Tag Archives: cas clinique

PERSONA ***

27 Nov

3sur5  Bergman s’est livré à une thérapie originale ; pour le spectateur, c’est une escale dans une sorte d’îlot maladif, pour le réalisateur sans doute, la voie d’accès à ses secrets. Malheureusement Persona est ravagé par ce qu’il sonde – une dépression identitaire dont n’émergent que des faux reliefs et un inexorable rebond malheureux. Ce qui limite ce film est cette volonté d’embrasser des camps distincts sans nourrir profondément et profusément la cause d’aucun (Elisabet est-elle, peut-elle, doit-elle, être une personne forte ?). Il exprime la nostalgie et in fine le vœu de dépassement d’un état de prostration – mondain, mental, physique. Tout ce qui s’autorise alors est une illustration, plutôt splendide et troublante si on s’y laisse prendre, reposant sur des motifs et des principes toujours abstraits – avec de rares bouts de concret prenant des proportions exagérées et exclusives.

Pourquoi ne pas étayer concernant ce probable nœud masochiste ? La majeure partie du crédit accordé à Persona vient du succès de ses étrangetés formelles, qui en font un ancêtre, après Bunuel (Chien andalou, Age d’or), des films et clips surfant sur des images apparemment échappées de l’inconscient au lieu de raconter simplement ; cependant ces effets semblent un peu gratuits. Ces penchants surréalistes, vidéos hors-sujets et déraillements de la pellicule n’expriment pas une volonté de flouer. Ils font sentir une habileté et une invention palpable, incitants à la curiosité. Mais ils sont des gratifications, des bonus, se posant au mieux en éventuelles explications cryptiques. En affichant des motifs personnels, Bergman amalgame de pures fantaisies avec le développement plus objectif et au fond limpide du programme ‘psychologique’ (inspiré des notions signées Jung) – l’exposition a pris le pas sur la définition et même sur la psychologie.

L’essentiel repose sur l’infirmière, absorbée par ce monde de décroissance totale ou de morgue déguisée ; ses émotions et ses mots sont forts (dès qu’elle quitte son corset de professionnelle soumise [sa ‘persona’ basique, de papier], dans le cadre de la clinique), meublent un programme abonné à l’échec. Alma ne se heurte plus à rien, ou si peu – elle est au stade où les moindres petites secousses pourraient prendre sens (comme chez Lynch [Eraserhead] où la fantasmagorie et le trivial sont conjoints), sauf si on en est dans une [‘non’]-humeur à les ignorer car usé par ce sens. Bien sûr Persona est inconfortable, mais il n’est pas frustrant qu’à cause de son génie, il l’est aussi par sa démonstration à la fois vernie et aseptisée d’une désintégration (et aussi d’une reprise de soi, ce qui est un comble). Il est céleste mais en restant à la fois fleuri et dégarni, universel en étant personnel et d’une économie inutile, comme si elle était fin en soi, avec les schémas psychologiques comme vérités révélées.

Ce que dit la doctoresse au début suffi[sai]t : elle est d’une précision remarquable à propos de l’apathie défensive, de ce qui se rapproche de ces ‘schizophrénies’ plus ou moins volontaires ou conscientes. Tout le reste revient à se plier à ce mensonge (mais la dérive feint de s’assumer tout en protégeant ce mensonge et cette aventure, les emballant dans un paquet propret – même tragique il est émoussé). Alma a été foudroyée : tout ce qu’on fait ‘dans le monde’, voir déjà rien qu’auprès de lui, est devenu aberrant à son âme. Cette dernière fait alors le choix de l’impuissance active. Puis Alma ne peut s’approcher de la vie plus que pour geindre, s’effacer, ou bien entraîner dans son impuissance. C’est un puits sans fond. Sa résignation propre à tous les humains qui ont été au bout, ou se font surprendre par des éclairs de lucidité ou d’absurdisme mesquins, semble en être une de confort – et ce confort est responsable de l’absence de contreparties, mêmes de forces toxiques créatrices ; la crainte et la panique viendront nuancer sa fatigue et l’accabler encore. Elle s’est perdue pour de bonnes raisons mais n’a pas pris le temps ni l’énergie pour les muscler.

Sa rébellion est stérile. D’après ce que le film indique (mais qu’il ne prescrit pas – car il n’ose se le permettre ?), il lui faudrait soit retourner vers les emprunts sociaux, soit s’engager ; opter pour l’abandon donc, un abandon dans l’action, un don de soi manifeste. Ou bien il faut creuser ce recul – mais Elisabet n’est plus habitée que par ce mur, son recul, sans être vide, est une négativité et non le résultat d’une positivité qui ne trouverait pas d’autre refuge ou méthode. Si elle n’est plus une égarée en détresse, sa manie de faire peser ce recul sur les autres devient ignoble, car ce recul lui-même est faux. C’est juste un lâcher prise radical, du genre à vous ramener au pré-natal. Le film est ambigu à ce sujet. La persona d’Elisabet est abattue, son anima, force vitale, inconsciente, ne formant pas d’objectifs, est sinon en ascension au moins en train de se libérer dans sa conscience ; mais elle ne fait qu’en rajouter dans l’impuissance. L’anima est finalement censurée, ou bien son contenu a été évacué (et la réalisation vient anesthésier puis sublimer). Bergman et Elisabet cassent le véhicule comme on casse le thermomètre pour régler une maladie – Elisabet quitte son masque mais pour épuiser ses ressources (ce qu’elle inflige à Alma), Bergman peut-être abandonne sa dérive mais en y revenant pour la transfigurer, soit il admet que c’était d’abord une fantaisie vide, une facilité, soit il imite des profondeurs qu’en même temps il ne veut que nommer, auxquelles il ôte tout matériel, toute vibration sincère. Alors il meuble cette contemplation, qu’il ne veut pas livrer pour ce qu’elle est, dans ce qu’elle a de pathétique – en tire une sorte de [plate-forme à] catharsis, potentiellement très efficace.

S’il faut un modèle de descente en soi dégénérée, ce concourant et Seul contre tous sont chacun à deux pôles extrêmes ; celui (vulgaire) de Noé est direct, agile, même s’il y a un crapaud immonde à la surface comme sous le crâne. Bergman s’assigne une tache plus difficile car son sujet n’est plus dans le temps des démonstrations ou du bouillonnement intérieur avec participation volontaire ; mais à généraliser la souffrance et l’expérience de son cas, à force d’en nier les spécificités ou les ramener à des détails ‘clés’ étanches, il se fait complice de cette patiente, pose un mur au spectateur en l’incitant à dialoguer avec quelque chose qui se fait fort d’avoir fait le tour de sa chapelle et n’avoir plus rien à répondre (l’absence de particularismes et l’aspect cryptique des confessions laissant intacts les objets du film – il ne nous communique pas leur nature, sauf par des impressions dont on ne sait trop si elles sont littérales, fantasmées, allégoriques – à bon escient pour les sentiments même si c’est aussi appauvrissant). Il reste alors à ressentir, en communion avec les deux femmes du film (le transfert rend la blonde sympathique), des états comparables, en passant peut-être par la mémoire, sinon par l’intime ou les connaissances – ou à se laisser gagner par le dédain, la peur, l’hostilité ou le scepticisme concernant ce plongeon dans un monde englouti verrouillé – ce petit manège secrètement répugnant et complètement débile, près de la mer. Il serait donc étrange que peu de gens lui résistent ou s’en détachent – les éloges couvrant Persona sont légitimes, mais l’expression d’un dégoût ou d’un agacement à son égard devraient se faire entendre aussi (en-dehors de la fermeture au caractère expérimental ou austère d’un film).

Note globale 66

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Mulholland Drive + En présence d’un clown + A travers le miroir + Le Silence

Scénario/Écriture (6), Casting/Personnages (7), Dialogues (7), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (9), Originalité (8), Ambition (9), Audace (8), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (7), Pertinence/Cohérence (7)

.

Les +

  • photo, qualités plastiques
  • aspect expérimental, audacieux
  • illustration de concepts psychologique – pas pré-mâché mais accessible pour qui s’informe, le tire suggérant où chercher

Mixte

  • psychologie en mode art-déco/ exposition d’art
  • sublime plutôt qu’explorer, y compris les rares bouts de concret voire de trivialité (anecdote grasse confiée au lit)

Les –

  • faible substance derrière les généralités et les représentations mystérieuses
  • centré sur une femme à la résistance dont on ne sait rien

.

Voir l’index cinéma de Zogarok

Publicités

DEXTER ***

25 Jan

4sur5  Voilà une série paradoxale, à la fois atrocement conventionnelle par certains aspects et pourtant si jouissive et insolente par le décalage qu’elle cultive ; à la fois occupée par des fantômes et des plus ou moins heureux clichés ambulants et traversée par des marginaux sympathiques et des illuminés rédempteurs. Attrayante et curieuse, la série évolue selon les principes de son personnage-clé, cultivant des jardins secrets, des relations fortes mais éphémères, comme s’il s’agissait de toujours créer, explorer ou deviner mille et une ramifications, puis tout épurer une fois révélée la vérité d’un univers ou d’un personnage. Si elle se pare des atours du thriller lambda de haut-vol, haletant et élaboré avec brio, Dexter est un plongeon dans l’intimité du vide ; Dexter lui-même est une sorte d’agent du néant. Sa façon clinique d’investir le réel projete le spectateur dans un no man’s land impersonnel, faussement neutre et un peu naif, réduisant l’existence à un terrain de jeu inépuisable, codifié et étrange. Ou quand l’hypocrisie du réel et du monde commun est montrée en elle-même et pour elle-même, sans jugement ni idéaux… enfin presque. Car c’est omettre un outil d’évaluation de ce réel : « le code ».

Je ne tergiverserais pas longtemps autour de l’intro de la série et expédierais donc la dogmatique approche globale précédant une immersion plus détaillée ; mais il faut parler de Dexter lui-même parce que ses paradoxes sont intéressants et ce sont ceux de la fiction.

Tout ce qui sera dit sur cet article concerne Dexter de la saison 1 à la saison 4 ; la cinquième est actuellement en cours de visionnage.

Dexter, un homme simple

Dexter est un homme de principes, ou plutôt c’est un homme à principes, son équilibre repose sur des repères acquis sans lesquels il se trouve seul, perdu, livré à lui-même (cela signifie, c’est en tout cas ce qu’il estime, à l’horreur, mais une horreur qu’il orchestrerait lui-même). Cette conscience du vide intérieur ne l’empêche pas d’être fier de lui, comme si la gestion de son quotidien était une somme d’épreuves et qu’il relevait la mission avec brio. Sans doute est-ce le cas, pourtant quelque chose cloche : Dexter ne fait pas que jouer, il est aussi ce petit loser pathétique qu’il incarne chaque jour.

Lorsqu’il envisage la vie avec cette distance amusée si caractéristique, l’entrain improbable et « saccadé » de Dexter est communicatif (au-delà des petites phrases « énigmatiques » de service -surtout dans les premières saisons-, il y a tous ces doubles sens qu’il se réjouit d’être le seul à comprendre). Toutefois l’agacement surgit lorsque le serial killer penaud se confond dans la certitude d’être l’homme-qui-maîtrisait-la-situation. Puisque pas du tout. Pour minimiser son inadaptabilité sociale, il se leurre en imaginant comprendre ou deviner tout ce qui arrive autour de lui ; or il demeure (et l’est globalement jusqu’au milieu de la saison 2) un boulet maladroit, une sorte de petit nouveau dépucelé sortant de sa coquille et de sa honte mais sans en avoir encore tout à fait les moyens. Ce décalage associé à une sorte de coolitude fabriquée (fausse spontanéité, côté machoman  »tranquillou » superficiel) entrave parfois l’indéniable plaisir éprouvé à la vision de la série. Sans pour autant en réduire l’intensité, ce fait saillant en rappelle un autre : il manque à Dexter un personnage tout à fait hors-norme qui ferait la différence (au lieu de cela, ils sont plusieurs -parmi les récurrents- à se démarquer sans qu’aucun ne prenne vraiment le dessus).

Fake émotionnel

Un des atouts du personnage, c’est sa simulation d’émotions simples tellement artificielle qui, sans être un moteur comique, est véritablement pince-sans-rire. Ce phénomène s’observe surtout dans les deux premières saisons, avant l’intensification des rapports avec Rita.

Rita qui ne se rend pas compte qu’elle ne vit rien du tout ; son Dexter n’éprouve rien, ne lui donne pas grand chose, s’efforce tout au plus. Mais la volonté de cette femme charmante (et atrocement étouffante) lui met des oeillères et jamais elle ne réalisera le vide de leur relation.

Conformisme défensif

Dans le fond, Dexter est un conformiste absolu ; il se résigne, se range… au point que ses meurtres sont sa seule démarcation. Tout chez lui est banal et triste. Si ce conformisme est une couverture, utile et exploitable souvent, c’est aussi régulièrement un cocon. Un nid douillet pour abriter tous ses manques.

Étonnant aussi comme cet ange meurtrier  se fait la main du bon sens et de la morale alors qu’il se contente de suivre un code et de se remettre à une éthique le dépassant.

Caution morale 

Dexter est aussi un grand pervers, une sorte d’ultra-conservateur subversif, tout au moins il est l’instrument de telles valeurs. En effet il parvient à légitimer les crimes qu’il commet en défoulant ses pulsions sur d’autres assassins : autrement dit, des individus qui « l’ont bien mérité ».

Et Dexter prend son rôle de justicier très à coeur et très au sérieux ; c’est presque un honnête citoyen dont la bonté doit rester masquée (sous cet angle, tout devient quasi héroique).

C’est comme si ses crimes lui donnaient consistance, absorbait son vide et le mutait en quelque chose de plus humain. Parce qu’il applique la vengeance de victimes évaporées, il est un justicier de l’ombre, il est donc quelqu’un qui compte. Hannibal Lecter aussi prétend améliorer ou purger la société, mais il ne se prend pas tant au sérieux.

Paradoxe que Dexter ne s’avoue jamais. Et sa prise de confiance en lui à partir de la fin de la saison 3 l’éloigne plus encore d’un face-à-face authentique avec lui-même… ou il pourrait se rendre compte que derrière le vide et derrière le monstre, il y a un minable qui se ment.

Repères des premières saisons

Saison 1 = Rudy, le tueur de glaces

Saison 2 = la découverte de Doakes ; le Boucher de Bay Harbor & les tribulations avec Lila suite aux RDV avec les toxicos anonymes (couvertures de Dexter)

Saison 3 = Miguel, premier ami et partenaire de Dexter

Saison 4

La quatrième saison est celle de vastes changements, avec notamment une vie de famille accrue. En pleine remise en question sur l’ensemble des domaines de sa vie (sauf professionnel), Dexter se découvre et apparaît plus humain. Plus sentimental, plus attaché aux « siens », il développe son sens de la justice mais aussi du Bien.

La saison est marquée par son jeu du chat et de la souris avec Trinité, la relation Laguerta/Batista, un Mazuka en forme et l’investissement d’une Debra remontée mais aussi plus mûre et plus efficace. Et par les errances d’une adorable journaliste qui finira seule au Monde.

Le début de la saison 5, après le drame du final season4, semblera montrer un Dexter décidé à s’orienter vers un nouveau mode de vie (à ces fins, il se débarrasse de tous les témoins de son passé).

 Trinité

Personnage délectable, le serial killer Trinité se distingue par ses sarcasmes et son perfectionnisme, ainsi que cette façon de maintenir des élans de colère jusqu’à ce que ceux-ci éclatent finalement de façon presque burlesque.

Dur avec lui-même, conservateur, presque rigoriste et en même temps parfois totalement débraillé et inconvenant, c’est une sorte d’Hannibal en un peu plus destroy. Un bonheur de psychopathe & mon personnage favori parmi tous.

Cette illustration est issue du blog de Enutil