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LES HIRONDELLES DE KABOUL ***

7 Sep

3sur5 Ce film arrive à palper l’horreur sans l’esthétiser ni rendre la séance invivable (ou simplement laide, comme le sont souvent les films ‘live’ sur l’Occupation, où tout doit être gris). Un peu de fantaisie ou de niaiserie l’aurait sans doute condamné et comme le film sera vu par des neutres ou des convaincus, il pouvait facilement s’effondrer dans la connivence – d’ailleurs il ne brille pas par sa complexité ou sa considération pour les antagonistes. Heureusement en plus du manifeste anti-autoritaire irréprochable mais fatalement tiède, nous avons droit à un tableau vivant des façons de vivre dans un environnement fondamentaliste. Y gesticulent des héros compromis.

Bien qu’en première instance il soit question de la violence et de la soumission des femmes le film est concentré sur les hommes. Ils sont souvent coupables, les deux principaux dans cette histoire sont complices malgré eux, tandis que Nazish (demi-fou transformé en vieillard dans le film) est lointain. Quand vient le temps de sanctionner la femelle égarée l’ouaille disciplinée bombarde une déviante nichée sous sa burka ; de quoi conserver une distance, qui vaut bien une drogue pour renforcer les convictions forgées par des années de rappels extérieurs et de dialogue intérieur sous contrôle. Le film démarre sur une distance doublement perdue pour Mohsen (avec la voix de Swann Arlaud, aussi en monsieur sensible décalé et désabusé dans Perdrix sorti au même moment) : en participant aux festivités il perd ses certitudes sur lui-même et ses convictions, tout en étant charnellement affecté par ce qui jusqu’ici l’indignait simplement (ce personnage est le meilleur pour établir une connexion avec l’auditoire occidental ou n’importe quel autre, car ses concitoyens, moins dans leurs états d’âmes et davantage dans la réalité, sont trop imprégnés, même si c’est en rageant de ne pouvoir déteindre sur la couleur locale).

L’autre pilier masculin n’en est plus à avoir peur de son ombre. Le marié présente une attitude ‘dépressive’ avec son orgueil et sa combativité anéantis. Pourtant ces deux hommes semblent des personnages positifs. Loyaux et tourmentés, ils n’ont pas les moyens de leur courage. Ils confirment douloureusement l’impuissance et le malheur généralisés, qui concernent les individus des deux sexes ; à l’inverse, certaines femmes semblent trouver leur compte dans cette ambiance totalitaire miteuse. C’est la fuite en avant du sujet incorporant l’oppresseur ou mieux encore, le prêcheur hostile à sa liberté ; malheureusement ce sont des figurantes aussi dans le film. S’il met à profit ses 80 minutes et ouvre à de nombreuses et discrètes perceptions, on peut aussi lui reprocher une certaine superficialité, voire une écriture schématique (et ce scénario rachitique, le point noir ‘technique’ du film). Le livre de Khadra semble moins à charge, évoque les raisons de chacun (l’aveu y survient bien avant le drame). Ici elles se devinent, mais on ne voit pas l’effet du conditionnement sur les individus clés et leur construction, seulement le résultat du conditionnement ou la façon dont on le gère aujourd’hui (cyniquement pour Mirza, avec cruauté pour Qassim). Par contre on en tire une grande force émotionnelle sans sacrifier l’élégance.

Le film abonde en détails et micro-conflits significatifs, comme ce contraste entre le mari embrouillé récoltant une proposition de trafic (d’armes) de la part de son ex-chef de guerre [contre les russes] versus celle du vieux prof dans une université désaffectée incitant Mohsen à enseigner du ‘vrai’ et des humanités dans son école clandestine [contrairement à l’école coranique]. Ou encore ce passage au commissariat où rien ne peut se dire puisqu’existe déjà la ‘version’, or remettre ici et maintenant cette version en doute, même pour une affaire locale et spécifique, pousserait à toutes sortes de dissonances insoutenables. On ne peut laisser place au doute, à la moindre omission ou ambiguïté, ce seraient autant d’échappatoires dans lesquels les malins s’engouffreraient et les candides s’abîmeraient ; suffit de croire absolument, même un instant, en quelque chose pour sentir aussi cette menace. Il n’y a que la force et le déni prescrit pour soutenir un système avec des bases exclusives et unilatérales, qu’elles soient morales ou autrement construites.

Dans le détail se retrouve ce style de vie ‘autoritaire’ où tout doit être codifié et encadré dans les comportements (et où tout revient aux comportements car eux seuls apportent des garanties au surveillant), dans un contexte miséreux et débile, donc porteur d’aucune grâce ou justification (aucune valeur ‘progressiste’ dans le sens dépassé, actuel comme celui dégradé de la notion). C’est par exemple ce petit geste inutile du chef tapant sur le toit de la voiture pour lancer le signal de démarrage ; quand ils n’ont pas les réseaux sociaux, les nerveux en besoin de souligner leur existence savent bien trouver un moyen de faire écho – et comme d’habitude, il n’y a pas de meilleure manière que celle du courant dominant ou des plus agressifs. Puis il y a ces connexions ‘normales’ qui ne peuvent émerger dans un contexte de censure généralisée : les dessins pourraient servir de preuves en faveur de la tueuse, pourraient indiquer un accident ou un crime passionnel plutôt qu’un meurtre calculateur ; autant de suggestions parasites quand on a par le livre ou la loi un jugement d’office.

Pour les adultes Les hirondelles de Kaboul n’apportera rien de neuf sur le fond. Les gens indifférents à ses thématiques s’ennuieront gentiment, ceux sensibles aux beaux efforts dans l’animation auront de quoi se tenir motivés avec ce monde en aquarelle introduisant des qualités artistiques où il n’y en a pas. Pour les enfants et adolescents c’est une bonne propagande, avec une démonstration claire grâce à la trajectoire de Zunaira, l’introduction de plusieurs lignes de discours et l’absence de rabâchage. Ce film agacera nécessairement ceux qui voudraient montrer tous les visages de l’islam ou rappeler ses vertus, donc fouiller dans le passé lointain. Ici nous avons un focus sur le pire de l’islam, dans un territoire clôt en esprit et détaché en pratique ; cela dit, même avec ses prétentions universelles, elle reste un culte qui dans les faits soutient le comble des sociétés fermées et régressives (les sociétés communistes ont au moins des reliquats de développement technologique et des larbins-citoyens parfois propres sur eux) – les îlots high-tech avec foules de galeux semblent encore des exceptions en trompe-l’œil. Finalement ce film relève sur le fond et sur les principes de ce qu’on peut attendre de mieux de la gauche ‘culturelle’ et de créateurs gravitant dans le [cosmo]politiquement correct. Son existence vaut mieux et pourrait s’avérer plus efficace que la conjugaison d’un million de ‘Pray for Paris’.

Note globale 68

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Parvana

Les +

  • des intuitions et invitations à la réflexion sur les sociétés et le grégarisme fondamentalistes
  • animation et montage, son, mise en scène

Les –

  • trop simple, le scénario en est le premier affecté

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MINUSCULE LES MANDIBULES DU BOUT DU MONDE ****

5 Fév

4sur5  Un grand et surtout beau film d’aventures, pour les enfants et pour tous les autres. L’essentiel était déjà dans la série mais elle souffrait de l’enfermement dans un humour au souffle court, souvent en percutant les humains ou leurs objets ; de la suite dans ces jets-là était nécessaire. Ces défauts étaient déjà moins prononcés dès la saison 2 et le passage au long-métrage a permis à tout cet univers d’exulter tout le long d’une Vallée des fourmis devenue théâtre d’un grand affrontement, à la façon d’une Citadelle assiégée prenant des libertés. Le réalisme est définitivement mis au placard dans ce second opus (jusqu’à attribuer une petite coupe frisée [sur l’abdomen et sur la tête] à une fourmi noire des Antilles), au service d’une certaine immanence poétique, pas dans une perspective fantasy – le merveilleux vient se superposer au réel. À l’extrême quelques plans pourraient se confondre avec ceux du cinéma de science-fiction, lors d’une course sur câbles ou d’une visite.

Ce mélange de détachement et de présence au monde concret accroche immédiatement. Les créatures sont davantage confrontées à l’Humanité qu’auparavant, en allant marcher sur ses plates-bandes. Le spectateur peut avoir l’agréable impression de ré-infiltrer le monde humain et la joie plus grande de seulement le croiser. Pour les coccinelles et leurs camarades, il faut passer au travers par nécessité, entre deux périodes de stabilité heureuse dans sa micro-communauté (famille et amitiés fortes). La séance a des airs de rêverie anarchiste, de cet anarchisme où les prescriptions superflues du monde n’ont pas prise et où il n’est pas nécessaire de tout compartimenter (non de l’anarchisme des contestataires fixés dans l’insolence à perpétuité) – et surtout où s’exprime une solidarité organique et une moralité immanente (sans vigiles et à une exception sans docteurs). Même l’isolement de la petite diva inventive et mélomane est une robinsonnade tempérée et ne relève pas de l’ivresse égotique – qui dans le tout-venant des films d’animation viendrait se marier au grégarisme débile et hystérique (que Lego prétendait critiquer de l’intérieur pour s’inventer un supplément d’âme que les ex-enfants ont bien voulu valider au nom, probablement, de leurs lointaines imaginations).

Visuellement splendide, Minuscule Mandibule s’inscrit dans la continuité. La part de travail artisanal et de maquettes reste massive. Les effets spéciaux sont impeccables et le sens du détail remarquable (fulgurant lors de la tempête). Seules les apparitions des chenilles urticantes sont clairement artificielles – leur première scène est d’ailleurs étrange avec cette crise à la Bob l’éponge. L’encadrement documentaire s’estompe. La caméra est volontiers mobile, les scènes de vol particulièrement ludiques vues face à un grand écran ou dans les éventuelles conversions futures. L’apport est un peu limité concernant la romance (avec les embrassades bruyantes, pour troubler en douceur les gosses et faire sourire les autres – attendrir est déjà acquis), mais le langage limpide et gracieux – le plus souvent seules d’infimes variations (oculaires, ou des grésillements) sont nécessaires (seule une communauté semblant venue d’ailleurs laissera dans l’expectative aussi bien devant qu’à l’écran). De quoi en faire un exemplaire remarquable parmi les rares films non-muets sans dialogue (il ne commet l’erreur de laisser les hommes l’ouvrir – ce qui tend à les priver d’une bonne part de leur contenance, les rendant plus manifestement crétins aliénés – pas nécessairement antipathiques, plutôt oublieux de l’absence de séparation entre eux et la Nature).

Les films Minuscule sont définitivement meilleurs [que la série et que l’ensemble de la concurrence] et libèrent le potentiel de son univers grâce à la poursuite d’intrigues étoffées ; en laissant de la place pour les personnages ; en autorisant surtout à prendre le large ou attaquer de gros conflits. Mandibule est moins théâtral que le premier mais draine toujours son lot de rencontres et de cameo pittoresques ; comme lui il a le mérite de ne jamais entrer dans la comédie à gros sabots (les adeptes de cartoon ne doivent pas fantasmer cet opus). Ses rebondissements sont plus nombreux mais aussi plus prévisibles et de moindre ampleur, le scénario en général n’étant pas vecteur d’originalité. Mandibule profite d’améliorations techniques et d’une musique spéciale sous influence de Ravel. Enfin les adeptes du ‘cocorico’ seront repus puisque, si on en croit son équipe, le film a été intégralement tourné en France – la seule fausse note est cette portion de financement chinois, probablement responsable de l’épilogue sans autre intérêt qu’une promesse de Minuscule 3 à Macao.

Note globale 84

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… La Grande Aventure + La Tortue rouge + Le renard et l’enfant + Koyaanisqatsi + Dragons + Shaun le mouton le film + Playtime + L’Île nue + Begotten

Scénario/Écriture (7), Casting/Personnages (9), Dialogues (-), Son/Musique-BO (8+), Esthétique/Mise en scène (9), Visuel/Photo-technique (9), Originalité (7), Ambition (8), Audace (6), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (8), Pertinence/Cohérence (6)

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TOUT EN HAUT DU MONDE ***

15 Nov

3sur5  Cette production de la petite société Sacrebleu se distingue sur la forme et par les techniques. Tout en haut du monde est un dessin animé en aplats de couleurs, avec des contours pas soulignés. L’image interpelle à cause du style, la profusion de détails étant rare. L’habillage reflète les caractéristiques du mouvement pictural ‘peredvjniki’ (‘itinérant’ et réaliste, fin XIXe). Ce film français de Rémi Chayé (illustrateur pour plusieurs livres, a participé à la conception de Brendan et le secret de Kells et Le Tableau) suit une jeune aristocrate à la recherche de son grand-père disparu. L’action se passe en Russie en 1882 et le fil narratif renvoie à Jules Verne (Michel Strogoff).

Les caractères sont originaux. À leur égard le film est non-perfectionniste ou manichéen. Pas illusoire niveau humain, pas de victoires bigger than life. L’expédition et son contexte donnent le change en matière d’aventures et tous les lieux sont mis à profit : appartenant au passé ou au lointain (St-Pétersbourg au début, la banquise à l’issue), ils ont une saveur exotique comparable à celle dont jouait La Reine des Neiges, de façon assez kitsch et avec un programme plus artificiel. Sacha l’héroïne, malgré ses origines, descend de son piédestal sans importer de manières ou de qualités fantaisistes, sinon sa détermination, renforcée par ce premier ‘choc de la vie’. Dans la première partie elle se retrouve chez les prolos, à travailler chez Olga l’aubergiste.

C’est une battante comme la protagoniste de Mulan, sans le côté spectaculaire ; ici c’est une épopée de basse intensité, en petit groupe sans étendards ou grands prétextes. La violence et le manque de respect sont fréquents dans cette population, malgré une discipline de fond. Le film est concis, l’intrigue peu étoffée, le soin apporté suffit à convaincre voire enchanter. Pour un adulte la séance peut sonner irréprochable sans effacer une frustration diffuse à l’égard de ce manque d’approfondissement. Mais le développement est impeccable et Tout en haut du monde a sa personnalité unique. Rapporté au tout-venant de l’animation, la réussite devient éclatante. Les enfants pourront succomber à son charme sans risquer de faire fondre leur esprit comme s’y appliquent les héritiers de Shrek.

Note globale 68

Page Allocine & IMDB + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario & Écriture (4), Casting/Personnages (3), Dialogues (2), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

Note passée de 69 à 68 avec la mise à jour de 2018.

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GANDAHAR ****

4 Nov

4sur5 Ce n’est pas Kirikou mais c’est de la même galaxie : Gandahar est l’une des masterpieces de l’animation française. Signé René Laloux, il se distingue par son identité visuelle et graphique ; comme dans La Planète Sauvage du même auteur, l’architecture, le macrocosme, les créatures mises en scène sont enchanteresses et débordantes d’imagination. Cet ensemble peut évoquer le cinéma (alors naissant – nous sommes à la fin des 80s) de Miyazaki mais aussi par endroits rappeler les étranges tableaux de Beksinski. S’y ajoute l’empreinte de Moebius et du style Métal Hurlant (magazine BD dont a été tiré un film éponyme) ; Laloux a confectionné son second film, Les Maîtres du Temps, avec ce dernier, initialement pour en faire une série.

De surcroît, Gandahar est le croisement entre plusieurs figures importantes de l’animation française : outre le réalisateur Laloux, c’est aussi la première collaboration entre le dessinateur Caza (déjà aux côtés de Laloux depuis quelques courts) et Philippe Leclerc, assistant ici et futur réalisateur des Enfants de la Pluie et de La Reine Soleil, où les deux hommes ont signé le prolongement de cette animation française au cachet si particulier. C’est dire comme cette pépite est consistante, multi-facette et synthétique.

Un voyage romantique au-delà et au-dedans de l’illusion

Dans un pays de cocagne monté de toutes pièces et habité d’humanoïdes ailés, la dirigeante de la cité envoie en mission un jeune servant pour élucider une sombre menace. Il devra parcourir les zones vierges ou isolées de Gandahar, où il s’entichera d’une Gandaharienne et découvrira la nature et le but de ses ennemis, une armada d’hommes de métal aux ordres d’un Métamorphe démiurge et passablement omniscient.

Le récit peut être interprété comme le voyage d’un Candide ; d’entrée de jeu, Laloux s’affaire à la déconstruction d’une utopie organique dans laquelle baignait le servant devenu aventurier. En quittant sa cité éternelle, il découvre ce que l’ataraxie cachait, pour s’embarquer dans un monde fascinant, exaltant et dangereux, instable et plein de mystères ; toutes les croyances mais aussi toutes les explications naives sont chamboulées. Cette remise en question le force à vivre intensément et réellement ; il a peur mais il flirte avec la Connaissance.

Fleuron du romantisme en matière d’animation, Gandahar inspire cette merveilleuse sensation de renaissance dans une place où tout reste à découvrir, où tout est limpide et mystérieux, où le chaos et la crise guettent mais font partie de l’ordre naturel, où la menace n’étreint jamais tout à fait l’idylle avec cette harmonie luxuriante et cette nature rayonnante, à la justice et la vérité immanente. Il n’y a pas de dieu parce que le divin est partout ; la verticalité ne fait qu’habiller et structurer le décors, sans déflorer la fraîcheur de la terre et de l’Univers.

Dans cette aventure en terre mythique, le spectateur est impliqué dans un monde kaléidoscopique, sans initiation, voguant sans contraintes dans des cités, des régions, des lambeaux de civilisation achevées mais vulnérables. Gandahar engendre toute une constellation d’univers imbriqués, dont certains se répondent, d’autres se font la guerre. Leur arrogance éventuelle ne dispense pas d’un lien intrinsèque à l’absolu ; ces micro-états aspirent au lien avec le sacré, non à l’ivresse des apprentis sorciers pointant le soleil pour mieux assouvir leurs vicissitudes. Gandahar a suffisamment de matière et d’arguments pour engendrer une saga, assez d’avatars et de codes mystiques pour devenir une matrice dans l’heroic-fantasy. Il est regrettable que cette manne et ce charme n’aient pas été exploités, car le scénario seul (complexe et pédagogique) est presque dispensable devant sa beauté et son inventivité sidérantes.

Une vision audacieuse et subtile du désir et de l’impératif de Civilisation

Pour autant l’œuvre tire le meilleur des leitmotivs dominants de la SF, tout en y insérant des enjeux plus orientés, à la teneur assez politique. Quand ses acolytes évoquent des guerres entre empires fantasques, Laloux expose ici l’essence de notions plus pertinentes : il explore des visions de l’éthique sociétale, des normes et modes de vie. Au-delà de l’affrontement de la science contre tout à la fois la culture et la nature, Gandahar jouit de la dualité active de totalitarismes visionnaires. Il oppose une civilisation intolérante et enivrante par sa quête d’ordre rationnel et d’affirmation à une civilisation faste dont le règne indécent du plaisir et du laxisme contrarie la précédente. Au milieu de ces deux pôles antagonistes, une foule de petites enclaves, mais, idéalisme luxuriant oblige, guère de damnés de la terre.

S’il penche évidemment vers la liberté, Laloux se fait peintre et libre-analyste plutôt que juge. Dans sa cartographie des blocs utopiques, il se consacre surtout à l’axe du Mal (qui n’est pas si unilatéral ni toxique), pendant que celui originel du Bien est contrôlé par un conseil de femmes sectaires (anecdote amusante dont on ne saura jamais si elle a joué, Gandahar a été, comme les deux autres longs de Laloux, conçu hors de France, en Corée du Nord pour celui-ci). L’armée noire, avec ses légionnaires mécaniques issus d’hommes essorés, concilie assimilation de la nature et dévouement aveugle pour un régime ambitieux. L’autoritarisme pugnace et lisse qui la mène agit autant comme répulsif que son modèle constitue une curiosité. Le mouvement mené par le Métamorphe suscite l’empathie par sa témérité et son absolutisme ; son régime semble être celui d’un sage, plus honnête et avisé que les leaders de Gandahar, gagné par la soif de contrôle et d’uniformité.

Ainsi Laloux affirme son scepticisme sur le pouvoir ; ainsi que sur la capacité à maintenir le paradis, préserver la paix et le bonheur. L’ivresse et la passion, nécessaires à la vie et aux progrès réels ou fantasmés, sont aussi leur poison ; leur Ying et leur Yang, impulsant potentiellement autant la régénérescence que l’auto-destruction. Il en découle un regard très nuancé et profond sur les rapports de force et les volontarismes ; et non simplement un film contre le pouvoir ou les oppressions de toutes sortes, qui exagérerait le trait ou projetterait des ennemis flous. Implicitement, le Métamorphe reproche au paradis présumé qu’était Gandahar d’être trop livide, trop vacant, trop libre et serein pour avoir encore de la valeur. Et en effet, ce pays de Gandahar où il fait bon vivre et le combat n’existe plus, ce pays n’engendre plus rien ; seulement des automates tranquilles et policés.

Note globale 81

Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC

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Extrême-droite métaphorique… V pour Vendetta

Suggestions… Métal Hurlant + Le Roi & l’Oiseau 

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Voir le film sur Dailymotion ou YouTube ; version en Anglais sur YouTube

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MARQUIS ****

11 Août

4sur5 C’est une bombe, un crochet violent pris à la face, une aventure exotique, triviale et imaginative aussi exaltante qu’assourdissante. On en sort ravi d’autant de créativité débridée et de transgression sophistiquée, mentalement un peu chancelant et débordé.

Après leur collaboration pour Téléchat, Henri Xhonneux en tant que réalisateur et Roland Topor pour le scénario et les dialogues s’enquièrent d’une relecture totalement libre de l’œuvre et du personnage de Sade. Les auteurs mettent en scène le Marquis dans le contexte de son enfermement à la Bastille, prison des nobles et dissidents au Régime, à la veille de la Révolution de 1789. Comme dans leur étrange série, ils confondes prises de vues réelles et animation, usant notamment d’animatronics. On retrouve d’ailleurs ici les mêmes digressions délirantes, mais à un niveau supérieur, puisqu’il s’agit de rien de moins que de figurations du désir le plus ivre et d’anthropomorphie de la bite ; tout le long du film, le Marquis s’entretient avec son compagnon, ce sensitif insatiable. Pour lui, l’iconoclaste, le visionnaire, ce sexe loquace n’est pas un outil, mais un alter-égo, un stimulant à la création et un regard plus frontal sur les péripéties et les enjeux immédiats.

L’ensemble est un hybride de fulgurances dépravées, d’échappées métaphysiques et d’intrigue à tiroirs. Dans la foulée, Xhonneux fournit des séquences SM des plus extrêmes (deux scènes de carnage érotique dignes des Hellraiser) adaptés des écrits du Marquis ; en empruntant la structure de la pâte à modeler, il renforce l’onirisme de ces instants tout en atténuant le choc moral et formel. C’est aussi l’humour, délicat et ravageur, qui rend le spectacle aussi charmant malgré ses outrances hardcore ; Xhonneux et Topor ont surtout cette monstrueuse manie de créer la confusion. Leur univers est le théâtre des déchaînements les plus scabreux et téméraires, mais le traitement est subtil, furieux et enfantin. La beauté de cette liberté sans limite, aux fruits attractifs quoique hautement morbides, est totalement assumée, de même que son horreur est délectable. Le film dégage un plaisir de goûter à l’interdit sans se corrompre ; il a le parfum d’un témoignage odieux mais lucide, celui d’un aventurier ouvrant la boîte de Pandore pour mettre en concurrence Enfers et délivrance sous ses yeux curieux et son joug puissant.

Pour autant jamais Marquis ne flirte avec les bas-fonds, pas plus que son logiciel n’intègre la rustrerie ou le simple et brut retour primal ; il vise le fantasmagorique et touche sa cible en transformant tous ses personnages et ses objets en élément d’une chorale pulsionnelle, précipitée sans aucun recul vers la jouissance allègre, que le décors soit sordide ou luxueux. Impudique et raffiné, il nous convie là où la société s’abandonne, où les mœurs se libèrent mais les hommes gardent leur grandiloquence (la compulsion à ordonner la dérive est permanente) ; la Bastille est une sorte de harem maudit et survolté, intégrant les fastes décadents et des gargouilles grotesques comme ce geôlier pervers et dégénéré. Le laid a sa place en tant que chaire à expérimentation. Ce voyage halluciné, farce délirante et objet de représentations et d’esquisses sublimes et cathartiques, cadencé de façon intuitive, offre une vision percutante et fantasque de la déconstruction menée à son terme ; et du caractère suave et délirant du décadentisme dans le cadre d’une société aristocratique reniant son intégrité pour se vautrer dans ses passions et mieux attirer le précipice.

Note globale 82

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Fiche IMDB

+voir la critique version sur SC

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