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NOCTURAMA **

5 Mar

3sur5  Ce qui partait pour être un film d’anticipation a pris des allures de film d’actualité. Bonello (Tiresia) a écrit le scénario dès 2011, avant de réaliser L’Apollonide puis Saint Laurent. Nocturama sort un an et demi après les attentats de Charlie Hebdo (janvier 2015), dix mois après le carnage du Bataclan (novembre 2015) et est tourné entre-temps (l’été 2015). Contrairement à Made in France, [‘Paris est une fête’ devenu] Nocturama est donc passé entre les mailles du filet de la bienséance et a pu connaître une carrière normale (et donc en toute liberté se crasher en termes d’entrées). Il présente un groupe de jeunes de 15-25 ans à l’initiative d’une série d’attentats simultanés dans Paris. La première heure est occupée par les préparatifs puis la mise en pratique, le reste se déroule dans un centre commercial où les terroristes se sont réfugiés. La mise en route se fait attendre, il faudra la 40e minute pour que, tous réunis, ils parlent explosifs (scène lapidaire) ; dix minutes plus tard les explosions se produisent dans quatre points névralgiques (ou seulement symbolique concernant la statue de Jeanne d’Arc) de la capitale.

La mise en scène de Bonello est réfléchie, dédaigneuse, pleine d’une agressivité planquée et tentée par l’abstraction. L’exposé est très long, le film rempli par des allées-et-venues, des pincées d’éruptions kikoos et impulsions infantiles en continu. La narration est plutôt éclatée, en particulier dans la première partie, avec ses bouts du Jour J dispersés (et ses longues séquences dans le métro, destinées à flouer la surveillance et nous abrutissant en passant), qui engloutissent la présentation générale de l’avant-attentat. Certains morceaux resurgissent, parfois avec des variations – comme l’abattage du roux ‘lâché’ brusquement (juste avant le grand moment) après avoir été rapporté indirectement. Cette tendance à cumuler atteint son paroxysme lors de l’assaut, où le film s’applique à montrer une action sous toutes ses coutures ; ça ressemble à des rapports croisés de caméras de surveillance, vu d’en-dedans.

En bout de chaîne Nocturama est dépolitisé. Car eux le sont, le film l’est en les reflétant ? Au mieux il n’y a que des détails : nous avons deux musulmans (mais homos genre folles de Las Vegas en même temps) et le Science-Potard BCBG est cynique sur la civilisation et la démocratie dans ses copies. Mais quelles sont les motivations, les parcours personnels, quel est le projet social et idéal ? S’ils sont simplement des nihilistes complets, pourquoi le sont-ils et à quoi bon cet engagement ? À quoi rime cette radicalité puisqu’elle est animée au maximum par des fantasmes à peine formés de puissance, de chaos, ou des intentions morales fantoches – dans le cas où il y en aurait ? Beaucoup de choses sont ignorées ou négligées dans Nocturama. L’inconséquence attribuée aux terroristes doit probablement cautionner tous ces angles morts, mais elle semble surestimée.

Pourquoi ont-ils choisi d’attendre jusqu’au lendemain matin au magasin, en quoi le lieu les protègent ? Pourquoi et comment comptent-ils sérieusement ne laisser aucune trace ? S’ils ont oublié ce risque, pourquoi sont-ils si attentifs et organisés par ailleurs ? Qu’ils agissent sans soutien, seuls pour leurs opérations, c’est-à-dire seuls pour ce quadruple attentat instantané, devient anormal dans ces circonstances. Enfin le film fonctionne sur l’ignorance de l’essentiel et des principes du réel. Non seulement la société est quasi hors-champ, ou plutôt figurante, mais on ne sait rien des réactions à l’attentat. Eux-mêmes pendant leur repli tardent à voir (et à chercher) des infos – et ne savent même pas les prendre quand ils sont face à des postes télé.

Même si la compassion voire l’empathie sont toujours rendues accessibles, le discours à l’égard des poseurs de bombes est cruel et méprisant. Ils sont antisystème par leurs attentats or de fait, jusqu’ici, ils sont encore obsédés par les produits de la société, ses flatteries pour les bonnes ouailles (c’est-à-dire les consommateurs et généralement les bons travailleurs/ inclus/ investisseurs de confiance). Ils s’exaltent sur une pop tapageuse ou un hip-hop criard, en enfilant des accessoires de luxe ou un costard ; ils se donnent aux joies consuméristes les plus débiles, récupèrent un peu de ce luxe qu’ils ont dû tant convoiter, activement pour certains qui en étaient si loin, prudemment ou passivement pour la plupart. Une once de misanthropie dégouline de Nocturama, spécifiquement anti-jeunes : ces activistes de la dernière génération sont écervelés et /ou à idéalisme venteux. Ce sont les petites lucioles francisées du Glamorama de Breat Easton Ellis, inspiration déclarée à l’instar d’Assaut de Carpenter et du Discours de la servitude volontaire (et des émeutes ethniques de Birminghan en 2005 d’après Wikipedia).

Comme cousin d’Elephant de Van Sant (récit subjectif au côté des lycéens tueurs de Columbine) Nocturama est plus crédible [qu’en film sur les tensions du monde]. L’intérêt de ce manège est la liquidation ‘héroïque’ mais aveugle de tous ces jeunes, investis dans une tragédie précoce. Peut-être marchent-ils vers un suicide collectif convoité, redouté, mais au fond accepté – l’aventure semble davantage les motiver que le martyr. D’où cette prise d’otage sans otages, autres que les preneurs perdus dans un engagement trop puissant pour eux – tellement qu’ils s’épargnent le stress et les urgences, les interrogations à la hauteur. Bien sûr ils sont un peu anxieux sur le moment (en moyenne) mais restent des sortes de missionnaires nonchalants, qui malgré leur innocence appelleront des conséquences dramatiques. Ils obtiendront une réponse drastique, interdisant la négociation et la justification ; logique lorsqu’on a attaqué, fermé le dialogue avant même de le concevoir ; pas très grave au fond (le débat n’y perd pas, aucun combat n’est affecté), quand on a rien à revendiquer d’autre que ses petites tempêtes incommunicables et mal gérées.

Note globale 58

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Panic Room

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (3), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

Note arrondie de 57 à 58 suite à la mise à jour générale des notes.

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RAMPAGE, SNIPER EN LIBERTÉ **

15 Nov

rampage uwe boll

2sur5  On part de trop loin pour que la réputation de « meilleur film de Uwe Boll » suffise à garantir un produit tenant debout. Connu grâce à ses adaptations de jeu vidéo cyniques et bâclées (House of the dead, Alone in the Dark), ce réalisateur allemand très productif a commencé à retourner l’opinion avec Postal. Cette comédie ‘politiquement incorrecte’ sortie en 2007 amena de nombreux nanardophiles à réviser leurs jugements sur Uwe Boll le naveteux sorti de l’ombre. Deux ans plus tard sort donc l’un des rares films d’Uwe Boll dont les notes générales se situent autour de la moyenne.

Le saut qualitatif est impressionnant, dans la forme et surtout dans le propos. D’un point de vue plastique, la chose est franchement laide, mais des idées de mise en scène, quelques intuitions esthétiques acérées, sont présentes. Le recours à la caméra portée est lourdement appuyé et sans grand relief, mais quelques scènes sont percutantes, comme le passage au casino avec les seniors. Sur le fond il n’y a aucune révélation, mais Uwe Boll arrive à leurrer un certain génie et à remuer des questionnements intenses. L’ado potache de Postal est devenu sujet social amer, la rage est toujours puérile mais l’agressivité est frontale, les cibles et les motivations ne sont plus du domaine de la farce. Comme dans ce dernier toutefois, il est question de spree killing.

Le tueur est un jeune adulte vivant encore chez ses parents, socialement apathique, sans études ni travail. Uwe Boll en dresse un portrait peu flatteur mais pour lequel il éprouve manifestement de la sympathie ; d’ailleurs, dès Amoklauf (premier film de Boll, produit typique du glauque allemand) il nous invitait dans l’antre d’un exclu (franchement médiocre celui-là) passant aux armes à force d’ennui et de gaspillage. Dans Rampage, c’est plus ambitieux. Bill (Brendan Flentcher) est un agressif borné (il s’embrouille pour des peccadilles), assommé par un déluge d’informations contradictoires et d’incantations vaporeuses. Face aux troubles de son temps, il a son remède, nihiliste : buter tout le monde, indifféremment, mais avec un peu de logique.

Il vise bien et même sensé à l’occasion, passe à la banque pour cramer de l’argent devant des témoins de la vérité qu’il épargne, contrairement à toutes ces mégères agaçantes qu’il abat sans états d’âme. Et surtout il dégomme son ‘pote’ pour le final : l’idéaliste « aux grands discours » va trouver une sortie à la mesure de ses besoins d’exaltation. Ces connards révoltés n’agissent jamais, c’est tout le problème ; Bill est peut-être un « produit de la société de consommation » (accusation incontournable de son ‘ami’) mais au moins son cynisme est conséquent. Il n’a pas d’idéologie ou de langage complexe ; il rejette l’égalité, simplement, lui le frustré socialement inepte et intellectuellement primaire.

Dans ses vidéos, il explique qu’il va faire le ménage, le justifie laconiquement, revendique presque de passer au massacre pour en tirer une jouissance de prédateur. Il n’est pas là pour donner des solutions constructives, parce qu’il est trop tard et que ce serait vain de toutes façons. C’est bien un cynique et un ‘psychopathe’, tirant un intérêt double (pour le plaisir et pour les finances), vengeant ses frustrations ‘concrètes’ (sa place pourrie, son sentiment d’aliénation) non par sens de la mission, même s’il se plait à le présenter ainsi et que son monde lui donne matière à le faire. Bien qu’il manque d’approfondissement et soit sujet aux redites (voir aux copier-coller), cet opus assez captivant fait d’Uwe Boll un auteur pittoresque et non plus seulement une espèce de troll industrieux.

Note globale 50

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Elephant + Into the Wild

Scénario & Ecriture (2), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (1), Originalité (3), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

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V POUR VENDETTA °

10 Avr

0sur5 Ils l’ont démontrés avec la trilogie Matrix et notamment avec le petit dernier (Revolutions), les frères Wachowski, ces brillants faiseurs, ne savent rien faire mieux qu’embrouiller pour épater. S’ils délèguent la réalisation à James McTeigue, c’est bien eux, depuis leur poste de scénaristes, qui font battre V pour Vendetta. Déstabiliser autour de mobiles erronés dès leur base demeure leur leitmotiv : mais avec V, c’est pire encore, puisque tout ici ne consiste qu’à multiplier les amalgames autour de notions d’éducation civique inculquées de l’école primaire au lycée.

Quoi de mieux qu’une bonne vieille société totalitaire pour éponger des idées qui nous dépassent complètement, mais qu’il est de bon ton d’évoquer, quitte à en faire de la bouillie : rien, absolument rien. On songe alors, c’est qu’on est un peu naïf et fou sans doute, trouver ici un potentiel petit frère à Fight Club ou Starship TroopersMais non, voici que notre petit manuel pamphlétaire met en scène un héros masqué, sauveur populaire et terroriste cool et raffiné. Loin des héros façon Batman seconde époque, celui-ci n’est jamais contredit par des auteurs préférant le glorifier et le sanctifier, consacrer son statut d’espoir ultime et absolu du peuple. Une telle figure ne peut qu’être pétrie de paradoxes, elle est par définition manipulatrice [surtout que, cultivée ou suffisamment habile pour le laisser croire, elle sait faire fonctionner l’illusion] : V pour Vendetta n’est jamais qu’une autorité autre [et idéaliste, mais c’est un leurre, elle ne propose d’alternative qu’en semant le chaos social et prétendant permettre ainsi de remettre les points sur les  »i »].

Mais non, les Wachowski s’en foutent, ils ne laissent entrevoir aucune ambiguïté dans leur personnage. Et ils vont même assez loin [ils légitiment tous ses actes, n’interrogent rien] : la bêtise accompagne chaque mouvement de caméra, chaque recoin du script, et voici que les victimes de V acceptent leur mort [mieux, Delia, qui fut au service de ses anciens tortionnaires -V était un prisonnier-, demande à être pardonnée], que le justicier accomplit la violence au service du  »Bien ». Le personnage prétend lutter contre le fascisme, or il ne prêche aucune différence, ne fait aucune nuance, use de recettes antédiluviennes pour arriver à ses fins [on flirte avec l’esprit de  »rémission des péchés »]. L’unique proposition de son programme, c’est que chacun devienne une ombre au service d’une noble cause [bien sûr, vous ne la maîtrisez pas ; mais malheureux, elle vous donne un sens -sans que vous n’ayez plus à réfléchir]. Et pour liberté définitive, être un kamikaze[… chacun son monde, après tout ?].

Tout ce qui est ambigu, c’est de savoir à quel point les deux frères se prennent au sérieux, s’ils croient sincèrement faire illusion ou pire, s’ils imaginent avoir conçue une farce sophistiquée [dont le résultat est raté, car faible, ampoulé et transparent]. De cette entreprise prétentieuse qui se voudrait éblouissante, il ne reste que les lambeaux d’une réflexion toute-faite et morte-née ; et la mise en place, cohérente mais non sans heurts, d’un univers esthétique à l’imagerie aussi plate et la symbolique aussi nulle (et éculée) [derrière le masque, le néant] que les aspirations qui les ont motivées paraissent ambitieuses.

Le sens de l’esbroufe ici ne parvient jamais à enrayer l’ineptie générale, puisque celui-ci est au service du gros sermon démago, qu’on pourra trouver irréprochable parce qu’aussi lisse qu’un Va, vis et deviens [mais en insidieusement glauque, quand celui-là était juste profondément infantilisant]. V ne fait que creuser sa place sur des terrains déjà maintes fois foulé, pour en faire l’espace d’une pyrotechnie molle, opportuniste [pourquoi pas !] et définitivement stérile au service d’une révolution fantasmée. L’illustration est gelée, le conformisme tourne à plein, c’est Hollywood qui se prétend politiquement incorrect et pour elle, l’énième accomplissement d’une utopie [énième parce que Carnets de Voyage peut compter pour mille], l’industrialisation du rebelle passif-asthénique.

V pour Vendetta, c’est un peu ce chanteur, Grégoire, claironnant  »Toi, plus moi, plus tous ceux qui le veulent », soudain paré d’atours pseudo-métaphysiques, apparemment politisé à mort, alors qu’il est totalement lâche et insignifiant dans le fond, qu’il impose des réponses gratuites et vides. Ni révolution ni régression, c’est l’ineptie en marche, le statut quo dans la continuité. V comme vain, veule et vacant.

Fiche allocine