Tag Archives: Catherine Deneuve

HOTEL DES AMÉRIQUES ***

1 Août

4sur5  Opus du basculement pour Téchiné, Hôtel des Amériques est plus ‘réaliste’ et surtout plus charnel. C’est le début de ce qui caractérise son cinéma et sera validé dans Rendez-vous (révélation pour Binoche et prix de la mise en scène à Cannes), avec le fracas et les exubérances des nouvelles conversions. La forme est toujours très sophistiquée (la photo est éblouissante et doit beaucoup aux lumières naturelles de Biarritz) mais le romantisme flamboyant prend du relief, s’anime et s’autonomise. Téchiné entre dans la jungle des sentiments et la maîtrise à sa façon, un peu irrationnelle, avec une direction d’acteur héritant des manières de la Nouvelle Vague (ce qui permet, au second plan, à Balasko de se glisser sous une peau plus délicate – loin de ses comédies). C’est aussi la première collaboration avec Deneuve, qualifiée de « sphinx ». Après avoir été une icône, presque une potiche divine, chez Truffaut et Demy, Deneuve va en devenir une plus humaine chez Téchiné. Ils tourneront sept films ensemble (Le Lieu du crime, Les voleurs, Ma saison préférée… jusqu’à L’Homme qu’on aimait trop), cette collaboration étant donc ‘numériquement’ aussi importante dans la carrière de Téchiné que celle avec Jacques Nolot.

La rencontre entre Deneuve et Dewaere provoque une romance étrange, incarnée par deux âmes en rupture, habituées à la figuration et à la frustration au quotidien. Dewaere apparaît obnubilé par Deneuve, mais plus encore happé par ses démons. Il se tue à communiquer. Deneuve est une jeune veuve, un peu dans la désolation. Au départ elle n’est pas tellement attirée par lui, ce n’est pas son « genre » ; mais elle trouve une brèche et s’y enfonce. Elle le laisse faire, c’est toute sa demande. Lui est perdu, elle est gavée (on dirait aussi ‘blasée’) ; ils sont associés pour une fuite ou pour une passion aveugle. Deneuve, passive vue de loin et indécise qu’en apparence, trompe sa lassitude, trouvant un autre chose d’exotique, à percer ; Dewaere, totalement à fleur de peau quand Deneuve est sobre, semble espérer beaucoup, exige des garanties et des grandes déclarations ; mais se dérobe quand il est invité. Téchiné fait souvent se trouver des caractères très différents, aimantés par des mystères vivants, poussés vers des sentiers sinueux voire impraticables. Ce sera le cas des principaux protagonistes dans Les roseaux sauvages (l’opus le plus ‘culte’ et même le plus populaire) et dans Rendez-vous. Dans Hôtel des Amériques, Deneuve et Dewaere semblent n’avoir aucune raison de graviter l’un autour de l’autre ; sauf ce désir de se noyer dans le désir de l’autre, succomber à ses caprices sans déroger à ses propres rêveries, ou à son confort. Leur aventure est irrégulière. Ils deviennent une espèce de couple déglingué, se croisant régulièrement comme pour se doper et survoler avec plus d’assurance leurs existences entre-temps. Ou s’assurer une fatigue ‘pleine’ à propos de leur vie.

Tout est à la fois minimaliste et très systématique ; éthéré mais très carré, comme l’est le chassé-croisé. C’est romanesque et limpide, avec des personnages rebelles, peu ‘littéraires’ ou saisissables ; la seule prise sur eux semble être le cadre. Le metteur en scène tient la matrice dans laquelle ils doivent déambuler et puisqu’ils le peuvent, briller. Comme d’habitude, Dewaere est dans un rôle de ‘perdant’ et de désespéré, peut-être plus outrancier et fragile encore. Il semble prêt à s’effondrer, avec son personnage ; il n’a pas encore cette façon d’être sublimement résigné, ou de s’assombrir ; il est au moment où la violence explose, les émotions fusent, où il faut s’employer à refuser ce précipice dans lequel on vient pourtant de tremper de façon irréversible. Ce Dewaere n’est pas celui de Série noire ou de Paradis pour tous ; c’est celui d’un homme à l’agonie, malade d’être sans vocation, d’avoir perdu son ‘étoile’, son guide suprême ou tout ce qui pourrait se rapporter à une telle idée. Dans Hôtel il croit devoir honorer l’apparition Hélène/Deneuve, alors qu’elle n’aspire à rien d’autre que d’entrer dans son monde et lui présenter le sien. Il essaie de se dépasser, de se confier mieux qu’il ne l’aurait jamais fait ; il est à l’origine de ces pressions. Elle n’est que positive et réservée, un spectre fringant, un gouffre harmonieux et fini, dont les intérêts sont bien plus triviaux et aussi bien plus libres que ceux qu’il s’imagine(rait). Forcément elle ne cerne pas tout à fait son agonie, mais voit bien qu’elle se nourrit de mirages empêchant la croissance de leur relation.

Note globale 73

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Suggestions… Suspiria

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (4), Ambition (4), Audace (-), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

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MA SAISON PRÉFÉRÉE ***

13 Jan

4sur5  Jusqu’aux Témoins (après lequel il multiplie les adaptations de faits divers : La fille du RER, L’Homme qu’on aimait trop), André Téchiné s’est illustré par des créations romanesques (Hôtel des Amériques, Rendez-vous), plus ou moins intimistes, surtout lorsqu’ils tendent à l’autobiographie. Par conséquent Les roseaux sauvages (1994) est une sorte de consécration où les tensions de son cinéma sont résolues. Téchiné était alors de retour dans sa région d’origine, autour de Toulouse et dans le Tarn, pour un autre tournage : Ma saison préférée, son grand succès critique.

Dans cet opus découpé en quatre parties correspondant aux quatre saisons, il suit une famille et notamment un frère et une sœur, réunis pendant la dernière année de leur mère. La sœur est interprétée par Deneuve, collaboratrice préférée de Téchiné avec qui il revendique un lien de « frère et sœur de cinéma ». Le frère, joué par Daniel Auteuil, est une espèce de romantique contrarié, souvent par lui-même et son désir paradoxal d’être adapté ; toujours emporté dans ses élans, il a peur de s’emporter encore ; décidé à se réconcilier avec sa sœur et son mari, il sabote presque malgré lui leurs retrouvailles. Il en dit trop et se dérobe constamment.

Pour devenir de bonnes incarnations du mythe de l’ascenseur social, ils ont tous les deux pris le large à l’égard de la famille ; ils se retrouvent au moment où la solitude les rattrapent. Un déclassement en esprit, voire en ‘bonheur’ se profile : les voilà au sommet de leur existence sociale et professionnelle, bientôt ils reculeront ou se détacheront. La fin de leur mère les amènent à concevoir leur propre fin, en tant qu’individus à construire : elle fait remonter les souvenirs, l’identité profonde, les données gênantes. Il y a des évidences tellement rudes qu’elles sortent de la conscience, en dépit des faits (comme dans Le Lieu du crime ou Les Égarés, le climat est incestueux).

Ainsi lorsque la mère est conduite dans une maison de retraite, c’est bien un sacrifice égoïste et une condamnation, mais seule la victime accepte de le voir comme tel ; encore qu’elle aussi relativise puisque son acceptation comprend celle du temps qui passe et la reconnaissance des ravages du « monde moderne » à l’égard des familles et surtout des sujets comme elle. Même pendant cette période où Antoine et Emilie sont en train d’accompagner leur mère vers la sortie, la compétition entre eux reste de mise : la mère indifférente mais irréprochable (et qui sait le souligner) est devenue hors-jeu même quand elle est le trophée. Martha Villalonga a la fonction d’un pantin arbitre. Elle peut faire entendre sa voix et ses analyses, sa volonté et son autorité sont de toutes façons déjà évacuées, réglées par les définitions du droit.

Ma saison préférée est, au moment de sa sortie, le plus posé de tous les films de Téchiné, le plus classiciste a-priori. Il laisse de côté certains thèmes ‘retentissants’ chers à l’auteur (exit l’homosexualité), pour s’attacher à des préoccupations plus larges et indépassables (on pourra dire aussi ‘banales’), avec ces blessures, ces attachements et ces limites propres aux cycles traditionnels de l’existence et de la famille. Par rapport à Rendez-vous ou Le Lieu du crime, l’hypertrophie des sentiments (comme fin et comme méthode) demeure. Les dialogues sont parfois très ‘écrits’ (au début surtout), ‘trop’ sûrement même si le résultat est agréable et que la finesse des mots compense la lourdeur du procédé. La mise en scène est tamisée, recueillie, avec quelques bouffées dé-réalisantes (la femme du bar, l’apparition de Bruno Todeschini [La reine Margot, La Sentinelle] et son aventure avec Deneuve).

Note globale 71

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Suggestions… Nous ne vieillirons pas ensemble + Roberto Succo

Scénario & Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

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POTICHE ***

27 Déc

3sur5  Farce complaisante et sophistiquée, Potiche renoue avec le kitsch et le féminisme paradoxal de 8 Femmes et des débuts d’Ozon, après quelques incursions vers les études de caractères égocentriques (Le Refuge, Le Temps qui reste), à la dimension plus concrètement sociale (Ricky). Adaptation d’une pièce de théâtre des 80s, Potiche trompe largement son support-prétexte pour dresser un tableau de la France pré-mitterandienne (1977) digne d’un roman-photo totalement désinhibé. On a dit que Ozon se moquait de ce qu’il montrait ici, ce n’est pas tout à fait vrai : il adhère à cet univers, il aime être le chef-d’orchestre de ce théâtre flamboyant. Il est complice de cette outrance. La différence, c’est qu’il est conscient et revendique cet abandon. Et surtout, il démontre par l’absurde l’échec et la facticité d’un certain féminisme, cette croyance mensongère consistant à espérer une politique différente sur la base totalement arbitraire du sexe et du style. Les artifices et apparences sont menteurs, même si Ozon garde toute son affection pour eux.

Toute la dynamique de Potiche consiste à révéler cette modernité somme toute chancelante, mais néanmoins vivifiante. Il ne s’agit que d’esquisser la réalité, en tirer l’essence sirupeuse mais aussi les pastiches délicieux ; et la fuir, s’y soustraire finalement, par la constitution d’un catalogue hystérique. La conséquence de cette cécité romanesque amène à sortir de la politique, des rapports de force (ou plutôt, de leur visibilité, mais à l’affiche, l’effet est le même), des logiques ancrées dans la société, les survoler de façon semi-lucide, en faisant semblant de croire à un monde simple, scintillant et agréable, où tout se joue sur l’avant-scène et se règle à l’écart de tout risque. Contourner la mise à l’épreuve en somme ; avec, pour réprimer cette impuissance, une foi et des icônes ravissantes, vraisemblablement un peu éméchées.

Les parallèles aux acteurs du monde politique immédiat (sortie en 2010) sont évidents : le personnage de Robert Pujol, l’industriel marié à Deneuve, sorte de vieux Picsou misogyne et grotesque, est férocement chargé et prend même pour lui les références à Sarkozy (dont le slogan  »Travailler plus pour gagner plus »). Le personnage de Deneuve, avec son tailleur blanc et sa conception spécifique de la justice, fait évidemment référence à Ségolène Royal. Tout ce manège et ces parallèles ne font que mettre en exergue la dépolitisation de la politique, sa mutation dans le spectacle ; et les candidats de l’élection présidentielle de 2007 furent les meilleurs artisans (par-delà leur propre volonté) de ce nivelage people.

Les enfants de ces réactionnaires burlesques et chics (ils le sont tous deux, simplement l’une a un costume post-moderne, et c’est ce qu’aime Ozon) sont eux-mêmes les quintessences de certaines attitudes socio-politiques. Le fils, petit dissident de confort, évoque le « sens de l’Histoire » dans lequel sa mère s’inscrirait – en étant une femme prenant le pouvoir, à l’image du mouvement du monde. Avec une certaine complaisance et une résignation complice à ce sujet, le partisan du progrès explique « le paternalisme c’est fini, si on veux réussir aujourd’hui il faut être une ordure, c’est le libéralisme et le capitalisme sauvage ». Dans sa bouche, c’est même assez glorieux, comme un signe d’acquis de conscience. Quand à la fille, authentique  »fille de » abrasive et planquée, elle raille le mode de vie désuet de sa mère, qu’elle considère piégée et humilie ouvertement ; dans le même temps, la jouisseuse individualiste se révèle autoritaire sans retenue.

Elle est la première à vomir les revendications sociales et à dénigrer les ouvriers en les considérant comme une cohorte de tarés, surfant de façon totalement cynique sur sa position et la jouissance d’être née du bon côté. Un conservatisme de soi, repoussant toutes les entraves, s’habillant de modernité et d’impertinence mais seulement pour servir un individualisme primaire et pratique ; voilà la caricature de la libertaire accomplie, opportuniste absolue, incapable haïssable, grimée comme une femme libre alors qu’elle n’est qu’une héritière indigne. Voilà la pure arrogance de classe, la vanité de la femme moderne ingrate, piteusement narcissique et déguisant sa médiocrité.C’est elle aussi, qui panique finalement lorsque tout se délite et que les choses évoluent, car, comme elle semble l’adorer, le monde change et offre de nouvelles perspectives… face auxquelles elle se retrouve finalement toute petite et désemparée, lorsque les vieilles reliques ne sont plus là comme un filet de sécurité, lorsqu’il faut choisir aussi entre une vie non-préméditée et la pilule pour se débarrasser.

Enfin, Deneuve a rarement été aussi bien exploitée qu’ainsi : elle apparaît en bourgeoise sympathique, un peu dissociée et mélancolique, désespérée mais foncièrement revêche, stoïque et habituée à être pragmatique et imperméable, réprimant ses désirs et aménageant sa frustration. Ainsi elle se montre avide d’histoires sensationnalistes ou rêvées, les fabriquant même dans son entourage proche. Et puis la ménagère endormie devient une progressiste formelle, floue et passe-partout politiquement. Une maman venant remettre de l’ordre, avec fougue et émotionnalisme. Dans l’entreprise de son mari, avec sa méthode douce, elle passe plus facilement, tout en restaurant cohésion et dynamisme : pour autant, le dialogue social n’est pas plus actif, les revendications trouvent simplement une réponse fataliste, vaguement décalée et formulée dans un ton bienveillant. Et la voilà bientôt gagnée par le délire, proclamant les femmes au pouvoir et invoquant la montée sur l’estrade des amazones. Tout se termine en chantant pour agrémenter une vision doucereuse et utopique, délibérément sucrée et parfaitement grand-guignolesque, pour fantasmer un pouvoir sympathique et dépolitisé, ouvert et non-partisan.

Note globale 69

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Aspects défavorables

Aspects favorables

* à cause de son mélange de premier et second degré, entre fatalisme (résignation aux artifices) et fièvre progressiste et disco, Ozon noie le poisson et son propre sujet

* farce complaisante : mise en scène d’un théâtre factice mais tellement chatoyant et aimable

* caricatures avisées et précises

* une méchanceté sourde, une esthétique kitsch

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LA TETE HAUTE ***

24 Déc

3sur5  Le film d’ouverture de Cannes 2015 (où Emmanuelle Bercot dirige à nouveau Deneuve, après Elle s’en va en 2013) est sûrement compatible avec les critères de l’establishment de la critique en France, du moins celui qui se revendique ‘de gauche’ au sens désuet (préoccupations pour les pauvres ou exploités, mêmes crades et non romantiques) et éprouve encore le besoin de nourrir cette confession. Les amateurs de ‘films sociaux’ trouveront aussi leur compte. Pour une fois cependant le quasi-documentaire ne fait pas dans le misérabilisme doux ; il évite l’engagement, qu’il soit profond ou poseur. La Tête Haute n’essaie pas de montrer du réel, d’imiter les conditions du réel dans la forme ; il est réaliste parce qu’il trouve un équilibre entre déterminisme global et incertitudes pratiques. Les conventions et les attentes traditionnelles, dans le genre ou dans un récit de cinéma, sont là pourtant ; mais elles sont toujours compromises, frustrées.

Le gamin du film se sent lésé ; défectueux aussi. C’est un flambeur agressif arraché trop tôt à son sevrage, réclamant sa maman dans les moments difficiles, bien qu’elle ressemble à une petite sœur camée. Incapable de gérer ses frustrations et de prendre la moindre assise, il s’agite sans but, se met aux abonnés absent ; et comme il n’a rien pour s’étendre ou s’exercer, la régression et l’aliénation sont garanties. Il voit des injustices où il n’y en a pas, affirme qu’on ne fait rien pour lui tout en rechignant à réclamer ; son sens de l’honneur est intense mais puéril. Les jeunes autour de lui sont tout aussi floués : plutôt que se battre on cogne tout, plutôt que confronter on joue le caïd, plutôt que se dépasser on revendique sa médiocrité, plutôt que de se réjouir d’une éclaircie on se plaint du trop peu. Malony arrive à peine à flotter dans sa fosse qu’il est invectivé par ceux qui ne savent que s’y noyer. Malony les voit alors se trouver des excuses, comme il le faisait et comme il le fera encore. Quand la conscience fait défaut, il est plus facile de se raconter des histoires. Et pour se trouver victime, tout est bon : on me reproche mes délits parce que ma race est sous-considérée, un autre sait exprimer une idée car il est collabo, etc. Dans tous les cas on est cause et moteur de rien : on a été provoqué. Au moins, il faut admettre qu’en entretenant une jungle sans nuances, toute délibération réfléchie reste hors de portée, donc toute action reste ‘ok’.

À décharge, lorsqu’on ne sait rien on ne fait que sentir ; et lorsqu’on se sent bafoué à la racine on ne peut qu’être hostile. Toutefois La Tête Haute ne se focalise pas sur de potentiels figurants de La Haine mais sur un seul. Malony est l’otage, à demi consentant par défaut, d’un suivi social dans lequel il ne se retrouve pas. Les perceptions de Malony sont courantes chez les exclus : ils perdent confiance dans tous les représentants, y compris leurs sauveurs (réels ou supposés, ‘théoriques’ ou engagés). Partout où il se retourne, Malony ne voit que des chausses-trappes ; les pressions même bien intentionnées sont autant de pièges (la juge a beau le deviner, elle a du mal à composer). Si Malony est plus enclin à se cramer qu’à saisir de piteuses opportunités, c’est moins par orgueil ou bêtise pure, que par peur de participer au destin exécrable qui semble écrit pour lui. Les institutions et les personnes venant l’appuyer, même lorsqu’ils ne sont pas là pour l’enfoncer, rappellent sa condition ; leurs moyens médiocres risquent de souligner l’incurabilité de la situation. Lorsqu’on vit comme Malony, se livrer à une carrière de délinquant est plus confortable, moins humiliant, que de ramer docilement dans le brouillard. Malony n’est pas en mesure de faire de calculs, il ne peut même pas en faire de mauvais. À cause de sa peur il se résout à surenchérir dans des voies nuisibles. Les intervenants des services sociaux ne sauraient lui apporter de démentis.

Son passage au CER montre combien la tache est ardue ou insoluble pour le redresser. La scène de la lettre permet d’entrevoir l’immense patience nécessaire pour conduire des enfants perdus tels que lui. L’investissement a alors quelque chose d’absurde, surtout que le cap semble peu exigeant, la réussite compliquée et le gain à long-terme improbable. Les éducateurs se démènent en obtenant des résultats bien inférieurs aux sacrifices auxquels ils consentent ; sans qu’ils soient en tort, il faut bien dire qu’un sacrifice n’est gage d’efficacité ni pour flatter sa ‘vocation’, ni pour résoudre la situation à laquelle on se donne. La plupart des éducateurs sont réduits à l’état de figurants dans le film et c’est un choix pertinent. Ils ne peuvent admettre que leur attitude n’aidera jamais, puisque ce serait accepter de considérer l’inadéquation de leurs efforts, pourtant sincères, coûteux et parfois même réfléchis. Le dialogue [factice et en pure perte au mieux], les encouragements récurrents et assez gratuits, les moralisations constantes mais insipides, sont autant de méthodes médiocres dans les circonstances présentes. Pire, réclamer le ‘respect’ au lieu d’imposer la discipline officialise l’impuissance de ces éducateurs et les fait apparaître comme des touristes. C’est aussi censé que demander poliment le pouvoir au lieu de le prendre quand il est à portée. Au pire, ils ont l’air plus soucieux des formalités et de l’entretien de leur bonne conscience, que de la gestion effective des gamins sous leur coupe. Au mieux, ils sont postés là pour tenir une garderie : il sera divertissant pour les jeunes de les rabaisser, voire légitime de les abrutir. Yann (Magimel) semble avoir une meilleure attitude, plus paternaliste et équilibrée. Mais cette illusion s’écroulera bientôt, dans le bureau de la juge, où son passé fait surface et son volontarisme vole en éclat. On ne choisit pas sa définition et chez les rebuts sociaux, on a moins de marge pour se leurrer.

Si la confusion dans laquelle flotte Malony lui nuit, avoir une vision claire n’assure pas davantage de bons résultats qu’un travail acharné avec du matériel moisi. Dans La Tête Haute, tout le monde sent bien que les ‘projets’ sont bidons, les intitulés bien trop grands par rapport à ce qu’ils recouvrent. On travaille avec des rustines pour retaper des égarés. Tous les chemins ramènent à des gouffres, il n’y a rien de certain dans les plans, aucune garantie pour quoi ou qui que ce soit. Tous les protagonistes investis dans la réalité de Malony semblent bien petits par rapport à leur mission, à la vie qui les charrie ; certains sont incapables de conceptualiser ce qui se déroule jusqu’en eux, d’autres savent jauger les situations mais s’obstinent, par volonté ou par nécessité. Le final pourrait sonner comme une note d’espoir, quelque chose de bien net ; mais enlevons la foi et c’est le gris total. Il y a sous nos yeux un élan positif mais on en sait la fragilité, à moins d’avoir été bien léger. Car juste avant cette issue, Malony a encore déçu, rebondi, cédé. Cette nouvelle donne le met au pied du mur : pour devenir un homme meilleur voire un homme tout court, pour reproduire les cycles pourris ? Probablement les deux à la fois, avec un épicentre variant selon l’ampleur des crises. On pourra y voir de l’indécision ou de l’opportunisme ; or les contingences se moquent bien des catégories tranchées ou des démonstrations permettant de penser et d’évaluer en toute sérénité.

Les attitudes des gens, leurs façons de parler et de se tenir sont réalistes ; par conséquent, souvent grossières et absurdes, désarmantes et banales. Les idéaux sont souples, les convictions n’ont rien à faire là ; le particulier l’emporte sur le général. La mère de Malony notamment n’est pas une synthèse des mères indignes ou paumées ; c’en est une, incurable, pas méchante mais très gênante, d’une irresponsabilité déconcertante. La Tête Haute pourrait creuser davantage, mais préfère choisir le plus significatif dans une période s’étalant sur plusieurs années. La réalisation joue un peu sur tous les tons, sans trop s’écarter de la neutralité ; c’est proprement exécuté, sans se servir dans le pathos à disposition ; ça n’en rajoute pas dans le sale ou le laid, les événements étant suffisants. Aucun personnage n’est bon ou mauvais, tous évoluent, les fonctions et portraits bien cadrés vacillent ; rien n’est sous contrôle mais il faut faire comme si. Les moments de sur-dramatisations, rares et en musique (classique), renvoient d’un coup à des approches plus sécurisantes et coutumières ; ce lyrisme et ce conformisme sont presque déstabilisants, sortent de la froide immersion opérée dans l’ensemble. Indirectement ces ‘fautes’ soulignent les qualités générales du film et l’inanité de la flopée de ‘drames sociaux’ où elles sont au contraire la norme de chaque instant – ou de chaque instant séparant, au choix, les démonstrations bien lourdes (type De rouille et d’os) ou les flottements inintéressants de tout quotidien dont on attraperait un bout en s’abstenant de jugement (comme parfois Kechiche dans La Graine et le mulet).

Note globale 69

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Suggestions… Boy A  

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (3), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

Note ajustée de 69 à 68 suite aux modifications de la grille de notation.

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ASTÉRIX ET OBÉLIX : AU SERVICE DE SA MAJESTÉ **

20 Oct

2sur5  Mélange de deux albums (Chez les Bretons et Les Normands), cette quatrième adaptation live d’Astérix et Obélix est un divertissement décent ; prudent, un peu morne, tout en modération. L’affront que constituait les Jeux olympiques n’est pas réparé, ni ré-édité ; s’il s’en approche dans la perception du spectateur, c’est surtout à cause des faiblesses, voire de la paresse, de cette nouvelle mouture. Astérix et Obélix sont de nouveau au cœur de ces aventures. Ces dernières sont un sacré problème. Hormis ce tonneau oublié le plus clair du temps, il n’y a pas d’enjeux forts. On déroule le gentil programme sans remuer rien ni personne. A-priori, le budget sert principalement à deux choses.

D’abord : réunir des vedettes en phase d’ascension (les visages venus de chez Canal+), tout en retenant les stars énormes ; ultra-marketé ou pas, ce film visant les six millions sent au mieux la marotte fatiguée, au pire le nanar lourdingue surgonflé. Catherine Deneuve n’a donc rien à gagner ici, quoiqu’elle se soit déjà abaissée à des comédies piteuses, dans des rôles gracieux où elle se trouve en dissonance (Belle maman, Cyprien), comme pour illuminer paisiblement des daubes garanties. Naturellement elle joue cette fois la reine des Bretons, sans efforts, ramassée dans sa transe élégante. Le deuxième poste de dépense crucial semble celui du design. En effet Au Service de Sa Majesté génère régulièrement des effets très amples, dont la laideur pugnace est sans doute censée faire rire les enfants.

Visuellement on donne dans le flashy gras et dégueulasse (Laurent Tirard des deux Petit Nicolas est derrière la caméra), mais là encore, avec mesure : c’est Charlie’s Angels en plus soft et complètement placide, comme à la suite d’un passage en cellule de dégrisement. Le début est convenable mais la paralysie devient de plus en plus évidente au fur à mesure. Les concepteurs s’enfoncent dans la besogne, les spectateurs dans un ennui tranquille, pas trop choquant. Il y a de grosses initiatives, comme Luchini en César ; elles ont peu l’occasion de se concrétiser, les scènes ne sont pas méditées. Certaines situations savent faire rire (le malotru a défait le tricot..) mais les personnages n’y sont que des figurants, d’ailleurs aucun ne fera de happening mémorable. La crainte de la comparaison aux JO a pu inhiber l’équipe. Malheureusement le jeu sur les caractères et le clash des cultures trouve une raison de plus pour ne pas décoller.

L’humour aussi est hésitant, mi-beauf feutré mi-connivence réprimée. Il y a un peu de continuité avec l’humour Canal, un peu de meta, un peu de distance, mais pas trop, pour que tout le monde s’y retrouve ou à défaut ne soit pas heurté. Les débats du moments et éléments de langage de l’époque actuelle sont très présents au début, cette tendance s’estompe ensuite. Les citations (références à des classiques populaires [Star Wars, Orange mécanique] et à l’Histoire ultérieure) sont plus appuyées et ponctuelles qu’auparavant ; par exemple, le ‘Itinéris’ de Mission Cléopâtre (second opus dirigé par Chabat, le seul globalement respecté à ce jour) s’étalait sur la durée et intégrait une nuance bien étayée à l’édifice ; ici on laisse filtrer des clins-d’oeil, on évoque des anecdotes, puis on se détourne aussitôt. Même pour vomir les idiosyncrasies d’ados blaireaux on se détourne rapidement – les BB Brunes chantent à la fin devant un parterre modérément enthousiaste, la fête est posée ; il en faut une mais il fallait éviter d’écoeurer, alors le compromis a été bien trouvé et le mauvais goût devient digeste.

Valérie Lemercier se démarque un peu dans le rôle de miss Macintosh ; Edouard Baer est dans une position inconfortable dont il se sort avec brio, mais ce brio somme toute ne sert qu’à éviter la berezina presque réclamée par le costume taillé. Baer est censé nuancer le personnage en y injectant son rôle de Cléopâtre, dans un mode plus posé. Cela donne un nouvel Astérix bien faible, sans aplomb, presque dépendant et facilement abattu. Un type embarrassé, neutre mais tenace, un personnage ‘moyen’, très représentatif du film. Celle-ci n’est jamais qu’une comédie française tout-terrain de son temps (2012), tâchant d’être moins con que les grands modèles du genre mais n’ayant ni les moyens ni l’intérêt d’élever le niveau ou de changer de registre. Finalement, seul le premier Astérix (Astérix et Obélix contre César) aura été fidèle à l’esprit des BD ; les dessins animé continueront à gagner en désuétude, pourtant ils terrasseront encore leurs cousins live, y compris dans le rythme, au moins pour une génération. La suivante qui découvrira les JO et Sa Majesté hésitera peut-être à prendre la relève.

Note globale 46

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Suggestions…

Scénario & Ecriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (2), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (2), Ambition (2), Audace (1), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

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