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EXTENSION DU DOMAINE DE LA LUTTE ***

24 Sep

extension domaine

4sur5  Extension du domaine de la lutte fut d’abord le premier roman publié de Michel Houellebecq. Cette semi-autobiographie rencontre un vif succès en 1994, mais ce n’est rien par rapport aux Particules élémentaires, quatre ans plus tard, première des grandes polémiques qu’il déclenche (suivront Plateforme en 2001 et Soumission en 2015). Un an après (1999) sort le premier film tiré de son œuvre, adaptation très loyale de son premier roman, où il est question du thème fétiche de Houellebecq : la misère sexuelle et affective en son temps, soit en « régime libéral » ; pour l’homme dévitalisé ou gentiment médiocre de préférence.

Le héros du film, qui est aussi celui du livre, est un personnage ultimement houellebecquien et, en plus de l’attitude, arbore plusieurs tics renvoyant à l’écrivain lui-même. Interprété par le réalisateur (Philippe Harel), il gratifie le spectateur de ses monologues intérieurs, quelquefois contextualisés par les commentaires d’un narrateur omniscient. Acceptant l’inanité de son existence, il se laisse porter par le courant sans prétention ni désir, n’éprouvant même pas le ressentiment. C’est un mort-vivant posé, sans tourments violents, vivant l’ennui profond sans encore se désintégrer totalement ni quitter le monde commun. Il est cadre dans une entreprise performante et déambule en libéralie accomplie : ainsi il fait part de sa perception d’un « système sexuel libéral », étendant la lutte sociale à tous et s’affranchissant des appartenances de classes ; jusqu’aux rapports de force économique !

Le sexe apparaît alors comme un « second système de différenciation séparé de l’argent » et tout aussi rude. La « loi du marché », pour lui, a donc tout emporté, en tout cas dans les structures sociales et peut-être psychiques du monde occidental. Les jouisseurs pleins de ressources (concrètes et externes) et les éternels queutards triomphants ont pu s’épanouir plus encore, étendre leur pactole ; et les écarts se creusent. L’attention quasi exclusive du film est sur les gagnants économiques (ou plutôt les petits pions rangés dans ce camp) et perdants sexuels ; les gagnants dans les deux sont à proximité (de « Notre Héros » et son acolyte campé par José Garcia). Une exploration des nuances sur cette carte en deux dimensions serait intéressante, elle n’est malheureusement pas à l’ordre du jour et n’a d’ailleurs jamais trop concerné Houellebecq.

L’angle mort de l’œuvre est ici, car la puissance économique et sa faculté à instrumentaliser ou provoquer le succès sexuel est totalement omise ; être enfermé ainsi avec les losers sexuels décemment intégrés économiquement pose donc quelques limites. Le concept de « libéralisme sexuel » n’est vu qu’en tant qu’agent d’exclusion, sans considération pour les échanges et exploitations qu’il permet. Le manque d’autonomie du film s’en trouve mis en évidence ; écrin fidèle mais sans goût ni identité propres, il n’interroge rien du propos de Houellebecq et se contente de le reprendre avec malice et assurance. Le réalisateur Philippe Harel (aussi celui des Randonneurs deux ans plus tôt) s’efface tout en s’impliquant en tant que performer vanné ; l’absence de distance a ses vertus, donnant un divertissement las mais captivant, habillant une prose amère mais lucide et sans aigreur, d’autant plus percutante voir assassine.

Et puis l’essentiel n’est pas dans les variétés du « libéralisme sexuel », car Extension ne traite pas tant de compétition pour l’Homme moderne que de sa dépression, dans un espace saturé et ingrat (cette société est comme un supermarché asséché). « Notre Héros » est celui des volontés finies, des blasés, des essorés ; tellement abattu et pourtant épuisé par si peu d’expériences ; il n’a presque rien vécu, encore moins voulu. Au fond cet équilibre absurde et mesquin lui convient car il s’accorde à sa maladie du désir. Ce petit mec fade, à peine existant, mais loin d’être niais (quoiqu’il exagère peut-être en affirmant connaître « la vie ») ausculte sereinement sa réalité de légume fané. Inclus professionnellement, il n’est pas resté sur le carreau que sexuellement, mais plus généralement au niveau relationnel – et puis humain tout court, en bon atome vaincu qu’il est.

À l’image de ce type, le film baigne dans un climat très ‘bis’ urbain ; c’est un peu la version petite-bourgeoise, toute petite mais avec le statut qui en atteste, de Seul contre tous. Une toute petite bourgeoisie démissionnaire, du moins sa fraction de passagers poussifs, celle habitée par des falots n’ayant jamais été faits pour lutter. Cette population échoue car c’est sa vocation dans ce système dont elle est une déjection, mais une déjection pas nécessairement embarrassante ; une déjection qui peut servir, comme des rustines pour un ballon en fin de vie ou une garde rapprochée jetable avec des misérables composantes interchangeables, éparses et anonymes.

L’ensemble tire vers la comédie sinistre et pathétique, atteignant des pics de désespoir hilarants, dont le plus formidable est celui au bar sur I’m not in love (de 10cc), où Harel se fait apôtre d’une sagesse biblique du loser assumé, mûr voir au bord du pourrissement. Une scène ubuesque minable arrive derrière, car après tout conclure est aussi impossible que se résigner pour Tisserand (Garcia, le collègue puceau en déplacement avec Harel). Au lieu de lâcher-prise comme Notre Héros, il s’acharne sans réaliser qu’il sera toujours mis en échec dans ce système. Comble de l’ironie, il en partage les critères d’évaluation et les lois ; enfin, sans être assez rigoureux pour se déprécier lui-même, mais à ce niveau de compliance pour le jeu où on aura toujours que le rôle de sparring partner, il n’a de toutes façons aucun salut. Il aurait dû être un esclave pratique, affilié par défaut, comme son camarade Notre Héros.

Note globale 74

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Suggestions…  Choses Secrètes + Notre Jour Viendra

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Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (4), Ambition (3), Audace (4), Discours/Morale (4), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

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Note passée de 73 à 74 avec la mise à jour de 2018.

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BOOK OF BLOOD **

23 Juil

book of blood

2sur5  Le cinéphile n’est jamais à court d’adaptations sans intérêt de l’œuvre de Clive Barker. En-dehors des deux tragiques accidents que constituent Rawhead Rex et Transmutations, les différentes livraisons sont des films d’épouvante ou d’horreur honorables ou faiblards, dans tous les cas peu marquants. En-dehors des films tournés par Barker lui-même, il n’y a que deux exceptions : Candyman et Midnight Meat Train. Mais sinon Hellraiser, Barker a accouché de deux films malades, amputés par la censure, entravés pendant le tournage (Cabal et Lord of Illusions).

Septième sur la liste, Book of Blood fait partie de ces piètres adaptations. Comme son nom l’indique, il s’attaque directement aux Livres de sang, une série de livres (six volumes, 1984-1985) particulièrement appréciée et connue de Clive Barker. Il s’en réfère au premier opus et à sa nouvelle-phare, mais également à Jerusalem Streets issu du dernier volume. John Harrison, réalisateur de Darkside et musicien sur plusieurs films (Creepshow, Le Jour des morts-vivants de Romero) se charge de l’écriture et de la réalisation. Le résultat est mitigé et malgré la présence de Barker à la production, la grande adaptation n’est toujours pas arrivée.

L’intelligence du récit et l’ambiance adulte plaident en la faveur de Book of Blood, toutefois il s’enlise dans son affaire de parapsychologie et la première partie dans la maison est plombante. Le ton est loin du cinéma d’horreur US standard et bruyant, mais pas tout à fait original puisqu’il se raccroche passablement aux haunted house assez courants dans le bis de qualité. Les spéculations sur « les intersections » entre notre réalité et celles des morts aboutissent finalement à un aperçu de la zone des morts rappelant Silent Hill, ainsi qu’à un dernier tiers très torturé. Néanmoins la réalisation et l’histoire manquent de panache, tandis que le résultat se laisse apprécier mollement. C’est un travail honnête mais esquivant la richesse potentielle de son sujet, sans divertir autant que Dread. Certaines scènes sont très violentes, l’actrice principale est excellente.

Note globale 43

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Suggestions… Halloween Resurrection + Conjuring + Chromosome 3

Clive Barker au Cinéma >> Transmutations + Candyman + Midnight Meat Train + Cabal + Hellraiser + Le Maître des Illusions + Terreur/Dread + La Muse (Masters of Horror) + Rawhead Rex

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LA NOUVELLE VIE DE PAUL SNEIJDER ***

24 Mar

4sur5 Mignonne histoire de pétage de plombs d’un cadre très supérieur arrivé à saturation suite à un événement traumatique. Thierry Lhermitte pourrait donc sembler dans un rôle à contre-emploi, mais ce nouveau costume pourrait être celui de bien des connards cyniques interprétés tout au long de sa carrière (comme ceux du Dîner de cons ou d’Un Indien dans la ville) – après vingt ans écoulés et l’orgueil ramassé. Il expérimente les vertus de la dépression, à distinguer de la ‘résilience’ ; les accidents, les chocs, les graves pertes, une fois digérés, laissent quelques cadeaux derrière eux – grâce à eux passer de l’autre côté’ sera plus qu’une fantaisie de l’esprit.

Quand le film commence, Paul Sneijder a déjà largement dévalé la pente. Le battant n’a plus de travail et sa famille n’est plus fiable. Le choc du départ, c’est son refus de ‘se battre’, comme on le dirait communément. Paul ne s’engagera pas dans un procès pour la ‘réparation’ de la mort de sa fille et contre l’accident qu’il a lui-même subi. Il décide que ça n’aurait pas « de sens ». Il a peut-être tort, les autres ont certainement raison lorsqu’ils évoquent ce qu’il(s) rate(nt). L’ont-ils quand ils le blâment ? Ils plaident aussi pour ses intérêts. Ce choix pousse l’entourage à tomber les masques – enfin c’est une façon pompeuse de le dire, car il n’y a déjà plus que le minimum d’hypocrisie entre les vieux colocataires (que sont lui, sa femme et ses fils). Paul Sneijder est simplement entouré d’humains auxquels il est lié – par des chaînes obsolètes ; et ces humains sont tels qu’ils sont, lorsqu’ils ont faim, sont pressés ou obnubilés, par eux-mêmes ou par leurs activités ; et lorsqu’ils se foutent de votre sort sauf dans la mesure et dans les parties précises où ils sont impliqués. Aussi Paul n’a pas le droit de partir ; il faut le prendre au sens strict. Il a des responsabilités et on aura qu’elles à lui rappeler, avant de devenir plus hostile. On le juge, on ne l’aime pas. Il trouve le médecin puis bientôt la police pour le ramener à sa ‘réalité’ présumée.

Paul Sneijder c’est le citoyen opérationnel qui a appris l’absurdité et se voit comme un rat dans un monde fermé – un monde ‘ouvert’ seulement à son bruit, abruti de lui-même. La phase d’apprentissage, les réactions et l’adaptation ne sont pas retracées, appartiennent déjà elles aussi au passé : comme pour lui, c’est fini, au mieux englouti. Le spectateur ne connaît Paul que remis à sa place de petit homme ridicule qu’un rien pourrait balayer ; anéanti pour les caprices d’un appareil ou de la météo. Grâce à cette nouvelle place dans la vie, Paul est témoin de la mesquinerie et la sauvagerie des gens. Leur dureté de vampires zélés et arrogants n’inspire ni honte de soi ni admiration, ni compassion. Il semble y avoir un biais consenti (régulièrement) par la mise en scène à Paul – elle appuie la solitude sous de multiples facettes (la distance, la vacuité ressenties, l’indifférence galopante), l’impression d’espaces plombants et écrasants.

Le film comme les perceptions de Paul dégagent un côté comique et triste, qui laisse froid. Ils auscultent passivement le vide, les mensonges des choses. Les rôles joués, les raisonnements et présentations sur-faits semblent dominer l’essentiel, l’authenticité relève de l’accidentel, la lucidité de quelques-uns s’arrête avec leur cynisme et leur avidité. On parle à Paul comme à un dépressif, avec le mépris, l’agacement et l’impatience caractéristiques – son ‘attitude’ est une menace quand elle n’est pas simplement une gêne. Jusque-là ce film a correctement représenté une phase dépressive, ses effets, sa réalité subjective, également ses dons ; il va au bout en accompagnant Paul dans sa confrontation passive-agressive puis finalement carrément agressive. D’abord le type joué par Lhermitte rejette les suggestions, les demandes (le concours, les avocats), même lorsque son humeur ne freine pas tellement ; après la résistance il va apprendre à assumer ses principes, ses préférences, oser dire non pour des raisons personnelles, puis découvrir les joies du sabotage.

Il s’oppose avec le sourire ; répond, avec humour si nécessaire ; démolit les espoirs, les consensus et les fiertés en dernière instance (d’où cette scène jouissive face au collègue et probable amant de sa femme). Pour l’observateur non-impliqué que nous sommes, c’est génial, car les gens sont poussés à montrer ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent, sous les encouragements, la politesse et le reste. C’est le plaisir d’humilier la situation et soi-même, d’entrer dans la joie du refus et de l’abandon des caprices des normes ou de l’ego : tout ce qui fait « un minable » selon sa femme (et un autre hypocrite intéressé). Celle-ci est le complément parfait de l’histrionne ‘open’ : une workaholic sur-attentive à son image, obsédée par l’efficacité, alter ego parfait de la mal-baisée secrètement hostile à l’ultra-conformisme à la fois affiché et déguisé ; deux identités de femmes fausses et extraverties, interchangeables tout en paradant avec leur individualisme de narcisses serviles.

Dans les conditions où nous sommes, c’est donc l’horreur ultime. La fugue est bien la seule option et sans ‘ailleurs’ (terrestre ou autre) il ne reste que le négativisme – Paul le préfère allègre. Il est ouvert à l’expérience, tant qu’elle ne l’engage pas trop fort. En somme Paul refuse d’être l’objet des autres, refuse d’être dans le circuit. Sa libération est à ce prix ; il n’a qu’à gâcher une ‘vie’ qui n’en est pas une, des illusions de la bouillie sociale. Le consumérisme antisocial le guette ; l’envie de tout plaquer peut bien l’emporter. Car il n’a pu être là-dedans que comme un maillon ; désormais il ne saurait plus connaître que le statut d’aliéné. Cela n’exclut pas la conscience des risques, pour la société et pour le bonheur des individus, de ce consumérisme antisocial – simplement les valeurs n’étant plus, ce souci ne pourrait être que mécanique, finalement tout aussi hypocrite que les convictions altruistes ou le légalisme des autres. Aussi il n’y a plus qu’à laisser-aller, le monde et ses propres rentes.

Ce film pourra plaire aux lecteurs de romans ‘chemins de vie’ crétins ou brillants, pourra parler à tous ceux qui ont approché même indirectement des choses comme ce qu’on appelle « crise existentielle ». L’approche est candide, sans moralisme ni fausse notes, l’humour désespéré mais sans aigreur. Seul bémol : dans la seconde moitié, des scènes musicales et ‘abstraites’ remplies d’émotivité artificielle et de pop sophistiquée ronronnante.

Note globale 74

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Suggestions… Manchester by the Sea + Irréprochable/2016 + Quai d’Orsay/Tavernier + Incendies/Villeneuve + Hippocrate + Le peuple du silence et de l’obscurité

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

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JACKIE BROWN ***

8 Déc


3sur5 L‘intrus dans la collection Tarantino. C’est le plus posé, délicat et aussi le plus drôle des Tarantino (pour les dialogues, les pathétiques exploits de De Niro et Lee Jackson, le business de ce dernier). Couvert d’éloges après Reservoir Dogs puis Pulp Fiction, le cinéaste s’autorise un écart stylistique jamais ré-édité. Jackie Brown est son unique adaptation de roman : Punch creole, qu’il détourne largement pour en faire le support d’un hommage à la blaxploitation (son film renvoie précisément à Foxy Brown, une histoire de vengeance). Son emprunte est toujours là, reconnaissable et lisse comme elle l’était à ses débuts.

Les bavardages abondants sont au rendez-vous, notamment grâce à Samuel Lee Jackson, baratineur virtuose. En rupture avec les deux opus précédents, la narration est linéaire ; cependant on adopte, notamment lors du dernier acte, des points de vue multiples. Mais les effets, la violence sont moindres et Tarantino ne cherche pas l’uppercut ni l’alignement de morceaux de bravoures – c’est d’ailleurs pour cette raison que ce Jackie Brown a décontenancé les fans et continue de le faire. Tarantino aspire manifestement à livrer un produit plus classique et profond ; il se comporte donc comme un chef-d’orchestre soigneux, pas comme le chef opérateur trash et borné qu’il est pour l’ensemble de son œuvre.

Jackie Brown se suit donc de façon égale, sans grandes échappées, comme une symphonie confortable (avec une BO ravissante) et un peu vaine dont les héros s’imposent peu à peu. Le casting du film est son meilleur atout : Robert De Niro est inoubliable en Louis Gara simple, pote passif et légèrement anesthésié aux réactions ponctuellement ahurissantes ; et puis Tarantino a accompli un rêve de gamin et de cinéphile en faisant jouer dans son film Pam Grier, hôtesse de l’air tentant une opération à hauts risques pour sortir de l’impasse, tout en s’égarant dans son triple jeu. Néanmoins le spectacle peut sembler plus méthodique qu’habité, en raison d’enjeux et de scénario minimalistes.

Note globale 66

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Suggestions… Mars Attacks

MBTI-Ennea = Robert de Niro en total ISTP 9w8 sp, en particulièrement simple et accommodant.

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SILENCE (Scorsese) ***

13 Mar

4sur5  Scorsese souhaitait depuis ses débuts faire un film chrétien mettant en lumière l’âme et la dynamique de la religion catholique. La dernière tentation du Christ et A tombeau ouvert étaient des tentatives en ce sens, inaccomplie à son goût dans la mesure où Bad Lieutenant de Ferrara correspondrait à son projet idéal. En 2016-17 Scorsese corrige peut-être cet échec grâce à l’adaptation de Chinmoku (1967), roman le plus célèbre de Shūsaku Endō, déjà adapté par Shinoda (Fleur pâle) au Japon en 1971.

Comme ses deux prédécesseurs, Silence de Scorsese suit un prêtre jésuite en expédition pour retrouver son mentor Ferreira (basé sur le personnage réel Cristóvão Ferreira). Traqué par les autorités anti-chrétiennes sur une terre où sa religion a médiocrement percé (dans ce « marécage », quelques communautés paysannes ont rejoint les légions pour dénaturer la foi), il est travaillé par de nombreuses interrogations. À terme ces dissertations intérieures, les poussées de désespoir et les crises de douleur face à l’absurdité manifeste de l’ordre du monde (pourquoi Dieu envoie-t-il tous ces tourments?) le conduisent à douter et l’affaiblisse face aux réclamations de ses adversaires. En plus de se maintenir tendu vers l’état de grâce il doit convaincre ses ouailles opprimées que leurs souffrances ne seront pas vaines, même lorsqu’elles atteignent des niveaux insupportables.

La voix-off est récurrente, non-linéaire, utile pour un film orienté vers l’intérieur sans chercher à fuir le spectateur ou se moquer de l’oublier. Par rapport au livre, surtout focalisé sur l’usure et les doutes, le film met l’accent sur les transformations et la combativité (souvent inepte ou décalée) du protagoniste. Il souligne ses accès de démence de surface (les crises pendant les grosses fatigues, certains éclats sous la pression) sans fausser l’ambiance – austérité et anxiété généralisées. Silence ne donne pas à suivre des va-et-vient, mais invite dans une antichambre où la foi perd son éclat. Rodrigues s’accroche, essaie de garder la tête froide, délibérer, réfléchir, sans choisir les illusions ou la ré-assurance immédiate ; dans l’ensemble son courage paie, en interne, mais l’impact autour de lui est quasi nul et le poison s’infiltre de manières détournées (le dégoût pour son prochain, le mépris pour les chrétiens en demande) quand il n’est pas carrément ingéré de force.

Les heurts face au monde sont plus présents que dans le livre, support oblige mais pas seulement, car la mise en scène a recours à plusieurs artifices et perceptions accolées – jamais en opposition mais volontiers en divergence. Silence capte ces cohabitations de forces et d’intérêts qui ne sont pas là pour se convaincre de leur légitimité cosmique ou intellectuelle, ou seulement à une échelle seconde, non-vitale. Les japonais eux-mêmes ne sont que peu dans la déconstruction de leur ennemi. La paresse, l’ignorance, la brutalité ne sont jamais en cause ; des camps et des hommes sont simplement porteurs de vérités – ou de nécessités commuées en lois (souvent effectivement insurmontables, jusqu’à révolution). L’Inquisiteur et ses sbires sont attachés à se préserver de cette fausse vérité pernicieuse défendue par l’Église.Les Japonais et leur culte sont impitoyables, engagent dans une cruauté plus manifeste et tiennent leurs promesses sur Terre ; le catholique doit être prêt à s’humilier, mais en dernière instance, même lorsqu’il s’abîme, ce n’est pas les seigneurs qu’il doit craindre et qui sont les maîtres de sa personne.

La vanité de vouloir christianiser le Japon, de partir en croisade même si c’en est une de conversion avant tout (pacifique au fond et normalement aussi pour la forme), n’était pas abordée de front dans le livre. Le film se repose sur des joutes théologiques inscrites en lui (face à Inoue et à l’interprète) pour les traiter, apportant une certaine valeur ajoutée, faisant des turpitudes de Rodrigues le cœur du concert mais pas son mètre-étalon. Son orgueil, sa jeunesse d’esprit et ses relatives foucades n’empêchent pas sa foi d’être profonde et pure, ni de vibrer quelque soit les apparences ou les compromissions. Silence est bien un film catholique réussi et honnête, où un croyant traverse un désert à sa taille, subit des épreuves finalement trop fortes pour lui, mais dont le parcours et la peine ne sont pas vains. L’échec et l’apostasie sont là, sans être unilatéraux – ils deviennent même dans son cas une façon d’abjurer certains égarements terrestres ou élans immatures. Il reste toujours de la place pour maintenir son engagement et le renouveler quelque soit les nouvelles difficultés ou les fautes à racheter.

Note globale 75

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Suggestions… Mission + La Passion du Christ + Casino 

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (2), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

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