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MERCI PATRON ! *

10 Nov

1sur5  Avec ce film qui aurait contribué à l’éclosion du mouvement Nuit Debout (avril 2016), François Ruffin estime attaquer l’oligarchie. Elle est représentée par Bernard Arnault, 14e fortune mondiale et seconde de France. Merci patron ! se pose comme un documentaire en mode ‘journal de bord’ et présente au public une opération en faveur du couple Klur, au chômage et endetté depuis la délocalisation de l’usine LVMH où ils travaillaient. Ruffin, un délégué CGT, un inspecteur des impôts et d’autres se lancent dans un jeu de dupes en leur faveur, en obtenant à terme des dommages pour les torts causés au Klur, de la part de Bernard Arnault.

Arnault n’a pas tenu ses engagements en choisissant Dior au détriment de ses autres boîtes. Les Klur vivent une situation difficile et probablement injuste. Pour le reste tout dans ce film est affaire d’opinions. Sa charge est étriquée et la notion de capitalisme de connivence n’est qu’effleurée. Il n’y a aucune considération pour le défaut de rentabilité, qui met en question Arnault et ses stratégies, mais aussi les aptitudes humaines, sans oublier le système économique et politique (qui lui est déjà abondamment discuté ailleurs) ; dire que c’est mal ne répond ni aux nécessités ni aux défis économiques. Cela ne pourvoit personne et ne fait que flatter des victimes. Dans Merci patron !, on ne fait que manger ou gratter dans la main sur laquelle on crache Il existe beaucoup de gens dépassés, paumés, hagards devant la réalité, ils ne l’ont pas nécessairement choisi ou mérité ; souvent il ne leur vient même pas l’idée de se battre ; mais celle de s’agiter, se plaindre, un peu, éventuellement, laconiquement. En pure perte ou pour se casser au pire. Ces gens-là forment le principal de la foule de Merci patron et c’est un de leurs malheurs, face auxquels ils peuvent être largement démunis. Avec la méthode, puis surtout la mentalité et l’optique valorisées ici, ils pourront obtenir des compensations. Ils resteront sûrement des esclaves. Au maximum, ils deviendront de grands enfants turbulents engagés ‘définitivement’ sur la pente de la régression.

François Ruffin, qui se met beaucoup en avant et va jusqu’à raconter sa vie par le détail, a au moins la vertu d’être clair en terme de projet et de convictions. Il s’affiche tel un homme sans qualité, sans idéal ni illusions, mais est encore travaillé par un peu d’orgueil apparemment ; alors il surfe sur le ressentiment des autres et reste médiocre. Le film est peinturluré avec son ironie à deux balles de type hostile fuyant la confrontation et l’honnêteté, sous prétexte que les dés sont pipés ; mais cette posture passive-agressive n’est qu’une protection pour se faire plaisir, elle rabaisse son auteur, gâche la qualité et l’intelligence d’une lutte. La jalousie par rapport au mode de vie d’Arnault est affichée de façon détournée mais, lorsqu’on prend un peu de recul sur le film, elle apparaît catégorique et pachydermique, obsessionnelle ; décidément, on est bien ici pour rester des soumis-revendicateurs. Le film, par son sujet, sa forme, sa conception, n’apporte aucune valeur ajoutée (ou le minimum possible) et c’est malheureusement cohérent avec ce qu’il porte. C’est aligné sur l’attitude constante de Ruffin : celle d’un nihiliste narquois, produisant avec peine et négligence quand ça lui arrive ; toxique et désinvolte sauf pour accomplir le numéro et la mission associée sur lequel a jeté son dévolu.

Quand il n’est pas à fond sur le projet contre LVHM, le film laisse se proliférer de scènes de parlotte, même pas ‘de vie’ ; quelquefois Ruffin se met en scène au sens le plus symbolique, notamment lorsqu’il confond son image de père ‘actif/social’ avec celle de Robin des bois. Les détails bâclés se multiplient, les enchaînements se font à base de gadgets décoratifs hideux même lorsqu’ils n’étaient pas primitifs, la mise en scène ressemble à un reportage de chaîne Youtube ; mais on s’en fout ! Car on a tous les droits ! Voilà donc ce qu’il faut faire de son droit d’exister, de s’exprimer, de créer : une bouillie aigrie, libérée, même pas rageuse, juste imbue de sa bassesse. L’attitude de Ruffin est à ce niveau : il insiste pour aller semer instant de zizanie lors des présentations pour actionnaires afin de marquer le coup. Au mieux c’est vain, au pire c’est compromettant : sauf si le principe de se manifester, d’être ou de poser une gêne passagère est ressenti comme fondamental, c’est donc débile. Mais ainsi Ruffin a capturé son truc, « le dialogue social » c’est bidon voyez-vous : vous avez la preuve et lui a son trophée.

En se plaçant dans l’action l’opération et le film ont tout de même des vertus positives. Il y a bien un plan, une suggestion et une préférence pour le volontarisme. Ils revalorisent la logique syndicale partant du bas, appelant à se ‘réveiller’ (même si c’est pour prendre ensemble et non faire ou apprendre à pouvoir compter sur soi). D’un point de vue pragmatique et au mépris de tout ‘jugement’, passer par ce cas individuel pour défendre le collectif a du potentiel. Ruffin place effectivement un « cheval de Troie », qui peut rester lettre morte mais contient un signal. Cela suggère que le géant, s’il n’a pas des pieds d’argile, peut au moins trembler pour commencer. Enfin, concrètement, eux (les gens du film) et ‘nous’ en restons là. Savourons notre victoire ! Mais c’est une peccadille présentée comme une belle bataille conséquente. Ce manège est politiquement stérile, sauf pour la proposition de monter escroqueries ou de faire des ‘coups’. On est toujours dans la logique de l’infirmière (comme l’ensemble de la classe politique, quelque soit l’hypocrisie) et en même temps, dans une attitude nocive, qui ne consiste qu’à arracher, reproduire circuits où on se plaint. Les barons voleurs sont des pourris et ce genre ‘d’agitateurs’ des braves baudruches ; leur pire est double, c’est le poil à gratter un peu planqué, ou la démolition tyrannique avec affinités puantes (apparemment pas pour Ruffin au rayon gauchismes d’avant-garde et trotskysmes ; mais sa fibre anti-intellectuelle et certaines de ses fiertés ne présagent rien de mieux).

La façon dont Ruffin et son groupe obtiennent gain de cause, avec la rétribution et les ‘fautes’ des conseillers d’Arnault, devraient plutôt inviter à se remettre en question : et si l’adversaire n’était pas en train d’éteindre le feu ? Car ainsi la mauvaise pub retombe comme un soufflé et ne touchera qu’un noyau dur de révoltés ou d’observateurs ; une demi-faute assumée a moins de retentissement qu’une manigance qu’on chercherait manifestement à planquer. D’ailleurs Ruffin se leurre complètement en croyant que son journal périphérique (Fakir) est pris comme une menace (et les autres titres, tel Le Monde, sauraient banaliser l’affaire s’ils en parlaient, ou en faire une caution au mieux – mais ce sera davantage à l’ordre du jour en 2017 qu’en 2016). Sauf informations confidentielles renversantes dans les tiroirs, comme la détention de secrets avec lesquels ils feraient chanter Arnault ; dans ce cas il faut simplement voir à quoi cet atout est employé et là, cette complaisance dans la farce devient embarrassante.

Ces ruminations ne sont pas seulement stériles mais régressives. Oui la vie est dure et pleine de salauds ; à quoi sert de s’y attacher ? Pourquoi pas poursuivre ailleurs ? Une femme reconnaît à un moment qu’elle a trouvé un meilleur emploi après la fermeture de l’usine, vit mieux ; mais non, elle aimait son usine, « on était un peu exploités mais » en gros : c’était pas si mal et puis on avait pas trop d’ambitions ! Mais là est-ce que le patron voyou est encore responsable ? Il est co-responsable de l’entretien de cette mentalité d’esclave ; mais qu’attendons-nous alors ? Que ce soit lui, ou une autre lumière, ou un bon père ou samaritain, qui vienne nous entretenir dans une précarité honnête et confortable, avec courtoisie ? En se laissant gueuler dessus pendant les heures de pauses ou de loisirs, puis en comptant sur nos services loyaux, fatigués et résignés ; mais bassement gratifiants car la tâche n’est pas menaçante, laisse végéter tout notre être pendant que nos petites mains s’activent et que des réflexes de bêtes s’installent ? Le parasitisme de gauche se nourrit de l’abattement populaire, comme toutes les autres forces politiques ; qu’elles le veuillent ou non, qu’elles rêvent ou préparent l’avenir, ou s’en fichent éperdument.

À côté, Pierre Carles est un génie (au demeurant ce n’est pas un abruti) ; forçant un peu trop sur le constat de son impuissance (Pas pu pas pris, Fin de concession). Et pour de l’ironie autrement salée : Elice Lucet sur le service public (Cash Investigation) est infiniment plus subversive, face aux ‘pouvoirs’ et aux abus, sans faire la maline avec la loi (avec une tendance à l’omission cependant). Car c’est là-dessus qu’est la charge et la haine du film ; et là que se passe l’essentiel pour ses troupes ‘pensantes’ et engagées probablement. La loi et la nécessité, celle de créer par exemple, condition indispensable à un monde vivable, lequel est un pré-requis à tous les mondes meilleurs. Enfin pas de panique, ce n’est pas au programme : la mission c’est d’emmerder les grands et récupérer un peu de leurs rentes. Attention cependant : une fois les ennemis abattus, le drame se transformerait en comédie épouvantable. Heureusement, les ennemis sont trop forts (ou sinon, trop plein de ressources), tout ce qu’ils peuvent faire c’est des concessions et rester nos diables. Tout ça roule donc, même si c’est la phase lamentable d’un système où il faut tenir et nourrir les ouailles.

Note globale 31

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Suggestions…

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (-), Dialogues (3), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (1), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (3), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (1), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

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NÉS EN 68 *

4 Juin

1sur5  Un des slogans soixante-huitard proclamait « Nous refusons un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de périr d’ennui ». Imaginons le désastre si les apôtres de l’originalité et du yolo permanents s’embourgeoisent : une société à la fois criarde et aseptisée (pour équilibrer les cris et meubler), régie par une éthique lâche qui a chassé le sens des responsabilités et criminalisé le goût de l’ordre – mais a ses autorités et ses flics, réalisme et avancement obliges. Restent les jouissances primaires, la liberté de surface bonne pour les grands enfants, puis éventuellement les souvenirs de la transgression ; mais il faut se méfier de ceux-là, la nostalgie est un poison, elle porte le germe de la réaction, du conservatisme et du rejet du monde tel qu’il va.

Il faut au contraire se féliciter pour les progrès accomplis, critiquer les manques de ‘vision’ et les crispations éventuellement (mais ceux-là sont chez les autres qui refusent l’Autre, ce n’est donc pas nôtre sujet!) ; et, en bons prospecteurs des révoltes d’aujourd’hui et de demain, accompagner (ou au moins saluer) les élans de la jeunesse en guerre contre papa, grand-mère ou les gardiens de l’ordre et du statut quo. Cela permet aussi d’éviter de s’assumer comme les soutiens d’un système normatif, même lorsqu’il collabore avec les pouvoirs réels ou tient des fonctions-clés dans la société ; autrement dit, cela permet d’avoir sa place dans l’establishment sans se sentir impliqué, légiférer et répandre son modèle tout en continuant à rêvasser à titre personnel, se fantasmant éclaireur et dissident à titre collectif, se plaçant dans le courage et l’avant-garde à titre intellectuel.

Le film Nés en 68 le reflète passivement, avec une préférence pour l’égocentrisme doucereux assez aimable et pratique en dernière instance (en plus d’éviter de plonger dans les combats odieux et destructeurs pour la ‘différence’). C’est un trop beau cadeau pour tous les anti-68tards. C’est aussi un tendre cadeau, involontaire, désarmé car naïf et dévoué dans son regard ; abandonné aux sentiments, oublieux de ce qui les dépasse et de la variété de leurs buts, vulgarisant ce qui les nourrit et les identifie. Pendant quasiment trois heures, il suit les pérégrination d’une poignée d’activistes puis de leurs enfants, en étendant le récit de 1968 à l’ère Sarkozy (temps où sort le film). Des épisodes de la vie politique sont cités avec un parti-pris ‘anti-droite’ sans annotations : par exemple, la victoire de Chirac en 1995 est vécue comme une « réaction » intense, à la télé une femme à serre-tête fait part de sa joie. Bref, l’heure est à la mélancolie et cela vaut toutes les explications. Évidemment la razzia lepéniste en 2002 est citée, on s’offusque et on tremble, puis voilà. La célèbre saillie homo-sceptique de Boutin (lors des débats sur le PACS en 1998) est lue, on s’indigne devant ce ‘délire’, ça tient chaud.

La première heure montre les soixante-huitards d’élection au cœur des événements (dans les universités) puis livrés à la vie en communauté, dans la campagne ; le groupe se disloquera, Catherine (par Laetitia Casta) restera jusqu’au-bout de sa vie. Elle y fait deux enfants, structurés par les idéaux gauchistes et libertaires, qui rejoindront à Paris les autres héritiers de 68 (dont leur père), insérés et actifs socialement. Le fils Boris est un homo porteur du HIV, vagabond avec pied-à-terre partout grâce à ses amis et sa famille éclatée. Loin par sa conduite (pas tant en esprit), la fille ne veut « pas rater [m]a vie comme maman » et devient cadre à la carrière brillante. Les personnages sont quasiment ‘nuls’ en eux-mêmes car réduits à leur symboles – au maximum pour une fiction conventionnelle. Le destin télévisuel initial (pour un téléfilm en deux parties) justifie peut-être cette médiocrité : il faut instrumentaliser es perceptions grossières où tout le monde peut s’accorder et se retrouver. Pourquoi pas, mais à quoi bon la pédagogie si c’est pour une perspective nébuleuse et pour assécher son sujet.

Ce film fait donc que partager une sympathie ; le reconnaître justifierait donc d’être écervelé, viscéralement entre apathie heureuse et complaisance repue (les excès grotesques du père -bobeau vaniteux- sont appréciés et consolés, jamais analysés ou questionnés). D’ailleurs la sympathie est possible pour ces petites personnes un peu cartoonesques, grâce aux acteurs (Casta, Théo Frilet pour son fils gay) ; dans l’ensemble (pas au début), les comédiens ont le mérite de digérer le ridicule et le pachydermique généralisés. Manque encore la vérité émotionnelle, qui prend des accents comiques quand elle est censé percer avec virulence – la candeur et bonne foi manifestes peuvent désarmer à leur tour, jusqu’à bannir toute envie de rire. Parfois l’omission de la profondeur a du bon ; Nés en 68 est trop creux pour ébranler qui que ce soit et s’épargne grâce à cette inanité – tout comme on laisse passer une propagande niaiseuse de service public, ou l’acclame par principe si elle flatte notre volonté.

On peut bien vomir ou suspecter son idéologie, c’est la platitude et la bêtise induite du film qui donnent trop facilement raison aux adversaires ; Nés en 68 ne livre pas de constats édifiants ou réfléchis (même si à la fin de la première partie, il souligne la défaite des utopies ‘primitivistes’ et des préoccupations égalitaires et universalistes). Les clichés sont doctement entassés, les aspirations tire-larmes insatisfaites à cause d’une combinaison impitoyable : emphase absolue et zéro recul, penauderie narrative, caractères, motivations et péripéties aussi épaisses que leur résumé à l’écrit. L’image et la technique sont insipides, faibles sans toutefois sombrer dans l’amateurisme ; la mise en scène fantomatique et pauvre. La progression est lamentable et s’opère par paliers, les ellipses comme les temps d’arrêts sont disproportionnés.

C’est donc un spectacle triste, laid, idiot mais tout sauf féroce ; il reste à la surface et prend son temps pour ça, ne prononçant rien sur ce qu’il embrasse pourtant, s’en tenant au catalogue, peut-être à destination des ignares profonds en terme d’Histoire récente. Mais l’hémiplégie radicale coûte cher en terme de crédibilité et d’intelligence, même flanquée d’atours sobres et scolaires. La pirouette finale est un sommet de parti-pris lénifiant, 100% gentil et rabougri, ramenant la volonté politique ou même l’idéal à la petite émulsion (presque du bestial pleurnichard et insoumis) : entre-deux tours en 2007, Sarkozy en campagne attaque 68 notamment pour sa connivence avec le capitalisme ‘sauvage’. Les deux hommes à bord ne trouvent qu’à éteindre la radio. La séance se ferme sur la vaine gueulante d’une poignée de jeunes sur un rond-point parisien, de nuit (c’est plus joli et ça sent plus la sincérité qu’aux heures de cours).

Le tandem Ducastel/Martineau perd beaucoup en s’appliquant à réprimer son penchant pour la fantaisie (Drôle de Félix avait déjà une saveur ‘sociale’ mais son champ était plus large, il restait accroché au road-movie et à l’énergie de son personnage principal), très poussé dans leur précédent opus (Crustacés et coquillages). À la rigueur Innocent the dreamers (Bertolucci) vaut mieux pour 68 et a le mérite d’être plus frontal niveau racolage fapfap ; pour les années sida (1980), mieux vaut se tourner vers Les témoins de Téchiné, qui a pour lui une sensibilité consistante. Enfin pour un point de vue pertinent sur les retombées de la vague de révoltes en Occident autour de 1968, la nature de ses supporters et la morale de ses privilégiés, préférez un classique : Absolutely Fabulous.

Note globale 29

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Suggestions…

Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (1), Dialogues (2), Son/Musique-BO (1), Esthétique/Mise en scène (1), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (2), Ambition (3), Audace (1), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (1)

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TUSK *

16 Jan

1sur5  Kevin Smith a fait un film proche de l’excellence ; c’était remuant au milieu du reste ; apparemment, trop difficile à assumer pour lui. Red State n’aura été qu’un heureux accident et voici maintenant Tusk, produit dans la lignée de Human Centipede (le film ‘extrême’ allemand) avec la création (par un vieux fou) d’un morse à partir d’un cobaye humain. Plus directement, Tusk est l’adaptation de l’épisode The Walrus & the Carpenter de la série de podcasts SModcast générée par Smith himself. C’est aussi le premier opus d’une trilogie, la True North, qui arrive après les View Askewniverse qui ont occupé l’essentiel de la carrière cinématographique de Smith jusqu’ici (à partir de son Clerks).

Smith a voulu officier dans le grotesque, loin de son domaine de prédilection qui est la pantalonnade de lourdaud aromatisée de sauces hipster. La fabrique du morse artisanal, sa conception, sont largement éludés ; l’apparition de la créature a de quoi arracher quelques sourires mais reste bien désuète par rapport à de multiples expériences passées dans l’Horreur plus ou moins nuancée par la farce : Society, Horribilis et d’autres présentaient des monstres similaires. D’ailleurs une fois la transformation accomplie, la séance devient carrément et simplement soporifique. Le coaching de l’énième nouveau Monsieur Tusk par son ami illuminé est médiocre, dépourvu d’énergie et d’imagination comme le reste. Le film ne fait qu’enchaîner des sortes de sketchs fainéants et bêtes, comme celui avec l’inspecteur Guy Lapointe, composé par le guest Johnny Depp.

Comme certains humoristes sans doute un peu trop confortés dans leurs illusions, l’auteur et ses recrues soulignent leur intense amusement et semblent y trouver une légitimité (le film s’ouvre sur les fous rires de participants à une émission). Pourtant la seule franche joie consiste à voir cet immonde podcasteur, un moustachu vaniteux et mesquin (par Justin Long), tomber de son piédestal imaginaire. Michael Parks est aussi charismatique que dans Red State et son personnage est encore le plus riche, mais cet Howard Howe, ancien aventurier aujourd’hui en fauteuil roulant, demeure bâclé comme les autres. Sa kitscherie jusqu’au-boutiste et son interprète permettent de surnager. Pour le reste, les amateurs de Smith auront droit aux habituelles pitreries et réflexions médiocres : l’anti-éloquence arrogante, c’est Smith.

Note globale 29

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Suggestions…

Scénario & Écriture (1), Casting/Personnages (2), Dialogues (1), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (1), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (2), Ambition (-), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (1)

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LA CREATION / ZOMBIES: THE BEGINNING *

1 Déc

1sur5  Dans l’univers du nanar, Bruno Mattéi est un monstre sacré. Pendant des décennies, il a abreuvé les fans de séries Z décomplexées, en arrosant tous les genres, la SF comme le péplum, avec naturellement une prédilection pour l’érotisme et l’horrifique, plus souvent le survival. En bon nanardeux, il utilisait des pseudonymes : il signe son dernier film sous son sobriquet favori, Vincent Dawn.

Zombies:the Beginning est une resucée de Aliens le retour, avec une louche de US Alabama . Le scénario : il faut partir en mission sur une base militaire prise d’assaut par des créatures improbables, apparemment des zombies. C’est Sharon (une Ripley made in China), leader de la base dont elle a été délogée, qui y ramène une troupe pour tenter de… euh… sauver ceux qui n’ont pas pu s’enfuir ? Non il ne reste aucun. Récupérer des éléments, des objets importants ? Du tout. Reprendre la base ? Eh bien… pas tout à fait. Oui, c’est qu’on s’en fout aussi, permettez.

« On ne peut pas tuer quelqu’un qui est déjà mort vous savez ! » mais… mais… quitte à paraphraser Lovecraft, pourquoi ne pas prendre conscience de son sens flagrant et se retenir d’aller au casse-pipe… puisque vous ne pouvez rien ? Puis soudain, what the fuck ? Pourquoi ce régiment est-il réuni de nuit sous la pluie, avec une prestigieuse intervenante débarquant en ciré bleu ?

C’est d’une nullité hors-du-commun ; et justement, c’est ce qui fait tout l’intérêt éventuel et la richesse paradoxale de La Création alias Zombies:the Beginning. Surtout que contrairement à Turkish Star Wars, autre fleuron du nanar (souvent tenu pour le pire film de tous les temps, à tort), La Création diverti relativement : on est hilare à plusieurs reprises (tout le long pour les plus enclins), avec la féroce envie d’en voir encore et de ne rien lâcher. Pendant le premier quart-d’heure du moins ; et quelquefois ensuite. C’est peu, presque rien. Mais dans le domaine, c’est déjà pas mal.

Et La Création a un mérite, en dépit de tout le reste : c’est cette générosité incroyable, ce volontarisme puéril, aboutissant sur une kitscherie de chaque instant, accumulant les morceaux de bravoure les plus improbables, les dialogues les plus lamentables, les créatures et intrigues les plus saugrenues et aberrantes, dans un climat de fumisterie inouï. Et même s’il répète plusieurs fois la même scène de cauchemar, Mattéi sait se répandre en effusions débiles, assumant à fond sa logorrhée imaginative proche de la dégénérescence ou du caprice sénile. Les décors de l’île, entre la paintball, le laser-game et le QG de clochards, caricaturent cette compulsion à la créativité ras-du-bitume. Toutefois, si La Création est peut-être le plus heureusement nul de la carrière de Mattéi ; certaines de ses productions ont réussi à graviter un peu plus haut. Sombre étron certes, Les Rats de Manhattan ressemblait finalement presque à une pathétique série B, quelconque et bassement consistante (une petite philosophie par là, une once de style). Ce qui est déjà d’un très haut niveau… celui d’un presque-film.

Alors 1h31 de ça, à l’exception des zeddards purs, c’est trop même si on en avait envie. Mais dans le registre, c’est un must seen et ça a le mérite d’être authentiquement taré. Et surtout, le film réussit à maintenir l’attention grâce à son hystérie et tous les moyens déployés (minables, certes, mais vigoureux). L’ensemble est plein de surprises (les Adibou horrifiques) et de séquences  »cultes » ou jouissives à leur façon (la retraite de la troupe d’élite). C’est donc un champion dans sa catégorie et les cinéphiles avertis devront bien le reconnaître – bien que ça ne soit pas moins déshonorant pour Mattéi. Toutefois, considérant sa carrière, le sens de l’honneur ne comptait probablement parmi ses valeurs. C’était son dernier film avant sa mort et il n’y a qu’un seul conseil : Bruno, RIP. Vraiment, restes-y, tu t’est déjà trop abîmé dans ce monde-ci.

Note globale 30

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Aspects favorables

Aspects défavorables

* plus accessible et tolérable que la plupart des nanars

* une liberté enfantine, avec des gadgets ahuris un peu partout

* c’est de la merde, un étron intégral (mais de bonne volonté), nous sommes d’accord ?

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DUMB & DUMBER, LES VRAIS ET LES WANNABE **

14 Sep

DUMB & DUMBER ***

4sur5  Premier film des frères Farelly, Dumb & Dumber annonçait leur série de comédies potaches (dont la plus fameuse est Mary à tout prix) et révélait au grand-public Jim Carrey (dans la foulée de The Mask). Racontant les péripéties de deux adultes attardés impliqués dans un complot les dépassant, Dumb & Dumber laisse d’abord relativement désarmé (pas tant que le futur Amour extra-large). La volonté d’embrasser tous les registres sans assumer de tri a tendance à rendre le programme indécis hors de la vanne.

 

Mais l’inspiration des auteurs va crescendo et le génie burlesque de Jim Carrey et Jeff Daniels l’emporte. C’est le même phénomène à cet endroit : d’abord, ces impeccables idiots se montrent convaincants, mais leurs numéros sont insuffisamment brillants ou tarés dans leur genre pour les distinguer comme chez Bean par exemple – ou plutôt la petite dose de sentimentalisme et d’expectative les brident. C’est à mesure qu’ils prennent le large et se mesurent aux contingences qu’exulte leur indubitable connerie. Susciter directement l’empathie pour ces anti-héros déboussolés était probablement de trop, mais pour la sympathie c’est un succès (souvent nécessaire à accepter les bouffons de service – Jacquouille dans Les Visiteurs ne serait qu’une lourde tentative de nous dérider, s’il ne savait se rendre aimable, faire la mascotte – ou bien il faut recourir au sadisme).

 

Il y a d’abord quelques beaux coups (« un tic tac m’sieur l’agent », la station service – en bonus l’attention-ça-va-barder de la cabine téléphonique) puis un feu-d’artifice d’exploits, comme la langue collée au téléski, l’anecdote sur « Bullshit » le chien (avec ‘Boniche’ dans une autre version il reste encore le grotesque d’Harry) ou la séance de pleurs en peignoir devant Pacific Bell. Mais le meilleur reste dans les démonstrations d’inconscience pure, par exemple lorsque les deux amis provoquent le malaise fatal d’un mec (dont ils ignorent qu’ils les poursuit) en pointant sur lui un doigt rieur comme deux joyeux farceurs fiers de leur coup et d’avoir inclus un petit camarade à leur jeu. Ou encore, concernant la reconnaissance de dette qu’ils se sont inventés, leur premier degré absolu(ment à côté de la plaque), cette vision horizontale ahurie et sans la moindre aniccroche. Cette incapacité à soupçonner la moindre complexité dans quelque détail de la réalité est fascinante.

 

L’ensemble reste très tributaire d’un univers trivial, entre grimaces, pipi-caca & co : mais pipi surtout, en abondance. Dans le rayon de la grosse farce qui tâche, Dumb & Dumber est un modèle. Certaines séquences sont touchées par la grâce et les simagrées de Carrey (lorsqu’il se fantasme charismatique et irrésistible notamment) étaient vouées à devenir cultes. La suite improvisée huit ans plus tard (2003), fiasco formel, sera aussi un échec comique car elle restreint le terrain de jeu physique du tandem et minimise la démonstration de leurs illusions ridicules. La véritable suite sort en 2014.

Note globale 74

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Suggestions…  My Own Private Idaho + Pretty Woman + Le silence des agneaux + La Tour Montparnasse Infernale + Mulholland Drive + Frangins malgré eux + La Fureur du dragon

Scénario/Écriture (6), Casting/Personnages (8), Dialogues (8), Son/Musique-BO (7), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (7), Ambition (7), Audace (7), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (8), Pertinence/Cohérence (4)

.Les +

  • tient ses promesses en matières grasses et en débilités de haut niveau
  • des dialogues énormes, quelques scènes mémorables
  • rires constants
  • Jim Carrey fournisseur de gifs/mèmes
  • réalisateurs empathiques malgré la farce
  • usage habile d’une bande-son qui serait simplement ridicule par elle-même

Les –

  • l’essentiel du casting est moyen/insignifiant (en-dehors des rois débiles)
  • démarrage un peu mou (20res minutes), embrouillé
  • scénario rachitique (mais efficace)

Note passée de 68 à 74 suite à la revoyure, la découverte de la suite de 2014 et à la mise à jour générale des notes. Légère extension de la critique, ajout du tableau et des +/- (janvier 2019).

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DUMB & DUMBER : QUAND HARRY RENCONTRE LLOYD *

1sur5  Suite ratée du culte Dumb & Dumber qui révélait à la fois les frères Farelly et Jim Carrey, Quand Harry rencontre Lloyd dégouline de bonne volonté mais chacune de ses séquences semble constituer un nouvel aveu d’impuissance de la part de ses auteurs. Ces derniers tentent d’inventer une genèse à Dumb et Dumber, organisent leur rencontre, bref, leur façonnent un destin.

 

Pour arriver à cette fin, ils rendent les personnages directement infantiles et encore dépendants, ce qui entre en contradiction avec leur situation dans le premier film, où ils étaient indépendants et vivaient ensemble (en se montrant passablement blasés au début du métrage, point d’ailleurs assez incohérent). Naturellement c’est régressif ; le problème est dans l’incarnation. Les performances des deux substituts sont honnêtes, ils réussissent à cultiver une petite ressemblance physique avec leurs aînés. Mais ils n’ont aucune autonomie et leurs personnages sont superficiels. Avec ou sans Dumb & Dumber premier du nom, le spectateur ne peut que difficilement s’amuser avec ces deux protagonistes tant ils manquent de caractère.

 

Aussi le film est vaguement drôle par endroits, mais il endort et laisse dubitatif sur sa légitimité. Il faut que le gag soit bien corsé pour atteindre une efficacité décente : il y a donc la séquence chez les parents de la girl next door, sur le chemin du scato. C’est excessif mais achevé, plein, enfin. Sinon, ce n’est que surenchère d’enfantillages sans génie. Le doublage de Butters de South Park appliqué à Lloyd n’y change rien et les seuls moments où des échappées sont tentées renvoient à des anecdotes du premier film traduites de manière primaire (« les nanas c’est pour les pédés », piteuse continuité de la fin de Dumb & Dumber).

 

Enfin la mise en scène est anormalement cheap. L’introduction heurte autant par sa beauferie intégrale (la naissance) que les manières dignes d’un catalogue de rushes foirées de film Z. Le niveau et les manières sont en adéquation et la galerie de personnages secondaires est honteuse, à l’instar du prof arborant une gueule de clown fabriqué dans un magasin de farces et attrapes, ou encore la figure nullissime du père agent d’entretien. Quand à la mission que se donne le tandem, c’est-à-dire recruter les débiles ou infirmes divers, quelque soit la nature du handicap, elle est sous-exploitée. Troy Miller a cru qu’il pouvait délivrer un navet sous prétexte que son modèle était une comédie grasse. Il n’est pas méchant ou opportuniste, il rend même les deux personnages plus pathétiques que dans la version originelle. Il n’est juste pas dans son élément quand il fait un film aussi manifestement illégitime.

Note globale 30

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Le Détonateur + Quand Harry rencontre Sally + Urban Legend

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (5), Originalité (3), Ambition (6), Audace (5), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

Les +

  • quelques rires lors du passage chez Jessica
  • les deux acteurs principaux décents même si misérables en comparaison
  • les répétitions ou redites du premier opus sont un peu moins pires que le reste

Les –

  • à peu près tout est médiocre ou catastrophique

Note passée de 36 à 30 suite à une revoyure et à la mise à jour générale des notes. Ajout du tableau et des +/- (janvier 2019).

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