Tag Archives: Bryan Cranston

THE UPSIDE **

9 Juin

2sur5 L‘essentiel de la trame et des événements s’y retrouvent, mais il y a plus que des nuances dans les agencements et le cheminement. Par les premiers on constate le fossé mental entre français et américains ; par le second le remake dépasse objectivement l’original – sauf si on a le goût de lire ‘entre les lignes’ et en fait, de boucher les trous d’un film finalement plus soucieux de brasser large et s’en tirer par des pirouettes [oh oh oh, la cible est lesbienne !] que de porter son attention sur ce dont il est en train de nous parler. L’écart entre les deux millionnaires invalides est à l’image de l’essentiel : Cluzet est plus dramatique, a des tabous, il inspire tristesse et ridicule, il peine à s’affirmer ; Cranston est plus enclin à jouer le jeu, ne fronce pas des sourcils, bougonne seulement à l’occasion, se fiche [autant que socialement possible] de ce dont il a l’air, peine à trouver des raisons de vivre encore.

Le premier avantage de ce remake est son efficacité. Et cette efficacité n’est pas un accident, elle est le témoin de deux cultures différentes – le style et les plis de mentalité des personnages le traduisent constamment. Dans les deux cas il y a main tendue avec sa petite charge subversive, d’abord condescendante puis complice. En France elle est prise au sérieux et sert l’idéal national tordu d’inclusion ; aux USA c’est davantage une formalité et elle vise l’optimisation des situations personnelles. Dans les deux cas, il s’agit de se conformer sans se sacrifier : en France cela implique rentrer dans le rang et d’avoir droit à ses différences comprise dans un cadre restreint ; au pays de la foi dans le ‘self-made-men’, cela signifie saisir ses opportunités et ne pas ennuyer le voisinage avec ses problèmes (c’était le cas aussi en France mais le présenter ainsi aurait pu compromettre son succès). ‘Compose et tu auras le droit d’exister’ versus ‘Marche ou crève’ en versions atténuées, dans un bain d’apparente abondance, où l’effort (France) et la prise de risque (USA) peuvent payer. En France, le ‘réalisme’ compassionnel effleurant sa cible, en Amérique du compassionnel tout court et sans appesantissement ; une conscience pragmatique versus une conscience du [de] malheur.

Et bien sûr dans tous les cas la caricature règne, mais là aussi l’approche diffère : en France, elle est infantilisante et pleurnicharde – même pas par conviction, seulement par réflexe ; dans la version américaine, elle est plus franchement joyeuse et on ne fait dans la surenchère de signes extérieurs de tendresse ou de compréhension. Les noirs des cités françaises ont l’air de grands enfants souvent un peu à la ramasse ou ronchons mais l’espoir est permis. Ceux des États-Unis ne sont pas à ce point coupés de la société tout en ayant une culture propre largement mieux développée et honorable ; c’est peut-être pourquoi ils ont l’air moins susceptibles au quotidien – mais dans The Upside, on les voit à peine, de même pour la pauvreté – et là on se rejoint en humanité, car universellement, les situations pourries des autres sont regardables à petite dose et de loin (et dans les pays à faible ‘névrosisme’ cette révélation se digère simplement). Avec le contexte racial aux USA, l’assistant ne saurait y être le gentil négro souriant de service, qu’on s’attend à voir sautiller comme un grand enfant. On ne le regarde pas comme le représentant d’une entité menaçante qui aurait été disciplinée voire assimilée ; on le voit comme un invité lourdaud et potentiellement incontrôlable. Il n’y a pas de tension dans le film français, il y en a dans l’américain et c’est notamment pourquoi la séance reste un peu surprenante : dans notre pays sont mis à l’avant des Jamel, des braves petits bonhommes ; dans The Upside, on sent qu’il peut se passer plus grave qu’une grève ponctuelle du personnel. On sent que les flingues peuvent être dégainés et que le malaise n’est pas qu’existentiel : il y a une pente à ne pas redescendre. Et puis on élève le niveau avec Aretha Franklin au lieu d’un titre disco-funk plus insignifiant.

À la revoyure (où il perd de sa force mais pas nécessairement du respect poli [blasé ?] qu’on lui porte), par rapport à ce remake où tout est fluide, Intouchables intègre la lourdeur française comme d’autres porteraient leur croix. Alors que nous sommes dans une comédie, avec un thème pris à la légère et des ‘réalités’ creuses, le rigorisme français est encore là, dans le visible et dans le caché, dans la morale et le pseudo-instinctif. Cela se sent dans les vannes un peu trop ‘installées’ du film de Toledano ; dans la version US ironiquement, elles sont moins attendues, la scène ne semble pas si candidement faite pour arracher un rire ou envoyer ‘un truc’. Les dialogues en VF/VO sont pleins d’ironies, avec un côté pincé ; les nantis de la version US semblent plus tranquilles concernant leur distance ou leur proximité avec les petits, les ressentiments coulent plus simplement – c’est aussi parce qu’on veut encore davantage, là-bas, éviter les échos bouillants, dans un pays où la notion de dialogue interracial est depuis toujours autre chose qu’un sujet à débats de confort. Ce n’est pas qu’une question de bon ou moins bon positionnement justement – dans cette ambiance américaine on tient moins à sa place, on a pas cette obsession du statut, les frontières au niveau des rôles et de ce qui s’autorise ne sont pas si étanches. En 2011 on a un peu le souci de l’histoire personnelle, en vérité du contexte, de la situation sociale – on n’y peut rien et on n’a pas envie d’en tirer une thèse, mais on n’ose pas le nier carrément ; en 2019, peu importe en dernière instance, l’amélioration de la situation et les choix actuels concentrent l’attention. En France, « ce qui m’intéresse c’est son présent pas son passé » a besoin d’être dit ; Cranston n’a pas à le sortir, c’est la norme.

The Upside tire le voile sur ses problèmes locaux, donc les français verront même sans se repasser Intouchables les hypocrisies, les beautés et les insanités de chez eux. On sent la France pays du faux naturel, de la simplicité copieusement étalée, où on ne l’ouvre pas mais où on peut râler dans son couloir ou bien en s’adaptant (ou en se joignant aux concerts des plaintes, mais ça, ce n’est pas pour ce film ‘optimiste’) ; où les décisions sont lentes, où on croit à la profondeur des êtres et des choses (en tout cas, plus qu’aux USA), même si parfois on préfère les mépriser ou si on l’interdit à ce qu’on aime pas. À rebours de cette tendance : les grivoiseries. Sur ce terrain en France on peut se lâcher (même Christine Boutin a des prétentions) ; il n’y a quasiment aucune de ces vannes portant sur le sexe dans la version US. Ce n’est qu’une grasse exception : les moments crus concernant les soins sont bien plus abondants dans The Upside, les difficultés relationnelles sont moins sujet à gaudriole niaiseuse et plus assumées (l’axe narratif du rendez-vous avec la correspondante est métamorphosé, le résultat est ce qu’il y a de plus honnête et émouvant dans les deux films). Le ‘nihilisme’ du vieux en fauteuil aussi est assumé, alors que Cluzet gardait ses impressions et sentiments pour lui. Tout de même on omet « Pas de bras pas de chocolat », peut-être jugé stigmatisant.

Malgré la tonalité décalée, Intouchables était bon pour le marché américain. En particulier, l’idée ou l’envie que tout soit possible au mépris des déterminismes, s’accorde avec la culture de masse américaine ; même si en France ça signifie pouvoir se ranger – dans sa case mais avec dignité et considération – avec ses espaces récréatifs (donc devenir un ‘sage’ immortel dans le cas où, vraiment, on a ‘réussi’). Quoiqu’il en soit Intouchables est positif et superficiel avec en bonus le saint badge « based on a true story » ; outre-atlantique on le rend plus vif, enlève le côté cheap, se débarrasse de cette espèce d’humilité et de souci de la collectivité l’habitant peut-être malgré lui. L’ouverture à l’expérience, sans états d’âme, aspiration de fond du film original, s’épanouit franchement dans le remake – bien sûr l’expérience reste digne de celles d’un Capra, en termes de virulence et de crédibilité sorti de la salle. D’autres handicaps bien français plus subtils sont aussi sortis de l’écran : en France, l’élan ne vient pas de toi (parce qu’on ne se fait d’illusion et aussi car c’est moins flippant ainsi). Dans le film de 2019, c’est l’assistant qui souhaite récupérer le livre qu’il a volé le premier jour ; dans l’original, c’est le patron qui fait la demande. À ce détail on voit que la ‘self-reliance’ n’est pas facile à admettre pour l’hypothétique français du quotidien (ça ne veut pas dire qu’il ne la connaît pas) ; on doit plutôt accepter le plan des supérieurs, ou celui qui croise notre route, en épuisant éventuellement notre quota d’audaces. Enfin il faut reconnaître que The Upside, conformément à son modèle, est assez con et multiplie les contrastes primaires – moins en se fondant sur des trucs ringards, c’est déjà un point ; sans passer par les finasseries et la pudeur, c’est le second et le meilleur. Il a aussi purgé le nombre de personnages récurrents et Yvonne est devenue bien plus importante (sous les traits de Nicole Kidman, parfaite comme toujours sauf peut-être quand on elle doit relever le défi de jouer l’intime de Cage).

Note globale 54

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Pour 100 briques t’as plus rien + Training Day

Les+

  • légèrement supérieur à l’original
  • plus drôle car plus cru
  • les tensions sont plus sérieuses entre les milieux
  • trio excellent
  • ne louvoie pas (bien que la durée soit équivalente)

Les-

  • encore plus bête et certainement plus vain
  • toujours pas tellement ‘réaliste’ pour autant
  • heureusement que ce trio est de tous les plans car la platitude déborde déjà

Voir l’index cinéma de Zogarok

THE DISASTER ARTIST ***

25 Oct

3sur5  Cette farce en dit davantage sur l’appréciation des nanars que sur Tommy Wiseau et son soit-disant ‘Citizen Kane des mauvais films’ (The Room, ‘nanar’ le plus connu aux USA). La nanardophilie mesquine est à son comble avec Disaster Artist, excellente comédie et brillant prétexte à une performance d’acteur à défaut d’être une bonne investigation. Elle se présente sous une forme conventionnelle de biopic complaisant, en affichant la quasi démence de son personnage principal – son ego est délirant, comme l’ensemble de ce qui le caractérise. Il ne s’agit pas seulement de moquer l’hurluberlu – son décalage et son jusqu’au-boutisme le rendent passionnant et méritant, comme le pseudo-Cloclo de Podium ou le saint-patron officiel du nanar américain soit Ed Wood.

Les hymnes kitschs des 90s, alimentant des mèmes d’aujourd’hui, ne trompent pas sur la volonté de dérision (Rythm of the Night, ‘sa’ chanson qu’il est prêt à faire ‘leur’) ; pour autant accabler ne semble pas la priorité, ainsi l’affiche publicitaire est moins sordide que la vraie, certains détails clés du mythe sont négligés. Le nanardophile obsédé par les erreurs aura son compte, le curieux des créateurs déviants ou déficients l’aura plus encore. L’auto-satisfaction propre à Wiseau évacue les pudeurs et, avec sa participation indirecte [à la préparation et à la promotion], rend le diagnostic plus clément – sauf l’intro avec happy few, le film est peu condescendant, plutôt fasciné (et amusé) par les extravagances de Wiseau – en gardant les crocs limés. Sa parenté avec Patrick Sébastien (responsable de T’aime), en se prenant pour un être exclusivement et extraordinairement bon, sensible et positif (forcément raillé et rejeté par les méchants), révèle sa dimension tragique même si comme le reste elle est moins honorable que folklorique.

Même si le tournage occupe la moitié de la séance, celle-ci se concentre sur l’amitié entre Wiseau et Sestero, les deux compères de The Room. Franco adopte une approche à la Paul Thomas Anderson – à son niveau et avec un degré anormal de décontraction. Le point de vue partagé du jeune favori amène de la douceur au programme – à lui de porter l’admiration et la compassion ressenties, éventuellement avec un certain désarroi, pour le phénoménal Wiseau. On jouit de sa mythomanie et sa mégalomanie, de son déni grotesque à propos de son accent, qu’il empire en adoptant des dictions aberrantes, de son jeu affecté d’épave sûre d’elle-même et malheureusement en pleine possession de ses moyens douteux. On est sidérés par son attitude possessive, sa quête d’amour et ses signaux lourds envoyés à « Baby Face » (le sommet étant son happening nu sur le plateau juste après le départ annoncé de Greg – le film étant notamment un prétexte pour souder le tuteur et son favori absorbé par Amber).

Il n’est pas nécessaire d’avoir vu The Room pour découvrir Disaster Artist, tant celui-ci se montre pédagogue et parfois même mimétique, en plus de s’intéresser au relationnel des deux héros, contempler plutôt qu’élucider la folie et la biographie du principal. Aucun secret n’y sera révélé, sinon quelques anecdotes du livre The Disaster Artist (de Sestero et Tom Bissell – 2013) sur lequel se base ce premier essai salué de James Franco (après une dizaine d’adaptations littéraires et de biographies de grands artistes presque confidentielles, n’existant que dans les festivals). C’est ainsi qu’on verra, présent à la première personne dans cette épopée, Bryan Cranston, le père dans Malcolm à l’époque, invitant l’acolyte de Wiseau pour un petit rôle dans la série culte.

Une petite dizaine d’autres grands noms traversent le film pour des sortes de cameo : Bob Odenkirk (actuellement porté par Better Call Saul) en professeur de l’Actors Studio, Sharon Stone en dirigeante féroce d’une agence de mannequinat où Sestero se fait embaucher, Zac Efron en figurant et spectateur consterné, etc. Des trublions d’Hollywood et des vieux routiers aux multiples dérapages sont invités à la foire – c’est là que le parti-pris devient faible. Lors de l’intro notamment avec le faux hommage au travail de Wiseau (par d’ex-jeunes gens du cinéma tels Kevin Smith ou JJ Abrams), ce ne sont pas nécessairement des génies, ce sont même des auteurs nanardesques à leurs heures (ou pire, naveteux) qui s’expriment. Et si drôle soit Disaster Artist, l’exercice semble finalement assez vain – il est techniquement bien équipé, mais sans fulgurances, la reconstitution est solide mais aussi peu constructive que les bouts de culture mis en avant par Wiseau/Franco. En même temps c’est du fan service pertinent puisqu’il s’offre au fan endormi ou en devenir autant qu’à l’amateur de The Room et de son mystérieux roi-bouffon.

La part de gêne est atténuée par cette sympathie réelle pour Wiseau. On se le paie mais se retrouve en lui, ou du moins apprécie ce type audacieux, indifférent voire partisan du ridicule. Dans tous les cas les auteurs s’estiment plus doués ou lucides (même sans le brandir, ça dégouline), mais exorcisent manifestement leurs tensions à travers cette idole. Pour James Franco c’est une sorte de double, un reflet guignol, son ‘beauf’ intérieur, son équivalent en roue libre – qu’il sait ridicule mais aussi entier, jamais compromis par des inhibitions, des savoirs contraires, des éclairs de conscience parasitaires. La méchanceté et la complicité deviennent difficiles à démêler – elles fonctionnent ensemble pour acclamer la victoire du perdant et extraterrestre personnifié. Il est venu annoncer au monde que le succès et la reconnaissance sont ‘relatifs’ (tant pis si la qualité reste accrochée à des critères absolus). À l’époque du sarcasme roi et du second degré, la médiocrité ultime peut amener au triomphe – même sale, c’en est bien un ; au pire reste la notoriété.

Note globale 68

Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Ed Wood + Dans l’ombre de Mary + Boogies Nights + The Master + Three Billboards + Wonder Wheel + The Mule/Border Run + Panic sur Florida Beach + The Rocky Horror Picture Show + Les Idiots/Von Trier

Scénario/Écriture (7), Casting/Personnages (7), Dialogues (7), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (6), Visuel/Photo-technique (6), Originalité (5), Ambition (6), Audace (6), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (7), Pertinence/Cohérence (7)

Voir l’index cinéma de Zogarok

BREAKING BAD ****

15 Sep

5sur5  Depuis une dizaine d’années, le monde de la fiction adule les anti-héros. Avec Breaking Bad (2008-2013), nous en trouvons un plus subtil, véritablement ordinaire lui, propulsé vers un destin d’exception mais peu enviable. Au tout début, Walter White (Bryan Cranston, soit Hal le papa hystérique dans Malcolm) est un petit prof de chimie légèrement victimisé. Il apprend qu’il a un cancer du poumon. Voilà où il en est, dans sa petite vie sage de fantôme résigné. Il a raté sa vie, nous découvrirons à quel point au fur et à mesure, car c’est un génie potentiel qu’on a étouffé. Il s’engage alors, soudainement, dans un trafic de drogue avec son ancien élève Jesse Pinkman (Aaron Paul). D’abord avec un prétexte, puis très rapidement, toute une vie en marge commence.

La saison 2 est marquée par l’entrée en scène de nouveaux personnages sensationnels, comme Saul, l’avocat aberrant ; Jane, proche de Jesse ; Mike ; puis déjà s’immisce Gus. Les scènes ubuesques se multiplient, notamment avec le deal factice et les premiers contacts avec l’avocat. Dans la saison 3, Walter est séparé de sa famille et de sa femme, désormais au courant de son trafic et sa double-vie. Le démarrage de la saison 4 est curieusement moins convaincant ; puis on atteint des sommets de gravité et de tension, avec des personnages totalement remis en question et chamboulés par les événements. Cette saison est une incroyable accélération, voir rupture.

Enfin dans la saison 5, Walter est à la tête du petit royaume de la met’. Encore une fois et même s’il ne s’en rend pas compte, Walt n’a pas la carrure, ou alors il devra encore forcer sa nature. Même s’il gère efficacement, il n’est pas crédible à cette place. Mais il est ambitieux et stratégique, parfois risque-tout. La fièvre et la dureté sont bien canalisées, pour construire un « empire ». Ce business est sa seule raison de vivre et d’agir, il a tout perdu, il n’a plus qu’à être une légende ; il est déjà sinon mort, au moins plus de ce monde, sans plus de contact avec ce qu’il a été. Il est une puissance sans attache ni label, une machine et il ira au bout. Cette dernière saison est une folie et elle renforce la position de Breaking Bad dans la liste des meilleures séries connues à ce jour.

Breaking Bad n’est pas une série comme une autre. Quand un drame surient, il n’y aura pas de substitut, pas de deus ex machina. Chaque action, chaque événement, a des conséquences sur lesquelles aucune ellipse ni aucun truc cinématographique n’a de prise. Les scénaristes osent composer avec les contingences logiques de la mise en relief de leur inspiration. S’il y a une bonne idée, il faut prendre tous ses aspects, ceux qui vont menacer à moyen ou long-terme aussi. Tout n’est pas possible : et il est rare qu’une œuvre, dans quelque domaine que ce soit, soit capable d’assumer le principe de réalité et se montre irréprochable sur ce point. C’est d’autant plus admirale que dans Breaking Bad, cette résignation décuple l’intelligence du récit et amène à des situations aussi imprévisibles que  »terriennes ».

Et c’est ainsi que Breaking Bad nous semble toujours si limpide. Son authenticité crue est un cadeau inespéré. La série aime montrer toutes les tentatives désespérées, les moments de solitude des personnages. Elle cultive une proximité avec nous spectateurs, devant ces personnages ordinaires dans des situations tendues ou extrêmes certes, mais presque toujours parfaitement réalistes. Les personnages sont tous croqués avec soin et profondeur et un attachement presque  »objectif » se crée pour chacun d’eux, parce que nous avons l’impression d’écouter des inconnus que nous pourrions croiser. Il faut enfin noter ce lot de séquences hilarantes et miraculeuses, ces petites bombes burlesques comme celles avec le vieux à la sonnette (on dirait du Coen en plus mordant).

Cette série déclenche une boulimie impressionnante ; on la regarde avec une facilité déconcertante. Il n’y a même pas de retour sur soi ; quand la nécessité d’un jugement se fait sentir, on est simplement impuissant : on a déjà senti cette légèreté, ou peut-être ces  »exploits » trop bons mais trop évidents : mais ils font partie du plaisir et de la perfection de cette série : tout y frappe avec une puissance douce et une précision absolue. Un joyau pur, où rien n’est de trop et qui n’a besoin de rien de plus.

Note globale 93

Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions…

Voir la série sur RFG

Voir l’article « Breaking Bad & l’Alignement »


Voir l’index des Séries

DRIVE **

2 Jan



3sur5 A l’échelle d’une carrière, Drive marque un tournant. Pour la première fois, le nouveau Winding Refn est attendu comme le messie non par quelques illuminés avertis, mais par l’ensemble de la plèbe curieuse et civilisée. La somptueuse BO qui précède le film augure du meilleur, l’univers arboré semble à la fois adapté aux manies du cinéaste et à des espérances variées ; Drive sera un argument cinéphile, un atout  »in », un objet tendancieux et clinquant. Il l’est désormais, pourtant on pouvait rêver mieux.

Aussi brillamment mis en forme soit-il, le spectacle semble figé ; à la fois vierge et peaufiné à l’excès. Comme une fausse lolita en représentation. C’est beau, émaillé d’éclats graphiques, mais c’est aussi très lointain. Drive est ravissant et artificiel, sensible et trivial ; il tisse sa toile entre ces pôles complémentaires pour un résultat monochrome et rebelle par à-coups (ces cent minutes abondent de moments de grâce, ou la tension sourde doucement entretenue explose en une fulgurance éclair – scène du baiser dans l’ascenseur).

Il y a un contraste entre la rudesse du contexte et la sophistication avec laquelle il est abordé par Winding Refn ; loin de l’effet  »droit à l’estomac » des Pusher, Drive n’est que pure overdose de style. Et justement, le cinéaste danois était en mesure d’humaniser son œuvre et ainsi de transcender le clivage opposant représentation du réel à produit fantasmé – cela impose aussi sa supériorité par rapport à d’autres maestro consacrés, mais il est dommage de garder ainsi jalousement pour soi tout un pan de ses talents.

Les attributs du film noir sont là et NWR les remanie avec style dans un cadre actuel. Mais tout cela manque de densité ; c’est trop creux, trop limpide. Même les accès de violence sont lapidaires et formels (comme si NWR s’appliquait à la façon d’un virtuose, pressé de se débarrasser d’une tâche stimulante, mais un peu envahissante). Et alors même que la violence se fait cartoonesque, le ton demeure nonchalant, l’espace éthéré. L’emploi de la si prodigieuse BO est similaire et lorsque de ternes séquences sont enrobées par Under your spell de Desire, le décalage entre l’emphase sonore et la penauderie dramatique est presque aberrant (un peu comme du Pretty Woman dans La Cité de la Peur, mais en hype et premier degré).

Le film ne gagne en consistance que pour des raisons de remplissage ; l’intrigue est de circonstance. C’est du Tarantino new look, probablement ; le fond occupe la forme, le parasite presque. Il y a une emprunte manifeste à chaque bouts de pellicule et pourtant Drive est dans la retenue permanente. Les personnages semblent absents du film, à tel point que les décors ne prennent pas vie ; curieux paradoxe entre cette morosité à l’intérieur de l’écran et l’ostentation permanente de la mise en scène.

Somme toute, Nicolas Winding Refn refait le coup de son premier essai hollywoodien, Inside Job. Beaucoup plus sec et abstrait, celui-là fut un fiasco total, un non-buzz absolu. Par rapport à cet objet quelque peu abscons, Drive va droit au but, sans charger sa trame de fioritures ; mais le but, celui des personnages, est bien léger ; quel est d’ailleurs le moteur du monde à l’oeuvre ? Y a-t-il d’ailleurs un monde, ou n’est-ce que vernis glacé ? Aux collectionneurs d’  »images définitives » et cartes postales glamours d’apprécier. Le tandem Inside Job/Drive est disposé à ce genre d’attitude cinévore et Drive en particulier et c’est là-dessus que le film est assez  »tarantinesque », ou qu’il peut être un substitut, un équivalent pour la génération des 2000s (celle qui a connu et qui abandonnera Tarantino). Déguisé en fantasme masculin presque régressif, Ryan Gosling est une incarnation typique de ce genre de démarch(ag)e ; regrettable alors que ce personnage charmant, sosie de veste du Nicolas Cage de Sailor & Lula, se livre si peu. Mais gare ; si Winding Refn passe pour voisin du bossu le plus célèbre des USA, partageant – sur Drive, mais l’avenir se dessine déjà dans cette mouvance – cette même culture du pastiche d’ambiances rétros, c’est sans accumuler gadgets et références, soit surtout pas ce recul cinéphile qui ressemblait tant à du désinvestissement (Inglourious Basterds en était la démonstration la plus cynique et achevée).

Possibilité à ne pas négliger : c’est un excellent film-trip. Et c’est plus qu’une vue de l’esprit. Après tout, Valhalla Rising était déjà un parfait stoner-movie à sa façon. Or les envolées mystiques de celui-là limitait considérablement son auditoire ; d’ailleurs, au-delà du plaisir qu’on pouvait y prendre, Le Guerrier Silencieux pouvait inquiéter quant à l’avenir de Winding Refn. Après avoir gagné du terrain avec Bronson, le danois se montrait peu conciliant (et le film a inspiré deux blocs radicaux chez ses spectateurs) ; à partir d’aujourd’hui, c’est un réalisateur très convoité, déjà impliqué sur trois projets importants. Pourvu qu’il ne devienne pas trop respectable, qu’il ne se mue pas en une espèce de nouveau Michael Mann, c’est-à-dire en un orfèvre aussi estimable que superficiel (personnages conventionnels et intrigues méthodiques noyés dans un océan de formalisme vertigineux). Car ou est passée la puissance des Pusher et la rage, la ferveur des monstres qui le hantait (Milo et les autres), ou est l’audace folle de Valhalla, ce voyage au bout d’un délire, d’une conscience éclatée (conscience qui manque ici, ou est réduire au strict minimum, juste exploitée en vue d’un climax anodin).

Qu’importe la manière dont Drive est vécu, Winding Refn s’en tire avec les honneurs en ne sacrifiant pas son goût de la démesure. En l’absence de critères de mesure pleinement tangibles, toutes les évaluations sont possibles. C’est donc au spectateur de se prêter au jeu, pour un produit qu’il peut maîtriser facilement et qui en même temps pourra le dérouter ou le frustrer pour des raisons d’humeur. En somme, Drive aura servi à donner des nouvelles de Winding Refn en appliquant une piqûre de rappel aux vieux clients (un morceau de bravoure de plus) et bluffant les nouveaux convertis. Bonne opération : c’est une faste promenade de santé qui se vend comme un diamant brut.

+ de Winding Refn 

Trilogie Pusher : opus 1, opus 2, opus 3 ; Valhalla Rising – le Guerrier Silencieux ; Bronson ; Inside Job/Fear X

Voter pour le film (ouvert à l’infini)

http://www.pixule.com/sondage.swf?key=157396113197