Tag Archives: Catherine Deneuve

HOTEL DES AMÉRIQUES ***

1 Août

4sur5  Opus du basculement pour Téchiné, Hôtel des Amériques est plus ‘réaliste’ et surtout plus charnel. C’est le début de ce qui caractérise son cinéma et sera validé dans Rendez-vous (révélation pour Binoche et prix de la mise en scène à Cannes), avec le fracas et les exubérances des nouvelles conversions. La forme est toujours très sophistiquée (la photo est éblouissante et doit beaucoup aux lumières naturelles de Biarritz) mais le romantisme flamboyant prend du relief, s’anime et s’autonomise. Téchiné entre dans la jungle des sentiments et la maîtrise à sa façon, un peu irrationnelle, avec une direction d’acteur héritant des manières de la Nouvelle Vague (ce qui permet, au second plan, à Balasko de se glisser sous une peau plus délicate – loin de ses comédies). C’est aussi la première collaboration avec Deneuve, qualifiée de « sphinx ». Après avoir été une icône, presque une potiche divine, chez Truffaut et Demy, Deneuve va en devenir une plus humaine chez Téchiné. Ils tourneront sept films ensemble (Le Lieu du crime, Les voleurs, Ma saison préférée… jusqu’à L’Homme qu’on aimait trop), cette collaboration étant donc ‘numériquement’ aussi importante dans la carrière de Téchiné que celle avec Jacques Nolot.

La rencontre entre Deneuve et Dewaere provoque une romance étrange, incarnée par deux âmes en rupture, habituées à la figuration et à la frustration au quotidien. Dewaere apparaît obnubilé par Deneuve, mais plus encore happé par ses démons. Il se tue à communiquer. Deneuve est une jeune veuve, un peu dans la désolation. Au départ elle n’est pas tellement attirée par lui, ce n’est pas son « genre » ; mais elle trouve une brèche et s’y enfonce. Elle le laisse faire, c’est toute sa demande. Lui est perdu, elle est gavée (on dirait aussi ‘blasée’) ; ils sont associés pour une fuite ou pour une passion aveugle. Deneuve, passive vue de loin et indécise qu’en apparence, trompe sa lassitude, trouvant un autre chose d’exotique, à percer ; Dewaere, totalement à fleur de peau quand Deneuve est sobre, semble espérer beaucoup, exige des garanties et des grandes déclarations ; mais se dérobe quand il est invité. Téchiné fait souvent se trouver des caractères très différents, aimantés par des mystères vivants, poussés vers des sentiers sinueux voire impraticables. Ce sera le cas des principaux protagonistes dans Les roseaux sauvages (l’opus le plus ‘culte’ et même le plus populaire) et dans Rendez-vous. Dans Hôtel des Amériques, Deneuve et Dewaere semblent n’avoir aucune raison de graviter l’un autour de l’autre ; sauf ce désir de se noyer dans le désir de l’autre, succomber à ses caprices sans déroger à ses propres rêveries, ou à son confort. Leur aventure est irrégulière. Ils deviennent une espèce de couple déglingué, se croisant régulièrement comme pour se doper et survoler avec plus d’assurance leurs existences entre-temps. Ou s’assurer une fatigue ‘pleine’ à propos de leur vie.

Tout est à la fois minimaliste et très systématique ; éthéré mais très carré, comme l’est le chassé-croisé. C’est romanesque et limpide, avec des personnages rebelles, peu ‘littéraires’ ou saisissables ; la seule prise sur eux semble être le cadre. Le metteur en scène tient la matrice dans laquelle ils doivent déambuler et puisqu’ils le peuvent, briller. Comme d’habitude, Dewaere est dans un rôle de ‘perdant’ et de désespéré, peut-être plus outrancier et fragile encore. Il semble prêt à s’effondrer, avec son personnage ; il n’a pas encore cette façon d’être sublimement résigné, ou de s’assombrir ; il est au moment où la violence explose, les émotions fusent, où il faut s’employer à refuser ce précipice dans lequel on vient pourtant de tremper de façon irréversible. Ce Dewaere n’est pas celui de Série noire ou de Paradis pour tous ; c’est celui d’un homme à l’agonie, malade d’être sans vocation, d’avoir perdu son ‘étoile’, son guide suprême ou tout ce qui pourrait se rapporter à une telle idée. Dans Hôtel il croit devoir honorer l’apparition Hélène/Deneuve, alors qu’elle n’aspire à rien d’autre que d’entrer dans son monde et lui présenter le sien. Il essaie de se dépasser, de se confier mieux qu’il ne l’aurait jamais fait ; il est à l’origine de ces pressions. Elle n’est que positive et réservée, un spectre fringant, un gouffre harmonieux et fini, dont les intérêts sont bien plus triviaux et aussi bien plus libres que ceux qu’il s’imagine(rait). Forcément elle ne cerne pas tout à fait son agonie, mais voit bien qu’elle se nourrit de mirages empêchant la croissance de leur relation.

Note globale 73

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Suggestions… Suspiria

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (4), Ambition (4), Audace (-), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

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MA SAISON PRÉFÉRÉE ***

13 Jan

4sur5  Jusqu’aux Témoins (après lequel il multiplie les adaptations de faits divers : La fille du RER, L’Homme qu’on aimait trop), André Téchiné s’est illustré par des créations romanesques (Hôtel des Amériques, Rendez-vous), plus ou moins intimistes, surtout lorsqu’ils tendent à l’autobiographie. Par conséquent Les roseaux sauvages (1994) est une sorte de consécration où les tensions de son cinéma sont résolues. Téchiné était alors de retour dans sa région d’origine, autour de Toulouse et dans le Tarn, pour un autre tournage : Ma saison préférée, son grand succès critique.

Dans cet opus découpé en quatre parties correspondant aux quatre saisons, il suit une famille et notamment un frère et une sœur, réunis pendant la dernière année de leur mère. La sœur est interprétée par Deneuve, collaboratrice préférée de Téchiné avec qui il revendique un lien de « frère et sœur de cinéma ». Le frère, joué par Daniel Auteuil, est une espèce de romantique contrarié, souvent par lui-même et son désir paradoxal d’être adapté ; toujours emporté dans ses élans, il a peur de s’emporter encore ; décidé à se réconcilier avec sa sœur et son mari, il sabote presque malgré lui leurs retrouvailles. Il en dit trop et se dérobe constamment.

Pour devenir de bonnes incarnations du mythe de l’ascenseur social, ils ont tous les deux pris le large à l’égard de la famille ; ils se retrouvent au moment où la solitude les rattrapent. Un déclassement en esprit, voire en ‘bonheur’ se profile : les voilà au sommet de leur existence sociale et professionnelle, bientôt ils reculeront ou se détacheront. La fin de leur mère les amènent à concevoir leur propre fin, en tant qu’individus à construire : elle fait remonter les souvenirs, l’identité profonde, les données gênantes. Il y a des évidences tellement rudes qu’elles sortent de la conscience, en dépit des faits (comme dans Le Lieu du crime ou Les Égarés, le climat est incestueux).

Ainsi lorsque la mère est conduite dans une maison de retraite, c’est bien un sacrifice égoïste et une condamnation, mais seule la victime accepte de le voir comme tel ; encore qu’elle aussi relativise puisque son acceptation comprend celle du temps qui passe et la reconnaissance des ravages du « monde moderne » à l’égard des familles et surtout des sujets comme elle. Même pendant cette période où Antoine et Emilie sont en train d’accompagner leur mère vers la sortie, la compétition entre eux reste de mise : la mère indifférente mais irréprochable (et qui sait le souligner) est devenue hors-jeu même quand elle est le trophée. Martha Villalonga a la fonction d’un pantin arbitre. Elle peut faire entendre sa voix et ses analyses, sa volonté et son autorité sont de toutes façons déjà évacuées, réglées par les définitions du droit.

Ma saison préférée est, au moment de sa sortie, le plus posé de tous les films de Téchiné, le plus classiciste a-priori. Il laisse de côté certains thèmes ‘retentissants’ chers à l’auteur (exit l’homosexualité), pour s’attacher à des préoccupations plus larges et indépassables (on pourra dire aussi ‘banales’), avec ces blessures, ces attachements et ces limites propres aux cycles traditionnels de l’existence et de la famille. Par rapport à Rendez-vous ou Le Lieu du crime, l’hypertrophie des sentiments (comme fin et comme méthode) demeure. Les dialogues sont parfois très ‘écrits’ (au début surtout), ‘trop’ sûrement même si le résultat est agréable et que la finesse des mots compense la lourdeur du procédé. La mise en scène est tamisée, recueillie, avec quelques bouffées dé-réalisantes (la femme du bar, l’apparition de Bruno Todeschini [La reine Margot, La Sentinelle] et son aventure avec Deneuve).

Note globale 71

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Suggestions… Nous ne vieillirons pas ensemble + Roberto Succo

Scénario & Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

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POTICHE ***

27 Déc

3sur5  Farce complaisante et sophistiquée, Potiche renoue avec le kitsch et le féminisme paradoxal de 8 Femmes et des débuts d’Ozon, après quelques incursions vers les études de caractères égocentriques (Le Refuge, Le Temps qui reste), à la dimension plus concrètement sociale (Ricky). Adaptation d’une pièce de théâtre des 80s, Potiche trompe largement son support-prétexte pour dresser un tableau de la France pré-mitterandienne (1977) digne d’un roman-photo totalement désinhibé. On a dit que Ozon se moquait de ce qu’il montrait ici, ce n’est pas tout à fait vrai : il adhère à cet univers, il aime être le chef-d’orchestre de ce théâtre flamboyant. Il est complice de cette outrance. La différence, c’est qu’il est conscient et revendique cet abandon. Et surtout, il démontre par l’absurde l’échec et la facticité d’un certain féminisme, cette croyance mensongère consistant à espérer une politique différente sur la base totalement arbitraire du sexe et du style. Les artifices et apparences sont menteurs, même si Ozon garde toute son affection pour eux.

Toute la dynamique de Potiche consiste à révéler cette modernité somme toute chancelante, mais néanmoins vivifiante. Il ne s’agit que d’esquisser la réalité, en tirer l’essence sirupeuse mais aussi les pastiches délicieux ; et la fuir, s’y soustraire finalement, par la constitution d’un catalogue hystérique. La conséquence de cette cécité romanesque amène à sortir de la politique, des rapports de force (ou plutôt, de leur visibilité, mais à l’affiche, l’effet est le même), des logiques ancrées dans la société, les survoler de façon semi-lucide, en faisant semblant de croire à un monde simple, scintillant et agréable, où tout se joue sur l’avant-scène et se règle à l’écart de tout risque. Contourner la mise à l’épreuve en somme ; avec, pour réprimer cette impuissance, une foi et des icônes ravissantes, vraisemblablement un peu éméchées.

Les parallèles aux acteurs du monde politique immédiat (sortie en 2010) sont évidents : le personnage de Robert Pujol, l’industriel marié à Deneuve, sorte de vieux Picsou misogyne et grotesque, est férocement chargé et prend même pour lui les références à Sarkozy (dont le slogan  »Travailler plus pour gagner plus »). Le personnage de Deneuve, avec son tailleur blanc et sa conception spécifique de la justice, fait évidemment référence à Ségolène Royal. Tout ce manège et ces parallèles ne font que mettre en exergue la dépolitisation de la politique, sa mutation dans le spectacle ; et les candidats de l’élection présidentielle de 2007 furent les meilleurs artisans (par-delà leur propre volonté) de ce nivelage people.

Les enfants de ces réactionnaires burlesques et chics (ils le sont tous deux, simplement l’une a un costume post-moderne, et c’est ce qu’aime Ozon) sont eux-mêmes les quintessences de certaines attitudes socio-politiques. Le fils, petit dissident de confort, évoque le « sens de l’Histoire » dans lequel sa mère s’inscrirait – en étant une femme prenant le pouvoir, à l’image du mouvement du monde. Avec une certaine complaisance et une résignation complice à ce sujet, le partisan du progrès explique « le paternalisme c’est fini, si on veux réussir aujourd’hui il faut être une ordure, c’est le libéralisme et le capitalisme sauvage ». Dans sa bouche, c’est même assez glorieux, comme un signe d’acquis de conscience. Quand à la fille, authentique  »fille de » abrasive et planquée, elle raille le mode de vie désuet de sa mère, qu’elle considère piégée et humilie ouvertement ; dans le même temps, la jouisseuse individualiste se révèle autoritaire sans retenue.

Elle est la première à vomir les revendications sociales et à dénigrer les ouvriers en les considérant comme une cohorte de tarés, surfant de façon totalement cynique sur sa position et la jouissance d’être née du bon côté. Un conservatisme de soi, repoussant toutes les entraves, s’habillant de modernité et d’impertinence mais seulement pour servir un individualisme primaire et pratique ; voilà la caricature de la libertaire accomplie, opportuniste absolue, incapable haïssable, grimée comme une femme libre alors qu’elle n’est qu’une héritière indigne. Voilà la pure arrogance de classe, la vanité de la femme moderne ingrate, piteusement narcissique et déguisant sa médiocrité.C’est elle aussi, qui panique finalement lorsque tout se délite et que les choses évoluent, car, comme elle semble l’adorer, le monde change et offre de nouvelles perspectives… face auxquelles elle se retrouve finalement toute petite et désemparée, lorsque les vieilles reliques ne sont plus là comme un filet de sécurité, lorsqu’il faut choisir aussi entre une vie non-préméditée et la pilule pour se débarrasser.

Enfin, Deneuve a rarement été aussi bien exploitée qu’ainsi : elle apparaît en bourgeoise sympathique, un peu dissociée et mélancolique, désespérée mais foncièrement revêche, stoïque et habituée à être pragmatique et imperméable, réprimant ses désirs et aménageant sa frustration. Ainsi elle se montre avide d’histoires sensationnalistes ou rêvées, les fabriquant même dans son entourage proche. Et puis la ménagère endormie devient une progressiste formelle, floue et passe-partout politiquement. Une maman venant remettre de l’ordre, avec fougue et émotionnalisme. Dans l’entreprise de son mari, avec sa méthode douce, elle passe plus facilement, tout en restaurant cohésion et dynamisme : pour autant, le dialogue social n’est pas plus actif, les revendications trouvent simplement une réponse fataliste, vaguement décalée et formulée dans un ton bienveillant. Et la voilà bientôt gagnée par le délire, proclamant les femmes au pouvoir et invoquant la montée sur l’estrade des amazones. Tout se termine en chantant pour agrémenter une vision doucereuse et utopique, délibérément sucrée et parfaitement grand-guignolesque, pour fantasmer un pouvoir sympathique et dépolitisé, ouvert et non-partisan.

Note globale 69

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Aspects défavorables

Aspects favorables

* à cause de son mélange de premier et second degré, entre fatalisme (résignation aux artifices) et fièvre progressiste et disco, Ozon noie le poisson et son propre sujet

* farce complaisante : mise en scène d’un théâtre factice mais tellement chatoyant et aimable

* caricatures avisées et précises

* une méchanceté sourde, une esthétique kitsch

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ASTÉRIX ET OBÉLIX : AU SERVICE DE SA MAJESTÉ **

20 Oct

2sur5  Mélange de deux albums (Chez les Bretons et Les Normands), cette quatrième adaptation live d’Astérix et Obélix est un divertissement décent ; prudent, un peu morne, tout en modération. L’affront que constituait les Jeux olympiques n’est pas réparé, ni ré-édité ; s’il s’en approche dans la perception du spectateur, c’est surtout à cause des faiblesses, voire de la paresse, de cette nouvelle mouture. Astérix et Obélix sont de nouveau au cœur de ces aventures. Ces dernières sont un sacré problème. Hormis ce tonneau oublié le plus clair du temps, il n’y a pas d’enjeux forts. On déroule le gentil programme sans remuer rien ni personne. A-priori, le budget sert principalement à deux choses.

D’abord : réunir des vedettes en phase d’ascension (les visages venus de chez Canal+), tout en retenant les stars énormes ; ultra-marketé ou pas, ce film visant les six millions sent au mieux la marotte fatiguée, au pire le nanar lourdingue surgonflé. Catherine Deneuve n’a donc rien à gagner ici, quoiqu’elle se soit déjà abaissée à des comédies piteuses, dans des rôles gracieux où elle se trouve en dissonance (Belle maman, Cyprien), comme pour illuminer paisiblement des daubes garanties. Naturellement elle joue cette fois la reine des Bretons, sans efforts, ramassée dans sa transe élégante. Le deuxième poste de dépense crucial semble celui du design. En effet Au Service de Sa Majesté génère régulièrement des effets très amples, dont la laideur pugnace est sans doute censée faire rire les enfants.

Visuellement on donne dans le flashy gras et dégueulasse (Laurent Tirard des deux Petit Nicolas est derrière la caméra), mais là encore, avec mesure : c’est Charlie’s Angels en plus soft et complètement placide, comme à la suite d’un passage en cellule de dégrisement. Le début est convenable mais la paralysie devient de plus en plus évidente au fur à mesure. Les concepteurs s’enfoncent dans la besogne, les spectateurs dans un ennui tranquille, pas trop choquant. Il y a de grosses initiatives, comme Luchini en César ; elles ont peu l’occasion de se concrétiser, les scènes ne sont pas méditées. Certaines situations savent faire rire (le malotru a défait le tricot..) mais les personnages n’y sont que des figurants, d’ailleurs aucun ne fera de happening mémorable. La crainte de la comparaison aux JO a pu inhiber l’équipe. Malheureusement le jeu sur les caractères et le clash des cultures trouve une raison de plus pour ne pas décoller.

L’humour aussi est hésitant, mi-beauf feutré mi-connivence réprimée. Il y a un peu de continuité avec l’humour Canal, un peu de meta, un peu de distance, mais pas trop, pour que tout le monde s’y retrouve ou à défaut ne soit pas heurté. Les débats du moments et éléments de langage de l’époque actuelle sont très présents au début, cette tendance s’estompe ensuite. Les citations (références à des classiques populaires [Star Wars, Orange mécanique] et à l’Histoire ultérieure) sont plus appuyées et ponctuelles qu’auparavant ; par exemple, le ‘Itinéris’ de Mission Cléopâtre (second opus dirigé par Chabat, le seul globalement respecté à ce jour) s’étalait sur la durée et intégrait une nuance bien étayée à l’édifice ; ici on laisse filtrer des clins-d’oeil, on évoque des anecdotes, puis on se détourne aussitôt. Même pour vomir les idiosyncrasies d’ados blaireaux on se détourne rapidement – les BB Brunes chantent à la fin devant un parterre modérément enthousiaste, la fête est posée ; il en faut une mais il fallait éviter d’écoeurer, alors le compromis a été bien trouvé et le mauvais goût devient digeste.

Valérie Lemercier se démarque un peu dans le rôle de miss Macintosh ; Edouard Baer est dans une position inconfortable dont il se sort avec brio, mais ce brio somme toute ne sert qu’à éviter la berezina presque réclamée par le costume taillé. Baer est censé nuancer le personnage en y injectant son rôle de Cléopâtre, dans un mode plus posé. Cela donne un nouvel Astérix bien faible, sans aplomb, presque dépendant et facilement abattu. Un type embarrassé, neutre mais tenace, un personnage ‘moyen’, très représentatif du film. Celle-ci n’est jamais qu’une comédie française tout-terrain de son temps (2012), tâchant d’être moins con que les grands modèles du genre mais n’ayant ni les moyens ni l’intérêt d’élever le niveau ou de changer de registre. Finalement, seul le premier Astérix (Astérix et Obélix contre César) aura été fidèle à l’esprit des BD ; les dessins animé continueront à gagner en désuétude, pourtant ils terrasseront encore leurs cousins live, y compris dans le rythme, au moins pour une génération. La suivante qui découvrira les JO et Sa Majesté hésitera peut-être à prendre la relève.

Note globale 46

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Suggestions…

Scénario & Ecriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (2), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (2), Ambition (2), Audace (1), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

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TRISTANA ****

30 Avr

5sur5 C’est la « quintessence du cinéma de Buñuel » selon le New York Times de l’époque. En 1970, Buñuel revient en Espagne, à peine dix ans après avoir subi les foudres du régime franquiste pour Viridiana. Tristana fait écho à Belle de Jour, Catherine Deneuve y revient d’ailleurs, pour cette fois s’affranchir de ses névroses, passant de l’état de fille timide et modelée par ses pairs à dominante taciturne.

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A nouveau héroïne éponyme, elle est une jeune femme à l’esprit enfantin et aux attaches religieuses qu’un vieil aristocrate à la morale anticonformiste prend sous son aile. Soutenu par une servante qui a suivi Tristana et accompli le vœu de la mère défunte, il se délecte d’éduquer l’orpheline et lui impose ses idées libérales et anticléricales. De l’innocence foulée par le rationalisme bienveillant ; au lieu d’éveil, Tristana apprend la résignation par défaut, découvre la colère et l’ambivalence à l’égard de Don Lope. Son hymne à l’épanouissement masque son désir de la posséder et bien que confronté à l’écart entre ses idées permissives et son interprétation aigre du monde, jamais il ne s’avouera ses propres hypocrisies ; non seulement ses principes sont opportunistes, mais il peut développer sa philosophie grâce à son oisiveté et ses possessions. Dans Tristana, c’est le marxiste en Buñuel et le conseiller paternel en chaque homme qui tannent l’anarchiste aux flamboyances de salon – tout en maintenant (et validant – y compris par les actions de Tristana) l’ode au libertinage.

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C’est un grand film sur la vieillesse, mais aussi sur la désillusion (du vieillard et de l’adulte, par le choc du constat et celui de la vie), les paradoxes entre les aspirations et l’expérience (les manques pratique mais aussi l’affaissement de l’idéal avec le temps), sur le retour du concret. Tandis qu’il dénigre le mariage et se moque d’un couple qu’il devine enfermé dans la routine (« regarde leur air bovin et résigné »), il poursuit finalement lui aussi cette sécurité de la partenaire enchaînée, quitte à diluer l’ivresse et l’amour. Et alors qu’il devait l’armer contre ses ornières, contre le conformisme ; il l’écrase dans son étreinte et elle-même, le maudissant pourtant, ne peut ni ne veux plus s’en détacher. Ils ont trouvé la satisfaction par défaut d’un train de vie morose et sans remise en question, en tout cas sans autre perspective que celle accordée prosaïquement par le destin. Les mots ne font pas tout, l’existence n’en est pas plus heureuse ni surtout, plus cohérente.

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Buñuel a toujours considéré Fernando Rey comme son alter-ego et l’a employé comme tel dans ses films ; ici, au travers de son ami et associé, il dresse un autoportrait acide, simple et clairvoyant, se projetant dans cet aristocrate dont les valeurs fortes perdent de leur sens mais aussi se retournent contre lui. En effet, si la petite Tristana intègre ses commandements libertaires, c’est pour mieux s’opposer à son mentor ; surtout, celui-ci est moins le phare qu’il croit, mais plutôt un tuteur non-désiré. Et bientôt, la jeunesse lève les yeux aux ciels, autant en raison de ses principes pourtant modernes que pour ses réactions instinctives, ses commentaires et les limites posées, malgré le déni, la noblesse et les préceptes généreux.

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Grâce à ses acteurs, puis à sa dimension synthétique et testamentaire, Tristana est l’une des plus belles réalisations de Luis Buñuel ; il semble y disséquer avec ironie sa propre conception de la vie. L’interprétation de Deneuve interpelle ; elle défile comme un fantôme trop chargé et est toujours en contradiction, presque asymétrique, à Fernando Rey, exalté, trahissant continuellement ses arrières-pensées, même celles qu’il ne clame pas à l’assemblée, c’est-à-dire toutes celles arrêtées au filtre de sa conscience. Tourné à Tolède, ville chérie de Buñuel qui paraît taillée pour sa caméra, le film est rigoureux, plein d’humour et marque par son esthétique : le montage est malin, chaque image se répond et surtout c’est dans la réalité, tiède ou malade, perçue avec tendresse et acuité, que l’auteur trouve ce que les explosions surréalistes ne cernent pas forcément si bien : la vérité d’une âme, sans détours ni freudisme. Cette sécheresse enjouée est le meilleur porte-parole de Buñuel et engendre les climats les plus insidieusement oniriques, donc les plus troublants et mémorables.

Note globale 86

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Voir le film sur YouTube (mauvaise qualité – VOST espagnol)

Passage de 85 à 86 avec la mise à jour de 2018.

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