démonstrations d’humanité primaire. Cannibal Holocaust n’est jamais plaisant ou divertissant, sans quasiment une once d’humour [volontaire – il y a tout de même la première partie, assumée comme une mise en scène], mais tout de même férocement complaisant – et il rejoint A Serbian Film dans sa promesse, accomplie, d’éprouver et d’emmener le plus loin possible.

Et ainsi le film n’est jamais une escroquerie ; au contraire, il a toute sa place comme classique du grotesque macabre, à l’ultra-réalisme près. Même s’il semble surfait, il parvient à être ce qu’il veut : une odyssée folle, abjecte, fascinante. Creuse aussi, mais pas vide (et d’ailleurs, tellement surchargée). Deadato a mis tout ce qu’il voulait dans Cannibal Holocaust et en dépit de tous ses défauts (graphiques et narratifs – ou moraux), celui-ci dégage bien ce climat de pellicule transgressive allant peut-être là où il ne faut pas ou peut-être n’importe comment, mais y allant, avec quelque chose de suicidaire et enflammé dans le geste. L’ensemble n’en est pas moins besogneux et extraordinairement immonde (avec notamment le démembrement final).

Il suscite encore les passions, soulèvent les cœurs, enflamme les plumes et les esprits. C’est, trente-trois ans après, encore un « on le hais ou on l’adule ». L’indifférence ou la modération semblent exclus ; c’est pourtant bien là que je me situe, pour ce film aussi important qu’ennuyeux. Et si les scandalisés, comme ceux qui crient au chef-d’œuvre, prolongeaient le  »sens » de Cannibal Holocaust en se triturant en vain, voir en galvaudant l’esprit critique ?

Note globale 49

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