Tag Archives: Abel Ferrara

THE ADDICTION ***

29 Mar

the addiction

4sur5  Dans la seconde partie de carrière d’Abel Ferrara, connu pour Bad Lieutenant, les films méconnus et éventuellement méprisés s’entassent. New Rose Hotel et Go Go Tales ont quelques fans expressifs, mais c’est surtout The Addiction qui fait figure d’exception. Cet opus est globalement respecté et possède un petit cortège de groupies, dont le critique britannique Peter Bradshaw qui y a vu « le meilleur film de tous les temps ». C’est un film culte au sens puriste du terme, proposant une approche singulière (et inimitée) du mythe du vampire.

Radical, soigné, agréable à suivre, The Addiction retient l’attention, mais ses provocations et postures intellectuelles ambitieuses sont parfois bancales sur le fond. Ferrara illustre sa tentation mystique par des laïus philosophiques de fantômes sous coke n’arrivant pas à relier les morceaux. Citant La volonté de puissance de Nietzsche et les exploits mortifères du nazisme, il orne de façon assez caricaturale une tentative de redéfinition du vampire inspirée, quoiqu’éparpillée. Quand ses vampires émettent l’idée qu’il fout pousser à la mort ou y être poussé, ce n’est ni dans un mode écervelé et badass, ni avec une ambition glamour façon Les Prédateurs.

L’optique des vampires de Ferrara est clinique et exigeante. Il y a toutefois trois facettes, qu’incarnent tour à tour l’étudiante Kathleen (Lili Taylor) mordue en début de séance, tandis que des convertis plus anciens ont tranché. La première option, c’est celle de Christopher Walken, portant le poids de l’éternité : l’immortalité est l’occasion d’accéder à une certaine forme de sagesse, ou à défaut celle de s’enrichir en parcourant les créations de tous les grands auteurs. Il y a bien sûr l’optique prédatrice pure (celle de la visiteuse de l’hôpital dans l’avant-dernière séquence). Enfin il y a la mort de l’égo, scellé par la réplique finale « la révélation de soi est l’annihilation de soi ».

Dans tous les cas, c’est l’accession au rang d’organisme supra-naturel comme affirmation ultime de l’élan vital, au détriment de l’Humanité et à la faveur d’un salut individuel. Ferrara se sert du vampire pour traiter de ce fond reptilien l’obsédant depuis toujours. Ici il triomphe parce que les fardeaux sociaux, la culpabilité, la honte et la conscience de l’autre sont des notions dépassées ; mais aussi parce que le temps n’a plus de prise et que la peur finale, celle de l’extinction, n’a désormais plus aucun sens. À partir de là, il ne s’agit pas d’être un héros de tragédie, mais simplement une divinité sans apôtres et sans entraves, dont rien ne saurait entamer la force : la vie terrestre reste un piège, mais désormais un piège dont on tire parti.

Note globale 71

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Suggestions… Begotten + Les Prédateurs + Faux-Semblants + Eraserhead

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GO GO TALES **

28 Fév

go go tales

3sur5  En compétition à Cannes en 2007, Gog Go Tales est pourtant un des films les plus techniquement minimalistes d’Abel Ferrara. Quand elle a lieu, sa sortie en salles est repoussée ; en France, elle ne se produit que quasiment 5 ans plus tard (2012). Les rares spectateurs du film sont très divisés, certains criant au génie, d’autres sortant consternés par ce Go Go Tales cacophonique et à la limite de l’amateur. Les premiers confondent la signature Ferrara avec du génie encore en vigueur, les seconds n’ont pas tout à fait tort.

Go Go Tales est saugrenu, brouillon, grivois, mais c’est aussi un film dont la proximité est éloquente. Cette vivacité, ce trop-plein d’énergie consumé avec rage, concernent l’ensemble des œuvres de Ferrara, jusqu’à Welcolme to New York ; The Addiction aussi y souscrit, mais dans un mode austère et retenu, tandis que Body Snatchers canalise simplement cette intensité à merveille. Avec Go Go Tales, Ferrara ausculte un système, ad hoc, ici et maintenant. Il n’y a plus de recul entre ses impressions personnelles de cinéaste avançant de manière irréfléchie mais ne lâchant pas et les tribulations de la population du Paradise, strip-club new-yorkais old school.

Tourné en huis-clos dans un studio de Cinecittà dont Ferrara fait alors son bunker, Go Go Tales est un film dans l’expectative, proposant une expérience en prise directe. Il se déroule sur 48 heures, pendant lesquelles les éléments dysfonctionnels passent, tandis le show et la boîte restent debout, si miteux soit-ils. L’approche terrienne et physique de Go Go rappelle un peu celle de Pusher III (c’en est alors un cousin dégonflé), a des côtés rushes hystériques d’un Holy Motors des bas-fonds. Go Go Tales est l’anti-clip par excellence. C’est aussi un crash retentissant : pas que ce soit ridicule ou raté, c’est simplement une approche du cinéma aveugle et borderline.

Drôle d’expérience à la clé, où on s’immisce dans une espèce de faux reportage romancé. Malheureusement, l’absence totale de jugement de Ferrara sur son travail, pose problème. Si la balade est d’une liberté indéniable, elle ne débouche aussi sur rien. L’effet caméra à l’épaule et a ses limites, l’inspiration ne peut être qu’empirique. Au final, Go Go Tales est un vigoureux laisser-aller pour un résultat impliquant mais absolument pas enrichissant. À voir comme une ribambelle d’anecdotes, dont certaines valent le détour – les prestations déchéantes de Willem Dafoe et Asia Argento.

Note globale 55

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Suggestions… Showgirls + Twixt + Cosmopolis   

 

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THE KING OF NEW YORK ***

5 Juin

4sur5  The King of New York est souvent considéré comme le chef-d’oeuvre de Abel Ferrara, à tort. C’est effectivement le plus conventionnel, le plus tout-terrain, le plus déférent envers les grandes traditions du cinéma américain, celle du film de gangster en l’occurrence.En vérité Abel Ferrara ne fait ici que livrer un exercice de style concurrençant les mastodontes du genre par sa maestria technique et visuelle. C’est considérable même si c’est peu de choses par rapport à des révélations comme Bad Lieutenant ou L’Ange de la Vengeance, films freaks où le cinéaste se montre engagé de manière absolue.

 

Gunfights, vengeance, trafics et économie souterraine, conflits de loyauté, sexe et drogue : une certaine routine. Dans ce programme classique autour de la mafia et des bandits, ceux de la rue et ceux commandant depuis leur tour d’ivore, Ferrara introduit ses thématiques et travesti les drames convenus en tragie-comédie, entre désinhibition et mélancolie en sourdine. Les rôles sont retournés, les gangsters sont des rats, en bande mais lâches, les flics excédés et violents : David Caruso (héros de la série Les Experts:Miami), décide de provoquer la guerre entre les « vermines » afin de parvenir à ses fins, alors que « le système » ne lui permet pas d’agir de façon juste et entière. Au milieu Walken, l’ange déchu et amer, déjà un nettoyeur, lui, ce malfrat grandiloquent avec un code éthique, lui le juge ultime.

 

C’est génial, étincelant, la photo est parfaite. Et en même temps, c’est trop, c’est aussi puissant que creux. Chaque coup est une réussite stérile. Comme Hostel dans un tout autre genre, on vacille entre grandeur et escroquerie, néant et efficacité. Il n’empêche, ce qui frappe et ennivre dans The King of New York, c’est sa grande classe, avec même la descente pour consumer la légende en direct. Christopher Walken s’immôle, dans un dernier acte où il accepte de plonger, mais non sans tout emporter avec lui, les vies des complices et des ennemis de toujours, celles des innocents aussi, quitte à tout jeter, y compris son code d’honneur.

Note globale 72

 

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4H44 DERNIER JOUR SUR TERRE ***

30 Déc

3sur5 Dans l’œuvre de Ferrara, ce sera son film  »found footage ». Toujours dans l’urgence, l’éveil brutal des sens et de la conscience devant le danger, Ferrara nous invite dans sa fin du monde, auprès d’un couple d’artistes new-yorkais. Surprise : nous découvrons un monde à l’agonie muette, demeurant relativement ordonné et limpide. Les gens sont globalement résignés, parfois presque joyeux, il y a juste quelques cris et complaintes, des défaillances subites. On ne voit guère la fin du monde, on la sent déjà installée.

Tout au long du film, Ferrara empile les interviews de personnalités, les philosophies personnelles ; montre comme chacun cherche à quel saint se vouer, cohabiter avec son sort, à accepter la fatalité. Car pour la situation de 4h44 il part du postulat, qu’il généralise presque, que les hommes auraient appris à ingérer cette fatalité ; et montre que la foi, que ce soit en l’amour, en un système, dans la baise ou le confort, ou dans un monde qui se relèvera ou s’épurera, permet non seulement de s’avouer la réalité mais aussi de la dépasser, la mettre au défi, par le simple fait qu’on est vivant et en besoin de complétude.

Ce n’est pas un grand film, il a des manques (un apocalypse bien timoré – pas de gros déluge) et ses limites (les parti-pris peuvent sembler intenables, les personnages superflus ou leur hystérie décalée face aux circonstances) ; ainsi que ses lourdeurs (petites séquences  »sensorielles » avec focalisation sur les détails du corps et intrusion dans l’intimité ennuyeuse). Mais c’est une belle balade à l’aube d’une nouvelle ère, qui se jouera sans nous. L’heure du bilan, de la mort, mais juste de la sienne et de son égo.

Note globale 66

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Suggestions… Cosmopolis + La Route + Holy Motors + Melancholia

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DRILLER KILLER ***

24 Avr

driller killer ferrara

3sur5  Membre de première classe de la catégorie Nasty Videos, Driller Killer se traîne une aura culte mais aussi une réputation très mitigée. Après le porno Nine lives of a wet pussy, Abel Ferrara tourne dans l’autre domaine underground par excellence : le film horrifique aux tendances gore. Driller Killer frappe fort au point d’être remarqué par William Friedkin (L’Exorciste), qui lui permettra de produire son film suivant avec un meilleur budget : L’ange de la Vengeance aka Mrs.45, l’une de ses plus grandes réussites.

Driller Killer présente les caractéristiques du cinéma futur de Ferrara et suscite un paradoxe : il peut décevoir avec ce recul rétrospectif, tout en laissant une emprunte en mémoire. L’aspect brouillon du film pose problème ; de nombreuses séquences sont superflues ou redondantes, n’apportant ni nuance ni surenchère. Des opportunités semblent négligées. Et en même temps, Ferrara installe une signature forte, un climat poisseux et nihiliste évocateur.

Le principe de base est excellent ; à l’époque où le cinéma horrifique se complaît à montrer le triomphe de la dégénérescence dans les campagnes (Massacre à la tronçonneuse, Day of the Dead), Driller Killer situe cette déliquescence monstrueuse en milieu urbain. Au lieu de servir les fantasmes déconnectés, il s’intéresse à la réalité et place les excroissances monstrueuses là où elles se trouvent réellement. Ainsi se découvre son New York mal famé, cet arrière-pays et ces zones du refoulé présentes au cœur de l’Amérique dirigeante, pas enfouies au loin dans des profondeurs improbables.

Abel Ferrara incarne lui-même le personnage principal, Reno, jeune peintre couvert de dettes procrastinant pour achever son dernier tableau. Il ne veut plus se débattre pour ramer encore et encore. Il est un damné ordinaire et il en a assez. Il y a les flash d’abord, cauchemardesques, pas loin d’inquiétantes hallucinations ‘psychédéliques’. Puis il y a le passage aux meurtres, cette part révoltée et destructrice assumée. Dans la seconde moitié du film, Reno apparaît comme la version non-psychotique de la star de Maniac. Ses exploits à la perceuse sont d’ailleurs d’un gore redoutable, comparable à ce chef-d’oeuvre du genre.

Cet essai est à la fois concluant et frustrant, mais cette frustration vient finalement du refus de Ferrara de quitter l’aspect pseudo-documentaire (romantique, sans doute) pour allez vers une œuvre strictement cinématographique où les personnages deviendraient les mobiles du spectacle. Ferrara a son approche du cinéma, potentiellement rebutante, pouvant engendrer une certaine extase, parce qu’il propose de vivre au rythme d’un ou plusieurs personnages en nous invitant dans sa réalité tarée et en acceptant ce que la réalité (même malsaine) peut avoir de non-cinématographique ; ça ne la rend pas moins divertissante, au sens où un roman psychologique ou une balade exotique sont divertissants.

La sympathie s’installe et croît pour ce petit film, objet de beaucoup de fantasmes et finalement de médisances. Il offre une vision bancale fondée sur des intuitions puissantes. Dans ces univers marginaux ou putrides, on se came, on se met minable ou on implose ; mais c’est la puissance par en-dessous ou l’illumination dans la drogue : ce n’est pas la vraie puissance. Les jeunes de ces milieux ont un trop-plein d’énergie sans objet, se consumant comme elle peut, quitte à partir totalement en vrille ou recouvrir peu de sens.

Reno lutte contre cette déliquescence, mais il n’a pas d’alternative. Au mieux, il choisira son mode de résignation ou d’auto-destruction. Voilà pourquoi il ne sait plus produire, pourquoi il se bloque alors qu’il a trouvé un moyen d’expression (la peinture) qu’il peut exploiter. Il pourrait s’épanouir mais si la force émerge elle est aussitôt brimée ; il en devient un être faible et aliéné, d’autant plus qu’il refuse d’allez avec le courant et alors que d’autres trouvent une certaine gloire dans cette déchéance (les chanteurs de ces groupes de rock/hard).

Aussi, il trouvera dans la violence le seul moyen d’exprimer sa puissance, en plus d’un défouloir véritable, un où il ne se détruit pas et ne se diminue pas face à un monde ingrat. Les cibles de Reno seront d’ailleurs souvent des miséreux, incarnations de l’exclusion finale et de la médiocrité matérielle avec laquelle il flirte dangereusement. Il se trouve déchiré entre l’envie de se sauver et celle de tout plaquer : puisque c’est la jungle et que je serais toujours victime, désormais ce sera la jungle où ma règle commande ! À la fin, ses crimes prennent une nature sexuelle (quand Steven est remplacé), élan tardif renvoyant au manque d’agilité de Ferrara dans son sujet.

Note globale 68

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Suggestions… Epidemic

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