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POTICHE ***

27 Déc

3sur5  Farce complaisante et sophistiquée, Potiche renoue avec le kitsch et le féminisme paradoxal de 8 Femmes et des débuts d’Ozon, après quelques incursions vers les études de caractères égocentriques (Le Refuge, Le Temps qui reste), à la dimension plus concrètement sociale (Ricky). Adaptation d’une pièce de théâtre des 80s, Potiche trompe largement son support-prétexte pour dresser un tableau de la France pré-mitterandienne (1977) digne d’un roman-photo totalement désinhibé. On a dit que Ozon se moquait de ce qu’il montrait ici, ce n’est pas tout à fait vrai : il adhère à cet univers, il aime être le chef-d’orchestre de ce théâtre flamboyant. Il est complice de cette outrance. La différence, c’est qu’il est conscient et revendique cet abandon. Et surtout, il démontre par l’absurde l’échec et la facticité d’un certain féminisme, cette croyance mensongère consistant à espérer une politique différente sur la base totalement arbitraire du sexe et du style. Les artifices et apparences sont menteurs, même si Ozon garde toute son affection pour eux.

Toute la dynamique de Potiche consiste à révéler cette modernité somme toute chancelante, mais néanmoins vivifiante. Il ne s’agit que d’esquisser la réalité, en tirer l’essence sirupeuse mais aussi les pastiches délicieux ; et la fuir, s’y soustraire finalement, par la constitution d’un catalogue hystérique. La conséquence de cette cécité romanesque amène à sortir de la politique, des rapports de force (ou plutôt, de leur visibilité, mais à l’affiche, l’effet est le même), des logiques ancrées dans la société, les survoler de façon semi-lucide, en faisant semblant de croire à un monde simple, scintillant et agréable, où tout se joue sur l’avant-scène et se règle à l’écart de tout risque. Contourner la mise à l’épreuve en somme ; avec, pour réprimer cette impuissance, une foi et des icônes ravissantes, vraisemblablement un peu éméchées.

Les parallèles aux acteurs du monde politique immédiat (sortie en 2010) sont évidents : le personnage de Robert Pujol, l’industriel marié à Deneuve, sorte de vieux Picsou misogyne et grotesque, est férocement chargé et prend même pour lui les références à Sarkozy (dont le slogan  »Travailler plus pour gagner plus »). Le personnage de Deneuve, avec son tailleur blanc et sa conception spécifique de la justice, fait évidemment référence à Ségolène Royal. Tout ce manège et ces parallèles ne font que mettre en exergue la dépolitisation de la politique, sa mutation dans le spectacle ; et les candidats de l’élection présidentielle de 2007 furent les meilleurs artisans (par-delà leur propre volonté) de ce nivelage people.

Les enfants de ces réactionnaires burlesques et chics (ils le sont tous deux, simplement l’une a un costume post-moderne, et c’est ce qu’aime Ozon) sont eux-mêmes les quintessences de certaines attitudes socio-politiques. Le fils, petit dissident de confort, évoque le « sens de l’Histoire » dans lequel sa mère s’inscrirait – en étant une femme prenant le pouvoir, à l’image du mouvement du monde. Avec une certaine complaisance et une résignation complice à ce sujet, le partisan du progrès explique « le paternalisme c’est fini, si on veux réussir aujourd’hui il faut être une ordure, c’est le libéralisme et le capitalisme sauvage ». Dans sa bouche, c’est même assez glorieux, comme un signe d’acquis de conscience. Quand à la fille, authentique  »fille de » abrasive et planquée, elle raille le mode de vie désuet de sa mère, qu’elle considère piégée et humilie ouvertement ; dans le même temps, la jouisseuse individualiste se révèle autoritaire sans retenue.

Elle est la première à vomir les revendications sociales et à dénigrer les ouvriers en les considérant comme une cohorte de tarés, surfant de façon totalement cynique sur sa position et la jouissance d’être née du bon côté. Un conservatisme de soi, repoussant toutes les entraves, s’habillant de modernité et d’impertinence mais seulement pour servir un individualisme primaire et pratique ; voilà la caricature de la libertaire accomplie, opportuniste absolue, incapable haïssable, grimée comme une femme libre alors qu’elle n’est qu’une héritière indigne. Voilà la pure arrogance de classe, la vanité de la femme moderne ingrate, piteusement narcissique et déguisant sa médiocrité.C’est elle aussi, qui panique finalement lorsque tout se délite et que les choses évoluent, car, comme elle semble l’adorer, le monde change et offre de nouvelles perspectives… face auxquelles elle se retrouve finalement toute petite et désemparée, lorsque les vieilles reliques ne sont plus là comme un filet de sécurité, lorsqu’il faut choisir aussi entre une vie non-préméditée et la pilule pour se débarrasser.

Enfin, Deneuve a rarement été aussi bien exploitée qu’ainsi : elle apparaît en bourgeoise sympathique, un peu dissociée et mélancolique, désespérée mais foncièrement revêche, stoïque et habituée à être pragmatique et imperméable, réprimant ses désirs et aménageant sa frustration. Ainsi elle se montre avide d’histoires sensationnalistes ou rêvées, les fabriquant même dans son entourage proche. Et puis la ménagère endormie devient une progressiste formelle, floue et passe-partout politiquement. Une maman venant remettre de l’ordre, avec fougue et émotionnalisme. Dans l’entreprise de son mari, avec sa méthode douce, elle passe plus facilement, tout en restaurant cohésion et dynamisme : pour autant, le dialogue social n’est pas plus actif, les revendications trouvent simplement une réponse fataliste, vaguement décalée et formulée dans un ton bienveillant. Et la voilà bientôt gagnée par le délire, proclamant les femmes au pouvoir et invoquant la montée sur l’estrade des amazones. Tout se termine en chantant pour agrémenter une vision doucereuse et utopique, délibérément sucrée et parfaitement grand-guignolesque, pour fantasmer un pouvoir sympathique et dépolitisé, ouvert et non-partisan.

Note globale 69

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Aspects défavorables

Aspects favorables

* à cause de son mélange de premier et second degré, entre fatalisme (résignation aux artifices) et fièvre progressiste et disco, Ozon noie le poisson et son propre sujet

* farce complaisante : mise en scène d’un théâtre factice mais tellement chatoyant et aimable

* caricatures avisées et précises

* une méchanceté sourde, une esthétique kitsch

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SWEET MOVIE **

14 Juil

2sur5 Le cinéaste Dusan Makajevev est l’une des figures notoires de la Vague Noire Yougoslave, un mouvement critique, pessimiste et surtout incendiaire des 60-70s. Son film Wilhelm Reich – les Mystères de l’organisme, probablement le fleuron du genre, l’a contraint à un exil prolongé jusqu’en 1988 et la chute du régime. Trois ans plus tard (1974), Sweet Movie, tourné notamment au Canada, mais aussi en France et en Allemagne de l’Ouest, contrarie de nouveau la censure : comme le précédent, il est interdit dans de nombreux pays pour ses scènes à caractère sexuel et violent.

Un film de dissident

Deux grands espaces dans Sweet Movie : un premier aux USA, un second à Paris, cadre idéal pour la désinhibition la plus totale, comme chacun est présumé savoir. Une Miss Canada interprétée par Carole Laure (le rôle la poursuivra, notamment pour la scène finale du bain de chocolat) est élevée au rang de Miss Monde suite à l’examen de son hymen par un milliardaire ; certains verront là une prémonition des reality show obscènes. Il se rapproche de l’élue mais face à ses mœurs inquisitrices, elle fuit pour la France, autre lieu de péripéties fantasques ou servages ne disant pas leur nom, c’est selon.

Le postulat de Sweet Movie : montrer, mais prétendre à la parodie. Enfin, ôtez ce masque et assumez ! Il y a cent mille façons de le dire, celle-là est la plus directe : Sweet Movie se cache derrière les dénonciations sociales ou idéologiques pour pratiquer de l’expérimentation trash. Ce masque est dérangeant dans ce contexte car il sert une complaisance pour la régression, entassant les provocations infantiles poussées à leur terme.

Sweet Movie est un pur film de hippie, aile libidinale, ne tolérant que la logorrhée ; dans cette optique, sa nature de foutoir général est cohérente puisque c’est une expression de l’audace et de la victoire de ses impulsions, contre toutes les oppressions formelles parcourant les esprits. Il reprend d’ailleurs les slogans de 68 (« soyons réalistes (camarades) demandons l’impossible ») et dénonce simultanément le communisme dévoyé, à l’idéal déchu (les communistes ont dès le départ vu en Mekevejev un ennemi, à raison) ; et le capitalisme libéral, en entretenant un parallèle avec les deux, puisque chacun est en interaction avec le triomphe du trivial, à la fois récupérateur, promoteur et initiateur. Globalement, il s’inscrit à merveille dans l’atmosphère des 70s, à la fois folles et désespérées, agressives et exaltées : dans tous les cas, transgressives ou contestataires ; et notamment marquées par une libération sexuelle engendrant des spécimens sans égal dans la dépravation ou le goût du scandale.

Un film impudent

Passée la première demie-heure, le film dans l’abandon complet et rotatif, dans le champ des dégénérés, avec blasphèmes à tous les étages pour dissiper la petite gamine catholique importée. Mekevejev se consacre à une montée dans le non-conformisme obsessionnel et l’anti-contrôle. C’est aussi un rejet de tout idéalisme et aspiration à la vérité.

La séquence à table, où les personnages se crachent dessus ou bouffent comme des cochons, traduit bien cette incapacité à dépasser le stade de l’enfant dissipé, pour lequel le climax est dans la vulgarité la plus crasse et spontanée ; mais aussi le rejet de ce qui provient tant de l’inspiration intérieure que des règlements extérieurs. C’est un lien à l’objet impulsif et jouisseur, haïssant tout ce qui pourrait faire sens.

Cette dissidence à la morale commune consiste finalement à accumuler, comme des animaux sans gouverne, comme des enfants vaniteux et stupides car exclusivement définis par l’objet extérieur et les lourdeurs les plus évidentes de la condition humaine.

Ce n’est pas une rébellion. C’est un refus de sortir de la couche maternelle et du liquide symbiotique à l’intérieur duquel nous pouvions flotter près des déjections en tous genres tout en étant dépossédés de nous-même, simples boules de chairs et fabrique à fiente purulente dans l’harmonie et la toute-puissance de la non-conscience exaltée.

C’est ce que ce sont ces hippies : des zombies, mais des zombies libertaires. Sweet Movie révèle explicitement cette focalisation sur les stades puérils avec une séquence entière où un homme est considéré et choyé comme un bébé. L’attitude de cette troupe  »libérée » (et pourtant enchaînée à la matière grasse qu’ils adorent et qui tente Mekevejev, lequel croit y trouver la libération finale) concoure à des situations évoquant Salo et effectivement, la posture du hippie libertaire sans compromission au costume d’anarcho-communiste abouti aux mêmes fascinations et pratiques que celles chéries en secret par les fascistes livrés à leurs instincts pathétiques et burlesques – toutefois ceux-là avaient un parfum d’interdit et une sensualité monstrueuse ; normal, ils étaient adultes, bien trop adultes.

Un film de merde

Ces postures critiques grossières, démontables en un instant, ne sont que les leurres putrides d’un dissident qui a choisi la voie qu’il attribue à ses ennemis théoriques (les modèles d’aliénation capitalistes et communistes) ; l’introduction d’images du massacre de Katyn (point Godwin à peu) au milieu de l’érotisme crasseux caricature ce caractère putassier, truiste et pitoyablement pédant. Makavejev avait envie de barboter ; au mieux, il accepte et accueille la désintégration parce que la tentation de l’évaporation est la plus forte… et peut-être même, celle qui motivait tous ses combats.

C’est de la prose niaise, s’inscrivant outrancièrement, avec même un esprit compétitif dans la provocation, dans la lignée des renoncements à toute affection pour l’Homme ou la civilisation, que chérissent les parasites de toutes sortes. Le goût du chaos est une chose naturelle, il participe aussi à construire des œuvres d’art débarrassées de toutes limites. Mais célébrer cette tendance, pire en mimant la réflexion ironique pour mieux se permettre de l’embrasser, ce n’est qu’accomplir le rêve des esprits les plus fébriles. Sweet Movie est peut-être anti-capitaliste et anti-communiste ; il est surtout, c’est vrai, anti-fasciste, car tout ce qu’il perçoit comme norme est une aliénation, donc un -isme (et le fascisme est le plus odieux des -isme), tandis que l’amour des impulsions les plus sauvages et quelconques l’emporte sur tout autre forme du réel. Le seul fasciste qu’il tolère, c’est le grognement animal ; qu’il porte haut, comme si c’était celui de la révélation des hommes, dans toute leur authenticité. Il restaure l’être divin, qui n’est jamais qu’un être sensoriel et enfantin. Qui chie dans les bottes avec une naturelle délectation.

Mais comme le fascisme, il ne supporte pas l’objection, le surgissement de la conscience ; à sa différence, il n’essaie pas de poursuivre un idéal ou un ordre ; mais il s’agit encore d’affirmer, de façon folle et illuminée, la plénitude d’un seul : dans le fascisme, celle d’un pouvoir étreignant la masse ; dans ce contre-fascisme, qui n’est anarchisme que pour dépasser le fascisme dans son délire, celle des pulsions passagères de chacun étreignant tout leur être.

Liberté, ton nom si vite galvaudé

Sweet Movie se fonde donc sur une ambivalence toute relative et surtout, adhère en dernière instance à ce qu’il présente, flirtant avec l’esprit  »poudre aux yeux » et  »no-limit » de Jodorowsky (El Topo, La Montagne Sacrée), sans en avoir le génie ou encore moins la créativité – à moins que l’amoncellement des fonctions primaires des êtres soit un coup d’éclat. S’il l’est, c’est par l’intensité et la crudité des représentations, puisqu’ici la coprophilie, l’émotophilie (paraphilie du vomissement) et la pornographie se sont pas nécessairement simulées.

Par ses dérives mortifères ou amorales, Sweet Movie sabote sa revendication nihiliste (il a envie de clamer  »voilà ce que nous sommes, des machines pures, regardez-le bien à fond ») mais son défi échoue car il prône, en vertu de cette conviction de la déconfiture humaine, l’idéal du libertinage hardcore et absolu (quitte à sacrifier la volonté ou les envies des plus sceptiques) ; et en même temps, l’écorne en montrant son issue inévitable : la mort, l’exploitation, l’aberration ; et finalement, surtout, l’aliénation la plus intransigeante. Sweet Movie a cette honnêteté et Mekevejev, cette posture malade, cependant il voudrait tout cumuler (le relâchement et le propos de fond, le procès des idéologies pour leurs conséquences, mais l’amour de la dégénérescence qu’elles contiennent ou accompagnent) or le calcul malin n’en est que plus criant. On pourrait même dire que Mekevejev, exaspéré, décide de se faire martyr de ses censeurs en se montrant le plus insolent possible ; et là encore, nous en revenons au repli vers l’état de gamin débraillé tout heureux d’exposer son mépris de l’autorité et son affection pour le libre-démoulage de bac à sable.

C’est donc un magnifique témoignage sur l’anti-conformisme absolutiste, vu de l’intérieur, avec acuité et vérité, mais aussi avec complicité ; dans le sens positif, c’est décider qu’à une vie étriquée, on préfère la consumation la plus stimulante, exaltée et instinctive ; dans le sens négatif, c’est choisir la dégradation et porter tout outrage à la vertu et toute initiative pulsionnelle, notamment antisociale ou grotesque, au grade de révélation sublime, sous le prétexte de la seule loi : notre authenticité sans entraves et pour seule valeur, ne tolérer aucune norme en quoique ce soit, pas même celle que par hasard nous pourrions entretenir.

Et c’est à cet endroit que le film trouve une certaine consistance, au moins dans sa démonstration ; puisque lorsque ses libertins se réclamant communistes et entonnent les chants traditionnels de l’école de pensée, c’est finalement au service (outre de leurs passions – en substance, Mekevejev leur reproche d’être comme les autres et comme il est, mais avec la prétention socialiste) d’un petit microcosme de personnages riches (le black qui vit à leur proximité grâce à leurs rentes ; la communauté parisienne qui la récupère pour être remise à l’endroit). Et comme eux ces riches (les milliardaires du début et du show des Miss) n’acceptent aucun principe sinon celui du rejet de la raison ; ils pourchassent les conventions ou les croyances et condamnent ceux qui voudraient les rejoindre ; dès lors ils sont prêts à noyer une jeune fille aspirer à se marier et regrettant que la pensée n’occupe pas davantage d’espace. De cette manière le film montre de façon doublement subversive la cauchemardesque emprise de ceux dont le but ne consiste qu’à saboter ou détruire ce qui n’intègre pas leur cynisme, ainsi que leur sens de l’oisiveté et de la vulgarité tonitruante. Pour ces régressistes nantis ou progressistes illuminés, la psychiatrie est d’ailleurs l’une des seules références de valeur et ils ont recours à cette institution pour corriger les cohortes de victimes, parfois dans l’acceptation voir la revendication, parfois dans l’inconscience à leurs yeux, de tous les déterminismes, les codes, les traces du passé, les traditions ou attachements quelconques. Là, précisément, Sweet Movie est réellement courageux. En même temps, il s’extasie de cette mentalité ; peut-être Mekevejev, lassé par les combats contre l’ordre moral et communiste de sa Yougoslavie, est-il tenté par les démons les plus expéditifs. En tout cas, ce mépris pour la matière humaine, dès qu’elle n’accepte pas la fête animale et mesquine, est acquis, ou au moins exerce sur lui un attrait, qui compte tenu de ce Sweet Movie, est vécu dans l’allégresse.

sweet movie 1Expérience lourde, borderline, ratée surtout

D’une part, on est satisfait que ce film existe car il signe la possibilité pour toute chose d’être accouchée et présentée ; et c’est parce qu’il contient toutes les audaces et tous les échecs que le cinéma est un réceptacle disposé à l’intégralité de ce qui se pose dans l’esprit et l’expérience humaine. Pour autant, l’acharnement de la censure apparaît recevable ; bien sûr, il est formidable qu’à une époque (les 70s) tout ait été permis et il ne faut pas désespérer, ce sera à nouveau et généralement le cas. Pour autant, que cette opportunité ne serve qu’à la débauche d’expérimentations puériles qui semblent émaner des injonctions d’un enfant scatophile, ne saurait être justifié et acclamé au nom du principe de  »libre-expression ». Le film existe et c’est tant mieux. Mais c’est de la merde. Et il montre, par son sujet comme par sa motivation, que la liberté peut n’être mise qu’au service de la destruction ; que les doigts accusateurs pointant avec une virulente penauderie des ennemis évidents peuvent être le cache-sexe d’une religion de la dégénérescence et de toutes les médiocrités. Qui plus est, sans nourrir leur accusation, pire, en transformant un déversement gratuit en assertions imagées ou, pour les puristes, mise en abyme critique.

Comme le crie une passante : tout ceci est une « tragédie optimiste ». Dans le fond, Sweet Movie, c’est l’uppercut d’un esprit blasé construisant un chapiteau sur les ruines de sa propre lâcheté. Au moins, il a mis tout ce qu’il fallait pour se faire remarquer et se rappeler à la mémoire. Alors on se dit que c’est heureux, puisque sinon il était bien vide et d’ailleurs il demeure totalement creux. Mais il l’a fait, on en garde un agacement ou un souvenir médusé, on peut même être charmé ou dégoûté : dans tous les cas, oui, difficile de passer à côté.

Note globale 46

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Note arrondie de 45 à 46 suite à la mise à jour générale des notes.

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QUENELLE APOSTROPHE

7 Juil

Dans un océan d’hypocrisies et de mondanités, celui qui aime déclamer des vérités nues, qu’elles soient innocentes ou sarcastiques, est toujours perçu comme un rustre. Et c’est ce qu’il est effectivement : il trouble l’ordre public artificiellement maintenu lorsque le souci commun et exclusif est la cohésion et la stabilité, au mépris de toute recherche ou de toute introspection. Le spectacle de la politique est un océan d’hypocrisies et de mondanités ; et la Société toute entière tend à reproduire cette façon d’être et de s’accommoder du Monde. Jean-Marie Le Pen, pour le pire et pour le meilleur, a été un « rustre » et un homme « inquiétant », comme il le confie au Times pour définir son image auprès de ce qu’il qualifie d’élite parisienne. Il a raison, mais c’est un peu de sa faute : Jean-Marie Le Pen n’est pas seulement un politicien virtuose, c’est surtout une alchimie étrange, la synthèse d’un sale gosse jusqu’au-boutiste et d’un homme de convictions inébranlable. Et lorsqu’il montait sur le ring, c’était sans protection : pour le pire comme pour le meilleur, c’est toujours un spectacle.

Malheureusement, Jean-Marie Le Pen est réduit à l’état d’animateur culturel au FN. Bien sûr, c’est le chef d’atelier ; néanmoins, il est une attraction de second plan au-delà de la structure formelle ou du cadre partisan. Par ailleurs, le poste de Président d’Honneur ne l’a pas empêché d’être supplanté : il décore simplement sa perte d’ascendant sur le monstre qu’il a engendré. Marine Le Pen a fait le ménage, remercié parfois avec empressement de nombreuses figures tutélaires ou peu commerciales du Front National : Jean-Marie Le Pen l’a toujours regretté mais a fait preuve de retenue, peut-être un peu dépassé par le départ de personnages aussi fondamentaux que Roger Holeindre, ancien cadre de l’OAS certes, mais homme d’une intégrité exemplaire (tant d’un point de vue idéologique, patriotique, que FNiste ; sa sincérité presque troublante le fait ressembler à un JMLP plus grave) qui permettait de conserver les connexions avec le FN « conservateur-populiste » et social ancienne version, lequel a quelque peu fait défaut à Marine Le Pen lors du premier tour.

Hier, c’est-à-dire au moment de la rédaction de cet article,  a éclaté une petite polémique autour de cette interview de l’ancien leader du FN, ou il aurait qualifié sa fille de « petite bourgeoise ». Le Pen père a profité de sa vidéo hebdomadaire pour remettre les choses à leur place : il parlait de « petite fille bourgeoise » ; il ne s’agissait pas pour lui d’exprimer un mépris particulier à l’égard de la bourgeoisie, mais de souligner l’écart d’esprit inhérent entre un homme issu de condition modeste et son enfant élevée dans un milieu relativement aisé, à l’abri du besoin, d’impératifs « virils » (c’est le terme de Le Pen) mais aussi, probablement, des préoccupations populaires. C’est partir du principe qu’en ne vivant pas une situation, on ne peut jamais s’en imprégner tout à fait ; que la compassion, la compréhension, la prise en compte honnête, ne remplacent pas l’expérience vive et physique. C’est un point de vue défendable, mais peut-être trop passionné.

Mais le mal est fait ; naturellement, c’est une nouvelle page du roman de la déchirure entre Le Pen père et fille, un énième avatar dans la guerre des générations au sein du FN et peut-être une étape dans l’histoire psychologique du parti. Il y a toutes les raisons de minimiser ces conclusions ; pourtant, c’est bien elles qui seront tirées de ce micro-évènement. Alors autant prévenir. Ensuite, la petite phrase sera récupérée par les adversaires politiques du Front National et de Marine Le Pen, en particulier les plus diamétralement opposés, qui sont également, pour une bonne part, les plus médiocres. Il faut compter sur les libéraux-démocrates du PS et les capitalistes-libertaires de l’UMP, ainsi que leurs associés du centre mou aux lubbies  »modernes ». Belkacem ou l’un de ses clones pour le Gouvernement, Dati ou Koziusco-Morizet pour l’Opposition UMPistes auront beau jeu de pointer les dissensions internes du Front National.

Sauf qu’il y a un risque. Si on relève honnêtement le micro-évènement, il met en lumière la rupture idéologique entre Marine Le Pen et Jean-Marie Le Pen, servant l’image modérée, réformée et lissée du FN post-Jean-Ma. Le fossé, au moins « culturel » et « sociologique » que crée celui-ci avec sa fille renvoie Marine Le Pen dans le camp des démocrates et républicains tièdes (par contraste avec l’aussi caricatural « archétype » du camp des autoritaires et cyniques offensifs), de ceux qui acceptent les règles du jeu et se conforment aux normes sociales. Bref, relever les différences entre JMLP et MLP, c’est avouer que Marine Le Pen n’a aucune raison d’être exclu des Majorités futures, puisqu’elle serait une héritière bâtarde, voir une version light et superficielle de l’ « extrême-droite ». Marine Le Pen serait donc hypocrite ou peu fiable ; mais elle n’est plus du tout fasciste pour le coup… et la rejetter, c’est rejetter la polémique, la remise en question, l’ouverture politique et faire preuve de dogmatisme.

Autre risque majeur : surfer sur la qualification de « petite bourgeoise » pour montrer combien Marine Le Pen trompe son électorat et escroque son leadership auprès des ouvriers. L’argument qui tue : Marine-Le-Pen-vit-dans-un-château-à-St-Cloud. L’aberration : les railleuses seront d’odieuses filles de la haute-bourgeoisie, ou starlettes fabriquées par l’élite ou nourries à des idéaux élitistes, incarnant la faim d’illusions matérialistes et le cynisme social.

Il y a fort à parier que l’argument sera néanmoins utilisé, peut-être pas par rafales, mais probablement sur la durée. Mais il s’agira toujours de trouver la juste mesure : asséner que, certes, Marine Le Pen a rompu avec les exubérances de son père, mais c’est parce qu’elle « cache » son jeu. Relever la différence et compenser par, au choix : « Marine Le Pen n’en demeure pas moins une femme d’extrême-droite, « Marine Le Pen sème la haine dans le pays », « Marine Le Pen doit être combattue ». Et la meilleure ; vous la connaissez sans doute, des foules de philosophes la prononce à chaque discussion de groupe à propos du climat politique : « Marine Le Pen reste plus dangereuse que son père ». Pourquoi ? Voilà le motif assorti : « Parce qu’elle veux le pouvoir »… alors que son père n’en voulait pas. C’est un peu vrai, JMLP avait d’ailleurs conscience du plafond de verre au-dessus de lui, de même qu’il a pu parfois se trouver piégé dans son rôle de grand-guignol de la République – ou plutôt de clown trash sorti du placard national.  Mais faire de Marine Le Pen un personnage politique vicieux et calculateur, mentant « avec aplomb » (Duhamel) ou surfant sur la crise, les peurs et la misère croissantes… c’est finalement consacrer Jean-Marie Le Pen en héros posthume, le transformer en un grand manitou minimisé en son temps et somme toute, pas tellement sinistre ni même plombant.

Alors, est-ce favorable ou plombant, délibéré et si oui à quel point ? En tout cas la petite phrase a autant de chance d’être un acte de sabotage  (la vision d’un Le Pen père refusant que sa fille le dépasse est largement servie pour peu qu’on désire initialement abonder dans ce sens) qu’un encouragement nuancé. Tactique complice ou testament taquin mais aidant ; les deux, surtout la seconde. La tactique, à quoi bon : pour Jean-Marie Le Pen, la Vérité ou à défaut la transparence compte par-dessus de tout, aussi est-il probablement persuadé que cette disposition à l’honnêteté radicale paie toujours. Son honnêteté radicale lui a valu la disgrâce éternelle de ceux qu’il honnissait : quel meilleur cadeau pour un prophète politique ?