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BOULEVARD DU CRÉPUSCULE ***

3 Jan

4sur5 Cette référence ultime du cinéma classique américain s’ouvre d’abord au spectateur sous des airs de film noir à la narration amusée, au ton surprenant. L’écriture est vive, adulte, franche ; les morales, réflexions et humeurs des personnages sont pénétrantes. Fuyant les huissiers, un scénariste sans succès trouve refuge, un peu par hasard et pour en devenir l’otage consentant, auprès d’une vieille gloire excentrique. Dans un contexte évoquant les contes gothiques (dont une ultime vague marquera la décennie des 50s à venir), la surcompensation égocentrique et les restes opulents d’un passé merveilleux camouflent une décrépitude latente. Les deux personnages-clés sont en vérité les avatars de la déconstruction du mythe hollywoodien, pour la première fois confronté à un miroir virulent, caustique et funèbre, mais néanmoins attaché voir amoureux de ce qu’il profane.

La villa où Norma Desmond (Gloria Swanson en Cruella maniaco-dépressive) siège en autarcie depuis deux décennies est devenue son antre narcissique. C’est finalement plutôt un coffre-fort déguisé en temple, masquant le pathétique et le désarroi de ses maîtres sous des allures excentriques et une solennité nichée dans chaque réflexe. Tout au long du film, l’image de la reine du cinéma muet s’écaille ; les maniaqueries et la détresse surpassent la préciosité et l’exubérance. Assassin quoique complaisant, Boulevard du crépuscule identifie l’emphase hystérique de Norma comme un substitut du sacré ; la star étincelante est devenue drama-queen jalouse de son passé et dédaigneuse du présent des autres, le découvreur du talent un majordome zélé, les icônes fascinantes des « statues de cire ».

Sous ses allures grandiloquentes et cyniques, Boulevard du crépuscule est surtout un chef-d’oeuvre de résignation, un métrage masochiste d’un point de vue moral et industriel, tout en se délectant de ses vieilles reliques de la même manière qu’un enfant redécouvre un trésor abandonné. Billy Wilder montre un plaisir sans égal à ressasser compulsivement des rengaines dont il anticipe et surtout intègre le déclin, les rangeant avec méticulosité et désinvolture de façade dans un catalogue chic et vaguement burlesque.

Le final met à nu le fossé qui s’est crée sans prévenir entre l’image de cet Hollywood faste et grandiloquent et sa nature réelle, révélant tout son grotesque et son charme vaniteux. L’usine magique ne fait plus que jouer une partition épuisée, n’opérant plus que dans le cœur de spectateurs attendris. La machine à rêve est devenue un spectre tenace, l’âge d’or est enfoui mais comme un astre mort, il rayonne au-delà de son extinction. Cette façon de tâcher de ressusciter un monde rend le film extrêmement moderne ; si Hollywood n’a pas périclité, ses externalités négatives que Wilder énumère avec joie sont toutes des évidences ou des tabous d’aujourd’hui (l’usage des actrices de plus de quarante ans en particulier). Cette mise à mort de l’Hollywood rayonnant est surtout celle de l’Hollywood de l’illusion intégrale.

Note globale 75

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